Arnaud Zacharie :« La crise doit être un déclic pour changer de monde »

Le secrétaire général du Centre national de coopération au développement parle de la crise financière qu’il avait prédite il y a plus de dix ans. Indigné, il fait campagne sur la justice climatique. L’alternative rouge et verte.
Un entretien réalisé par Olivier Mouton pour Le Soir.


Mise en ligne le 2 novembre 2011
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Crise financière « Nous l’avions dit... »

La crise financière bouscule le monde de façon stupéfiante depuis 2008. En, tant qu’ancien porte-parole d’Attac, estimez-vous que vous aviez raison avant tout le monde ?
Malheureusement. Dès la fin des années 1990, nous avions mis en avant la problématique de la spéculation financière en proposant comme alternative la taxe Tobin. C’était dans la foulée de la crise asiatique, alors que l’on nous répétait sans cesse qu’elle était due à des problèmes de mauvaise gouvernance. Aujourd’hui, on sollicite ces mêmes pays pour alimenter le fonds européen de stabilité financière. C’est assez cocasse de voir la vitesse à laquelle le monde évolue.
La taxe Tobin était une alternative crédible et symbolique, aussi, compréhensible pour le citoyen.

On vous considérait alors comme des radicaux ?
Plutôt comme des catastrophistes. Alors que nous, tout ce que l’on disait, c’est qu’il vaut mieux prévenir que guérir parce que le principe de réalité finit par vous rattraper. Aujourd’hui, la crise financière mondiale que nous redoutions alors est arrivée et tant les décideurs politiques que les experts économistes de la pensée dominante ne s’y étaient pas préparés. Le résultat, c’est que cette crise se transforme en récession   économique et en crise sociale. Le sauvetage des banques, sans contrepartie, et le coût fiscal de l’opération a généré une crise de la dette publique des Etats. Avec le risque d’une nouvelle crise bancaire alors qu’on a déjà utilisé les munitions budgétaires disponibles.
La facture est salée pour les Etats, pour les citoyens, mais aussi pour nos idéaux démocratiques et universalités parce que ce sont les forces nationales-populistes qui empochent la mise électorale.

Le ver de la spéculation financière était dans le fruit, dites-vous. Avec des cyniques qui se sont fait des fortunes en marge de l’économie réelle ?
Je vois plutôt cela en termes de système. Le vrai problème, c’est qu’on a libéré les forces du marché, qu’on leur a permis de développer des innovations financières dans une opacité de plus en plus totale avec ces produits de gré à gré, avec ces titrisations… En outre, les marchés financiers sont globalisés tandis que la régulation se fait essentiellement au niveau des Etats. Les politiques ne peuvent plus que jouer aux pompiers. Mais il faut suffisamment d’eau, tout d’abord, ce qui n’est pas le cas. Et il faut un système judiciaire susceptible de mettre les pyromanes hors d’état de nuire. Non seulement, on ne l’a pas mis en place, mais en plus les principaux conseillers économiques des gouvernements sont les principales banques : Goldman Sachs aux Etats-Unis, BNP Paribas en France, la Deutsche Bank en Allemagne…
Nous ne sortirons pas de la crise sans architectes. Une austérité généralisée ne sera pas la solution. Il faut un projet, un nouveau régime d’accumulation, une construction plus harmonieuse de l’Union européenne… Au-delà de la crise financière, nous assistons à la fin d’un monde sous la forme d’un déplacement du centre de gravité de l’économie mondiale vers l’Asie orientale.

La fin de la domination occidentale est-elle inéluctable ?
Inéluctable ? Disons que c’est une tendance lourde qui émerge et qui va déboucher sur de sérieux défis. Financiers, mais aussi sociaux, environnementaux. Une transition socio-écologique s’impose, d’urgence.

Les Indignés « Une alternative »

Avez-vous envie de vous indigner ?
Mais il faut s’indigner ! Et pas seulement : il faut créer un rapport de force citoyen pour faire changer les choses. Quand on voit que les causes profondes de la crise, c’est cette autorégulation du marché, cette spéculation à outrance des marchés qui nous explose à la figure, il faut que les citoyens se mobilisent parce que ce sont eux qui en payeront le prix. Partout ! En tant que secrétaire général du CNCD, je vois comment on coupe dans les budgets de l’aide au développement. Les tenants du repli sur soi et les national-populistes deviennent de plus en plus populaires alors que la réponse à la crise ne peut être que globale.

