Climat : des millions de réfugiés bientôt à nos portes ?
Haïti frappée par l'ouragan Matthew, oct. 2016
© UN Photo-Logan Abassi

Climat : des millions de réfugiés bientôt à nos portes ?

Partout sur la planète, des millions de personnes vivent dans des conditions d’extrême pauvreté. La terre se réchauffe et les dérèglements climatiques ajoutent une menace supplémentaire à tout effort de développement. Aurons-nous bientôt des millions de réfugiés climatiques à nos portes en Europe ? Qui sont-ils ? Combien sont-ils ? Auront-ils bientôt un statut officiel ? Autant de questions pour décoder le phénomène.

C’est désormais officiel : 2016 est l’année la plus chaude jamais observée. Avant elle, 2014 et 2015 étaient elles aussi des années record. L’atmosphère protectrice de la terre se réchauffe et, comme l’ouragan Matthew l’a tristement démontré en dévastant Haïti en octobre 2016, les événements climatiques extrêmes (de plus en plus violents et de plus en plus fréquents au fur et à mesure du réchauffement) ajoutent une menace supplémentaire à tout effort de développement. Moins visibles, les sécheresses prolongées, la salinisation des sols (due à l’élévation du niveau des mers), et de nombreuses autres catastrophes liées aux dérèglements des climats locaux sont tout autant dévastatrices. Avec une hausse moyenne de la température probable de 2 à 4°C, nous devons nous préparer à des conditions de vie de plus en plus hostiles dans certaines régions, sur une planète de plus en plus densément peuplée.

Qui sont les réfugiés climatiques ?

Aussi surprenant que cela puisse paraître, la plupart des réfugiés ne sont pas à proprement parler des « réfugiés climatiques ». Les études scientifiques nous montrent que les raisons de migrer ou de se déplacer sont multiples. Souvent, raisons économiques et politiques se conjuguent. Parfois s’y ajoutent des raisons environnementales : des pollutions majeures, des ressources qui s’épuisent (le manque d’eau ou la perte de fertilité des sols,…) ou des catastrophes climatiques. De 2007 à 2011, une grande sécheresse a sévi en Syrie [1], qui a provoqué de grands déplacements de population à l’intérieur du pays [2]. Des études ont démontré que ces migrations internes ont été à la source d’une certaine instabilité sociale, qui s’est transformée en tension politique [3]. La Syrie illustre combien les raisons de se déplacer sont souvent multiples et combien il est difficile d’isoler une raison des autres.

Les Nations Unies reconnaissent depuis quelques années que les changements climatiques sont une menace supplémentaire à tout effort de développement, et donc un vecteur potentiel de migrations. Constatant que l’atmosphère ne cesse de se réchauffer et qu’aucun continent n’est complètement à l’abri des effets du réchauffement, la question fréquemment posée est de connaître l’ampleur des déplacements potentiels : combien pourraient-ils être à se déplacer pour des raisons climatiques dans les années à venir ?

Qui sont les plus vulnérables ?

Si tous les pays sont potentiellement exposés, tous n’ont pas le même degré de vulnérabilité. Le monde en développement est globalement plus vulnérable car il dispose de moins de moyens humains et financiers pour faire face. Parmi les zones de la planète les plus sensibles aux effets du réchauffement, il y a les petits Etats insulaires (les îles Maldives, Tuvalu ou Kiribati voient leur territoire menacé de submersion à cause de l’élévation de la mer), l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud Est. Cette dernière est particulièrement exposée aux phénomènes climatiques extrêmes et très peuplée, tandis que l’Afrique sub-saharienne est particulièrement pauvre et en pleine croissance démographique, et plutôt exposée à des phénomènes de changement dans le régime des précipitations et d’aridification, voire même de désertification. Dans ces deux régions comme partout sur la planète (même dans les pays plus riches), les populations les plus vulnérables sont les femmes et les enfants, mais aussi les personnes âgées et handicapées, d’autant plus si elles sont isolées.

Vont-ils tenter de venir en Europe ?

