Burundi : le présage d'une crise majeure
© Jerome Delay / AP / Isopix 2015

Burundi : le présage d’une crise majeure

Le Burundi s’enfonce dans une crise politique, sociale et économique. La faim et les maladies se généralisent, accentuant une situation d’extrême pauvreté. Eclairage.

Le Burundi est un petit pays enclavé d’Afrique centrale, coincé entre la République démocratique du Congo, le Rwanda et la Tanzanie. Le pays compte une population équivalente à la population belge, environ 11 millions de personnes, sur un territoire plus ou moins équivalent de 30 000 km2 environ. Ancienne colonie belge, les deux pays sont liés par le passé, mais la comparaison avec la Belgique s’arrête là. Le Burundi vit en effet actuellement une des plus graves crises de son existence : alimentaire, économique, sociale, et surtout politique.

Au bord de la crise humanitaire

« Trois millions de Burundais ont besoin d’une assistance humanitaire, d’un accès à la nourriture, à de l’eau potable ainsi qu’à des services de santé de base  » expliquait mi-janvier la représentante du Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP) Suzanne Ngo Mandong. Le bulletin humanitaire [1] de l’OCHA (Bureau de la coordination des affaires humanitaires, département rattaché au Secrétariat des Nations Unies) est éloquent : un quart de la population est en insécurité alimentaire et un dixième en insécurité alimentaire sévère. En langage commun, cela signifie qu’en moyenne, une personne sur dix meurt de faim et une sur quatre ne mange pas à sa faim. Dans certaines provinces, dans la capitale et au centre du pays, la situation est encore gérable, mais dans les provinces du Sud, de l’Est et de l’Ouest, la crise alimentaire est sévère. Là, c’est bien plus d’une personne sur dix qui souffre de la faim.

Comment en est-on arrivé là ?

Comme souvent dans les crises humanitaires, il y a un mélange de facteurs politiques, socioéconomiques et bioclimatiques, allant de la présence de ravageurs et de maladies des plantations à la succession de récoltes trop faibles, en passant par les dérèglements climatiques (manque de pluie puis précipitations trop denses qui inondent toutes les récoltes, comme en témoignent les pluies diluviennes de ce 17 mars 2017 [2]).

Derrière les facteurs climatiques, il y a une économie dévastée qui a subi de nombreuses privatisations imposées par les bailleurs de fonds internationaux, et ne s’est jamais vraiment remise des massacres à caractère ethnique et de l’instabilité régionale à partir de 1993. Il y a également une population dont la santé est précaire, entre malnutrition chronique (47 000 personnes), paludisme au-delà du seuil épidémique (plus de 80% de la population est atteinte dans 9 des 17 provinces) et risques de choléra (aucun décès recensé à ce jour mais 169 cas notifiés en janvier et début février). Et puis un processus démocratique en panne, avec toutes les dérives autoritaires qui l’accompagnent, et qui prive de toute confiance en l’avenir les investisseurs potentiels dans ce petit pays enclavé d’Afrique centrale.

Un Président qui souhaiterait rester

La crise est humanitaire, mais elle est aussi et surtout politique. Elu en 2005 par l’Assemblée nationale et le Sénat, le Président Nkurunziza entame alors un premier mandat de cinq ans. La Constitution prévoit qu’il peut renouveler une fois son mandat, ce qui sera fait en 2010 mais sera contesté par la majorité des partis d’opposition qui contestent des fraudes électorales. Début 2015, à l’issue de son second mandat, 300 associations burundaises lancent une campagne « Halte au troisième mandat ». Pierre Nkurunziza est cependant nommé candidat à la présidentielle par son parti, dans l’idée de briguer un troisième mandat. La contestation s’organise et surviennent les premiers heurts. Six morts, plus de cinquante blessés, suspension des activités des radios indépendantes, … La situation politique se dégrade. En juillet 2015, Pierre Nkurunziza est réélu pour un troisième mandat, suite à une élection boycottée par l’opposition, qui crée un Conseil National pour le respect de l’Accord d’Arusha (accord de paix signé en août 2000) et de la Constitution et pour la restauration de l’autorité de l’Etat (CNARED).