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À l’époque d’Attac, on parlait du mouvement antimondialiste, puis altermondialiste.
La nuance était très importante ! Nous ne sommes pas pour l’antimondialisme, nous sommes altermondialistes. Nous sommes pour une société ouverte, pour des idéaux universalistes. Le problème aujourd’hui, c’est que le droit d’investir librement a la primauté sur les droits humains fondamentaux. L’économie doit être un instrument au service des hommes, ce ne peut pas être comme aujourd’hui un but en soi qui surexploite la biosphère et instrumentalisme les humains au bénéfice des profits. Le monde tourne à l’envers !

Vous vous retrouvez dans le mouvement des Indignés ?
Je vois les Indignés comme un mouvement citoyen spontané, assez jeune de moyenne d’âge, je retrouve un parallélisme avec l’altermondialisme dont je fus un des initiateurs. Il s’indigne contre une situation qui provient de dérives que nous avions soulevées de façon préventive. Il y a une forme de filiation.
Nous arrivions avec des alternatives : taxation des transactions financières internationales, annulation de la dette du Tiers-Monde, démantèlement des paradis fiscaux, réforme de l’Organisation mondiale du commerce   et régulation du commerce international. Ces sujets sont dans le débat politique actuel. Même Sarkozy prône la taxe Tobin et la fin du secret bancaire.
Ce que les Indignés doivent faire maintenant, c’est se rassembler autour d’alternatives, comme c’est le cas en Espagne. S’indigner, oui, il faut le faire, et établir un rapport de forces. Mais quel est l’intérêt de cela si l’on n’apporte pas de réponse politique ? Il faut aussi dessiner le type de société que l’on veut et imaginer une alternative internationale et progressiste au discours national-populiste.

Justice climatique « Un défi à investir »

Le Centre national de coopération au développement, dont vous êtes le secrétaire général, mène campagne cette année sur le thème de la justice climatique. Ce n’est pas un thème facile à faire entendre en cette période de crise, si ?
Malheureusement. Pour moi, ce thème est parfaitement d’actualité. Il faut, je l’ai dit, un nouveau régime d’accumulation, une indispensable transition socio-écologique ! Cela ouvrirait de nouvelles opportunités. Plutôt que de couper sans cesse dans les dépenses, il faudrait aussi penser à des investissements pour le futur, pour la construction d’un monde plus équitable, plus durable.
L’endettement européen, c’est en moyenne 88 % de nos richesses. Plutôt que de parler d’austérité, imaginons plutôt un programme d’investissements européen à hauteur de 2 % de nos richesses, soit 200 milliards d’euros, pour sortir de la dépendance à l’énergie carbone. Il est vital d’investir dans les énergies propres, de créer de nouveaux types d’emploi.
Économiquement, c’est un calcul infaillible. Plus les réserves en pétrole vont diminuer, plus le prix va augmenter, plus notre dépendance à l’énergie carbone va nous coûter cher. Nous y gagnerons, donc. Et nous ferions du modèle européen un pionnier dans le monde.

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Votre campagne parle-t-elle d’aide au développement ?
Dans le cadre de la campagne 11.11.11, nous prônons des mécanismes novateurs pour financer l’adaptation aux changements climatiques dans les pays les plus pauvres du monde. Il y a une injustice climatique inacceptable : ce sont ces pays qui polluent le moins, mais ce sont les principales victimes des changements climatiques. C’est ce que précise encore le dernier rapport des experts du Giec   (NDLR : Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat).
Il faut aider ces pays, pour l’accès à l’eau potable, pour irriguer les sols. Il y a une famine dans l’est de l’Afrique, la plus sérieuse depuis soixante ans. Il n’y a que 2 % des terres arables qui sont irriguées là-bas. C’est la conséquence directe de la raréfaction des précipitations.
Le problème, c’est que l’on peut déjà dire que la conférence de Durban sur le réchauffement climatique sera un échec. Il y a eu un sommet de préparation début octobre à Panama City et des pays comme le Japon, le Canada, la Russie ont déjà dit qu’ils n’avanceraient pas. Or, le protocole de Kyoto   ne court que jusqu’en 2012. On risque d’enterrer le peu qui existe en la matière. C’est inquiétant.

P.-S.

Source : Entretien publié dans l’édition du 31 octobre 2011 du journal Le Soir (www.lesoir.be).