Changements climatiques : un regard du Burkina Faso
Le Burkina Faso
Source : Wikimedia.

Interview

Changements climatiques : un regard du Burkina Faso

Emmanuel Yoni est fonctionnaire au ministère des Infrastructures et du Désenclavement au Burkina Faso. En décembre, il sera à Copenhague (Danemark) parmi la délégation officielle à la Conférence des Nations unies sur le climat.
Quelques mois après les pires inondations qu’a connues Ouagadougou, la capitale, il nous parle de l’adaptation de son pays aux changements climatiques.

Monsieur Yoni, le Burkina Faso a connu de graves inondations début septembre, pouvez-vous nous rappeler les faits ?

Le 1er septembre 2009, Ouagadougou a enregistré, entre 3 h et 15 h, environ 300 mm de pluie. Une situation similaire avait été observée en 1919 dans la seconde ville du pays. Des biens immobiliers ont été détruits par les inondations qui ont suivi (habitations, commerces, etc), mais aussi des ouvrages hydrauliques (ponts, digues de barrages, etc.), ou encore des remblais de chaussées.
Les pertes en vies humaines sont chiffrées à une quinzaine de victimes, 150 000 personnes ont été déplacées, et les pertes matérielles, elles, sont estimées à plus de 70 milliards de francs CFA, soit 107 millions d’euros.
Pour rétablir la circulation, environ 1 milliard de francs CFA a été nécessaire pour une intervention urgente sur les ouvrages hydrauliques endommagés.

Les catastrophes du 1er septembre sont-elles la conséquence des changements climatiques ?

A priori, non, mais si ce n’est pas les changements climatiques, c’est tout de même ce que nous en attendons.
La récurrence de ces événements ne correspond pas non plus, à ma connaissance, à un cycle connu dans la sous-région. Pourtant, ils sont devenus récurrents ces dernières années en Afrique de l’Ouest (Sénégal, Niger, Mali, etc.).
Par ailleurs, on observe des situations similaires de par le monde (typhons, inondations, sécheresses, etc.). Si nous admettons que les conséquences des changements climatiques sont planétaires, je ne vois pas comment le Burkina Faso pourra être épargné, par rapport à Madagascar, aux Philippines, ou à d’autres pays.

Quels impacts futurs des changements climatiques prévoyez-vous ?

Emmanuel Yoni
Emmanuel Yoni

De façon générale, nous attendons une diminution des hauteurs d’eaux annuelles. Certaines régions vont avoir moins de pluie que dans les années 90, donc de plus en plus de sécheresse.
Par contre, ce que nous craignons, ce sont les précipitations exceptionnelles, du genre de ce que nous avions enregistré le 1er septembre 2009 à Ouagadougou. Au niveau des infrastructures routières, les changements climatiques influenceront notamment les paramètres de dimensionnement actuels (par exemple pour la préservation des bas-côtés qui s’érodent avec les fortes pluies) et donc les coûts de conception, de construction et d’entretien.
Pour le Burkina Faso, on craint des inondations et la rupture fréquentes de chaussées et d’ouvrages d’art et dans une moindre mesure les canicules (phénomènes de ressuages [1] et d’orniérage [2]).

Venons-en justement à votre métier. Vous êtes formé en Génie civil et en Gestion de l’Environnement. Vous êtes expert attaché au Service de Gestion environnementale et sociale, à la Direction des Etudes et de la Planification au sein du ministère des Infrastructures. Quelles sont vos missions ?

Notre service est chargé du suivi et de l’examen des Etudes d’impact environnemental (EIE), de la mise en œuvre des plans de gestion environnementale et sociale (PGES) des projets d’infrastructures et de tout dossier relatif à l’environnement, notamment la prise de textes réglementaires en matière de gestion de l’environnement dans les projets de développement au Burkina Faso.
Notre ministère a par exemple été invité à participer à la révision du Code de l’Environnement et du Code forestier et au Forum mondial sur le développement durable qui s’est tenu il y a peu à Ouagadougou.

Quel est votre implication dans la réalisation du Programme d’action national d’adaptation (PANA) aux changements climatiques ?

Les objectifs prioritaires sont :
• identifier les besoins, activités et projets urgents et immédiats pouvant aider les communautés à faire face aux effets adverses des changements climatiques ;
• rechercher la synergie et la complémentarité avec les moyens existants et les activités de développement, tout en privilégiant le volet sur les impacts des changements climatiques ;
• favoriser l’intégration et la prise en compte des risques liés aux changements climatiques dans le processus de planification nationale.
Les secteurs prioritaires sont au nombre de quatre : l’agriculture, l’eau, l’élevage, la foresterie et biodiversité. Bien que les experts disent avoir privilégié une approche multidisciplinaire, participative (incluant la société civile) et de complémentarité, je déplore tout de même que le secteur des infrastructures n’ait pas été impliqué dans la formulation du PANA Burkina. C’est également le cas au Niger.
De notre point de vue, c’est une insuffisance notable d’ignorer le secteur des infrastructures, secteur d’appui clef aux autres secteurs.

