Climat déréglé : le Sud, première victime
Haiti 2008
© UN Photo / Marco Dormino

COP21

Climat déréglé : le Sud, première victime

Sécheresses, fonte des glaciers, glissements de terrain… Les effets du réchauffement climatique se font ressentir sévèrement dans les pays en développement. Qui, par ailleurs, sont les moins responsables des émissions de gaz à effet de serre. A la Conférence de Paris, ils attendent des pays industrialisés qu’ils les aident à affronter ces crises à répétition.

1. Pourquoi faut-il aider les pays en développement ?

« Les effets négatifs [des changements climatiques] affectent davantage les plus pauvres parce qu’ils vivent en général dans des endroits plus dangereux, ne disposent que de peu de ressources et de compétences, et que leur accès aux services de base est plus limité. » Ces mots du ministre népalais Prakash Mathema, qui représente les 49 pays les moins développés dans les négociations autour du climat, résument bien l’injustice actuelle : les populations du Sud sont les moins responsables des changements climatiques et pourtant ce sont elles qui sont les plus affectées.

Selon le Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), entre 1970 et 2008, plus de 95 % des victimes des catastrophes climatiques vivaient dans des pays pauvres, alors que ces pays ne sont responsables que de 7 % des émissions de gaz à effet de serre [1].

A l’avenir, ces pays devraient payer le plus lourd tribut aux désordres climatiques. Dans son dernier rapport (2014), le Giec estime, avec une grande certitude, que les zones tropicales seront confrontées à des typhons plus dévastateurs.

La fonte des glaciers fera alterner périodes d’inondations et de sécheresse dans les Andes et l’Himalaya. Les régions sujettes aux sécheresses verront celles-ci s’amplifier. Les crues des cours d’eau et la montée du niveau des mers affecteront plusieurs pays d’Asie. L’Amérique centrale, quant à elle, sera confrontée à des glissements de terrain.

De tels désordres sont déjà très perceptibles. « Cet été, presque tous les pays du Sahel ont été affectés par de sévères inondations, constate Benjamin Sultan, climatologue à l’Institut de recherche pour le développement à l’Université Pierre et Marie Curie (Paris). Il y a trois ans, ces mêmes pays sahéliens ont affronté une sécheresse qui a provoqué une disette sans précédent, affectant 19 millions de personnes.  »

A l’autre bout de l’océan Pacifique, le Pérou, situé à cheval sur les Andes et l’Amazonie, est le pays le plus touché d’Amérique latine. « Les glaciers fondent, déplore Giancarlo Castiglione Guerra, activiste péruvien, directeur du Forum Solidarité Pérou et membre du MOCCIC (partenaire de l’Opération 11.11.11), entraînant de fortes perturbations du régime des pluies. Conséquence, on voit également apparaître de nouvelles maladies liées à la prolifération des moustiques. L’année dernière, la production de pommes de terre, le plat national, a baissé de 11 millions de tonnes. »

Les désordres climatiques touchent les plus pauvres, parce qu’ils concernent avant tout l’agriculture, leur première source de revenus. La Commission économique pour l’Afrique, un organe de l’ONU, estime que le retard de croissance des enfants et les échecs scolaires provoqués par la malnutrition pourraient priver les pays africains de 2 à 16 % de leur produit intérieur brut.

2. Quel réchauffement : 1,5° ? 2° ? 5,4° ?

Le Giec estime que si rien n’est fait pour contenir les changements climatiques, la température pourrait grimper jusqu’à 5,4° d’ici la fin du siècle, préparant un monde invivable avec une élévation d’un mètre du niveau de la mer et des vagues de chaleur trois fois plus nombreuses et meurtrières qu’aujourd’hui.

En réponse à ces menaces, la planète s’est engagée en 2009, à Copenhague, à contenir le réchauffement climatique à 2° par rapport à la période précédant l’ère industrielle. Ce seuil de 2° reste aujourd’hui l’objectif affiché par la conférence de Paris. Cependant, les pays du Sud, déjà fortement touchés par les désordres climatiques, ont demandé à la COP de Paris, par la voix du Groupe des 77 [2], de plancher sur un accord plus ambitieux qui limite le réchauffement à 1,5°. Il sera très difficile de répondre à cette attente.