Un troisième mandat et des violations multiples des droits humains

Entre avril et septembre 2015, 134 meurtres sont enregistrés par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme. L’Union européenne ouvre alors une enquête et gèle les avoirs des proches du président, qui de son côté gèle les comptes des 10 ONG burundaises les plus influentes en termes de défense des droits humains. Le carnage s’étend, les Nations Unies recensant au moins 400 exécutions à la fin 2015, chiffre confirmé en 2016 par la publication de deux rapports, l’un du Haut-commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme et l’autre d’Amnesty International, révélant la présence de charniers à proximité de la capitale, les violences sexuelles, les tortures, les disparitions forcées, les privations de liberté multiples.

Mais le Président Nkurunziza ne compte pas s’arrêter là. Fin 2016, il annonçait qu’il pourrait briguer un quatrième mandat. Le risque est grand d’une modification de la Constitution afin de lui permettre de rester président à vie. Depuis 2015, la crise politique s’enlise mais la communauté internationale est lente à la réaction. En janvier 2017, le Parlement européen adoptait une résolution demandant au Conseil de Sécurité et à la CPI d’ouvrir rapidement une enquête sur les violations des droits de l’homme, y compris sur le risque d’un génocide sur son territoire.

Le risque d’une crise majeure

S’ajoutant à l’instabilité politique ambiante et aux violations multiples des droits de l’homme, les désastres naturels (manque d’eau puis inondations et grêle soudaines) ont récemment provoqué de nombreux déplacements dans le pays et dans les pays limitrophes. L’Organisation internationale pour les migrations estime que le nombre de déplacés internes au Burundi est de 169 000 personnes, et qu’entre décembre 2016 et février 2017, 36 000 réfugiés burundais ont franchi la frontière pour s’installer dans un pays limitrophe. La crise risque donc de se propager à la région, car ces déplacements de population dans une zone géographiquement très peuplée risquent d’accentuer des tensions sur les ressources (la terre et l’eau disponible en particulier).

Hausse des prix des denrées alimentaires sur les marchés, faible approvisionnement des marchés locaux, chômage, faible pouvoir d’achat, déplacements de population et risques d’escalade de la tension politique, tous les ingrédients d’un mauvais cocktail sont réunis. A cela s’ajoute le retrait des principaux partenaires occidentaux qui, voyant les dérives électorales, ont souhaité ne pas encourager des prises de position qui vont à l’encontre de la population [3]. Parallèlement, l’opposition continue les tentatives de dialogue avec le Président Nkurunziza dans le cadre de l’Accord d’Arusha. Avec l’aide du facilitateur nommé par les Nations Unies, l’ancien président tanzanien Mkapa, le quatrième round de ce dialogue vient de se dérouler en février 2017. . Le gouvernement burundais a cependant boycotté la session de pourparlers. Constatant l’impasse du dialogue, le facilitateur Mpaka a annoncé son intention de s’en remettre à la Communauté des Etats d’Afrique de l’Est (EAC) pour tenter de débloquer la situation [4].

La population espère un dialogue interburundais inclusif pour revenir progressivement à une vie normale. Mais comme le dénonçait début février le bulletin humanitaire de l’OCHA : « A défaut d’une réponse d’urgence suffisante (…), la situation pourrait évoluer vers une crise majeure ». Il est dès lors urgent de mobiliser tous les instruments diplomatiques pour inciter le régime burundais à respecter la Constitution et donner aux populations burundaises d’autres perspectives que celle d’une crise majeure.

[1OCHA, février 2017, Bulletin humanitaire Burundi.

[2RFI, 17 mars 2017

[3C’est en particulier le cas de la Belgique qui n’a pas tardé à réagir suite à l’annonce d’un troisième mandat en avril 2015 (mai 2015)

[4RFI, 20 février 2017.