Vous évoquiez la participation du ministère au Forum du développement durable. Celui-ci a accouché de la Déclaration de Ouagadougou [à télécharger ci-dessous]. Que dit-elle ?

Il faut tout d’abord préciser que cette déclaration porte la signature des chefs d’Etats et de gouvernements présents à ce forum de Ouagadougou sur le thème : « Changements climatiques, quelles opportunités pour un développement durable ?  », à suite de la session des experts et de celle des ministres en charge de l’Environnement des pays participants.
Elle renforce surtout la position commune du groupe des Etats africains à la veille de cette rencontre de Copenhague. C’est également un engagement des Etats africains à prendre en compte le facteur changements climatiques dans les politiques de développement, à renforcer les capacités des institutions et des populations africaines en la matière, un soutien à la feuille de route de Bali.
La déclaration insiste sur la responsabilité première des pays industrialisés dans le réchauffement global et leur devoir de prendre des engagements chiffrés (la déclaration demande une « réduction des émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40% d’ici 2020 par rapport au niveau de 1990 ») et de contribuer financièrement aux actions nationales d’adaptation des pays très vulnérables, en particuliers les pays en voie de développement (mise en œuvre des PANA), aussi, accepter le principe de création des fonds climatiques et contribuer à les alimenter.
Pour ce qui est des « mécanismes pour un développement propre » (MDP), cette déclaration appelle à un « allègement des procédures et à l’assouplissement des conditions d’accès des pays africains (…) afin de favoriser l’émergence d’une masse critique de projets appropriés  ».

Vous serez présent à la Conférence de Copenhague ? Que fait le ministère des Infrastructures et du Désenclavement par rapport aux changements climatiques ? Quel sera votre rôle dans les négociations ?

Nous sommes deux du Ministère à faire partie de la délégation burkinabé à cette conférence. Nous avions mission première de renforcer la délégation burkinabé en termes de multidisciplinarité et de représentativité dans les différents groupes de négociations à Copenhague.
Notre rôle dans ces futures négociations n’est autre que la continuité des missions confiées par le gouvernement du Burkina Faso à notre département : assurer le désenclavement du pays à travers la planification et la mise en œuvre de différents programmes et projets, l’entretien des infrastructures routières réalisées, et la traduction en supports accessibles de toutes les informations géographiques du pays (notamment l’édition de cartes thématiques).
En termes d’adaptation aux changements climatiques, nous espérons profiter des expériences des autres pays en la matière. En effet, si, dans certains secteurs (ressources en eaux, agricultures, élevage, etc.), les informations sur les mesures d’adaptation ont été quelque peu développées, dans le secteur des infrastructures routières, le thème reste très peu abordé (la France avec beaucoup de limites, le Canada avec son contexte très différent des pays tropicaux, etc.).
Concrètement, nous aurons pour rôle essentiel de faire aboutir la position commune du « Groupe Afrique » et défendre surtout la nécessité de financer les actions africaines en matière d’adaptation et de transfert de technologies modernes qui tiennent compte du facteur climat.
Actuellement, notre ministère est partie prenante du groupe d’experts chargé de l’évaluation du coût des dernières catastrophes du 1er septembre 2009 au Burkina Faso.
Et en perspective, sur le plan sectoriel, nous envisageons de pousser davantage la réflexion sur l’état des lieux des impacts des changements climatiques sur la durabilité des infrastructures au Burkina Faso, inventorier les ouvrages et sections de routes à risques potentiels, avec comme référence au moins la hauteur d’eau enregistrée le 1er septembre. En termes d’adaptation, nous allons vérifier la nécessité d’agir objectivement sur les paramètres de dimensionnement des ouvrages hydrauliques et la formulation des enrobées et enduits des chaussées, afin qu’elles résistent mieux aux aléas climatiques, en particulier aux inondations et aux canicules.

Y’aura-t-il un accord à Copenhague ? Qu’est-ce qui pourra, selon vous, débloquer les négociations ?

Un accord à Copenhague, nous osons le croire. Ne serait-ce qu’un accord politique, sur la base duquel nous allons poursuivre les négociations durant les deux années qui restent avant la fin de Kyoto. Ce n’est dans l’intérêt de personne que l’humanité toute entière se réunisse face à un défi planétaire et ne trouve pas un consensus qui nous permet d’avancer.
Et ce qui pourra débloquer la situation, je pense qu’il vaudra mieux pour chaque partie d’accepter de perdre quelques avantages qu’elle tire de cette destruction de notre cadre de vie pour garantir l’avenir de notre humanité. Les décisions qui seront prises à Copenhague visent à protéger les populations du monde et leurs biens. La présence effective des chefs d’Etats et de Gouvernements, dont la mission première est d’assurer le bien-être des peuples qu’ils gouvernent, est rassurante à ce point de vue. Nous avions mission de « vaincre ou périr ».

Propos recueillis par Véronique Rigot

Document

Déclaration de Ouagadougou
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[1Remontée en surface de la chaussée de liants bitumineux.

[2Déformation permanente longitudinale en creux, présente dans les bandes de roulement des chaussées.