Alors que 2015 s’annonce comme l’année la plus chaude jamais enregistrée depuis que les relevés météorologiques existent, il est probable que la planète est sur le point de dépasser 1° de réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle et tend inexorablement vers les 2° C.

« Le Giec, reprend Benjamin Sultan, estime qu’il est possible de contenir les hausses de température au-dessous de 2°, à condition de mener des actions massives et extrêmement rapides. Ce sera malheureusement très difficile d’y arriver, d’où l’importance d’avoir à Paris l’accord le plus large possible, qui comprenne des engagements sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre et des investissements dans l’adaptation Il est possible de faire beaucoup de choses pour améliorer notre vie future : trouver des semences adaptées, améliorer la captation et le stockage de l’eau, monter des digues, réaliser des microbarrages, etc. Ce sont des actions positives que l’on devrait entreprendre même sans y être poussé par les changements climatiques.  »

3. Que fait-on pour aider les pays les plus pauvres ?

La conférence de Copenhague, qui fut globalement un fiasco, s’est tout de même accordée sur la création d’un Fonds vert pour le climat, appelé à devenir un fonds unique qui centralisera tous les financements climat, soit 100 milliards de dollars par an (90 milliards d’euros) pour réduire les effets des crises climatiques dans les pays du Sud. Cette somme, à première vue faramineuse, reste modeste au regard des chiffres avancés par le Programme des Nations unies pour l’environnement, qui estime entre 300 et 500 milliards de dollars annuels les besoins des pays du Sud pour leur adaptation uniquement.

Autre bémol : l’aide à l’adaptation des pays en développement doit être composée de dons et venir s’ajouter aux fonds déjà existants d’aide au développement. Or c’est loin d’être le cas.

Selon une étude réalisée par Véronique Rigot, chargée de recherche au CNCD-11.11.11, 80 % des fonds avancés par le Japon et 75 % des fonds du Canada sont en réalité des prêts. Par ailleurs, les trois quarts des montants versés ne sont pas additionnels mais détournés d’autres budgets, en particulier de ceux de la coopération au développement. C’est particulièrement vrai chez nous. L’année dernière, la Belgique a consacré 96,6 millions d’euros pour le climat, dont 95 millions, calcule Véronique Rigot, sont en réalité des dépenses de coopération au développement.

Notre pays n’a pratiquement pas versé d’argent supplémentaire pour l’adaptation du Sud.

4. A quoi sert le Fonds vert ?

Tous les pays du Sud ont rédigé un plan d’adaptation et d’atténuation du réchauffement climatique qui attend les financements du Fonds vert. « Ces plans, reprend Benjamin Sultan, sont des shopping lists d’actions que les pays pourraient mener. Certains plans doivent encore définir leurs priorités, mieux cerner la nature des désordres climatiques à venir et les manières d’y répondre, mais ils ont le mérite d’exister.  »

« Au Pérou, poursuit Giancarlo Castiglione Guerra, le Fonds vert finance la plantation d’arbres dans les Andes. C’est une manière de fixer le carbone et de lutter contre les coulées de boue. Mais cela reste des actions techniques imposées d’en haut par Lima, la capitale. Alors que les populations indigènes des Andes, qui connaissent leur environnement, ont probablement d’autres idées plus pertinentes. Ce pourrait être le prochain défi du financement climat, écouter la voix des populations qui doivent normalement bénéficier de ses interventions. »

[1Les pays émergents sont responsables de 48 % des émissions de gaz à effet de serre, les pays développés de 45 %, le reste, 7 %, revient aux pays en développement.

[2Le Groupe des 77 fédère les pays en développement au sein de l’organisation onusienne créée pour soutenir leur décollage économique, la Cnuced (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement). Comme son nom ne l’indique pas, il compte aujourd’hui 134 pays membres.

Source : article publié dans Imagine demain le monde, novembre-décembre 2015.