La réponse est non. Vous avez peu de chances de rencontrer en Belgique un des 100 000 déplacés philippins qui a dû fuir le typhon Hayan. Ici aussi la perception est souvent différente de la réalité : les études scientifiques démontrent que la majorité des personnes qui migrent se déplacent à quelques dizaines de kilomètres, dans le village ou la ville voisine, à la limite dans la capitale. Un point commun aux déplacements d’urgence : la recherche d’un endroit sécurisé le moins loin possible du lieu d’origine. En effet, aller loin coûte cher, prive des relations familiales de proximité, déracine culturellement. La grande majorité des personnes reste dans le même pays, et constitue donc des déplacés internes.

Parmi ceux qui traversent la frontière, 80% des déplacés s’installent dans le pays voisin, et seuls 20% tenteront leur chance un peu plus loin. Au niveau mondial, le pourcentage de personnes qui migrent est relativement stable dans le temps : il est seulement d’un peu plus d 3%. Ces dernières décennies, le nombre de migrants a essentiellement augmenté à cause de l’augmentation de la population mondiale, preuve s’il en est que les murs ne servent à rien. Pour le cas spécifique des déplacements de personnes pour des raisons climatiques, le chiffre est stable depuis une dizaine d’années : en moyenne, 22,5 millions de personnes se déplacent en interne.

Combien seront-ils ?

Quant aux perspectives futures, le scénario d’une hausse moyenne de la température de l’atmosphère de 4°C reste probable, cachant des disparités régionales qui peuvent aller jusque des +6 à 9°C localement. Des chiffres tels que 250 millions de réfugiés climatiques à l’horizon 2050 paraissent exagérés : en effet, le nombre de personnes qui seront contraintes de se déplacer dépend directement de la qualité de vie et donc des conditions quotidiennes. En d’autres mots, le nombre de futurs réfugiés climatiques dépend de notre capacité à limiter le réchauffement et à permettre aux populations vulnérables de s’y adapter. L’ONG internationale CARE a fait l’exercice de tenter d’identifier les déplacements probables selon les dérèglements climatiques [4] : sécheresses et changements dans les précipitations, événements climatiques extrêmes, élévation du niveau des mers, fonte des glaciers et désertification et conflits et violences aggravés par les changements climatiques, selon cinq scénarios : à court terme (il y a déjà des déplacements), 1,5°C (migrations gérables), 2°C (migrations significatives), 3°C (réfugiés climatiques) et 4°C (migrations de masses).

Au Bangladesh, qui compte 165 millions d’habitants et se situe à l’estuaire de trois grands fleuves, 10% du territoire se trouve à moins d’un mètre d’altitude. Aussi exposé que les Pays-Bas à l’élévation du niveau des mers, le Bangladesh est beaucoup plus vulnérable car il ne dispose pas des moyens humains et financiers pour se construire son propre plan Delta. Au Bangladesh, 20 à 30 millions de personnes devront être relocalisées ailleurs d’ici 2050, c’est-à-dire en l’espace d’une génération.

En outre, il est difficile d’isoler les seules causes climatiques des autres sources de migrations, telles que les conditions économiques et sociales, la fertilité des terres ou les conflits. La recherche montre que le choix de migrer est la plupart du temps complexe et lié à de multiples facteurs. Fixer un chiffre pour les réfugiés spécifiquement climatiques relève donc en bonne partie de l’arbitraire, à l’exception des personnes directement menacées par la disparition pure et simple de leur espace de vie, comme c’est le cas au Bangladesh déjà cité.

Quel statut pour les réfugiés climatiques ?

Alors la question ultime que de nombreuses personnes se posent est de savoir s’il y aura un jour une reconnaissance officielle des réfugiés climatiques. Dans l’enceinte onusienne, cela signifierait renégocier le statut de réfugié politique formalisé par la Convention de Genève en 1951. Mais de nombreux experts craignent que cette renégociation, dans le contexte politique international actuel, ne mène à un affaiblissement du statut. Cette voie n’est donc pas privilégiée. Par ailleurs, d’autres protections internationales existent : d’abord pour les déplacés internes, il existe des principes directeurs des Nations Unies, qui instituent un cadre juridique international, mais non-contraignant. Pour le continent africain, la Convention de Kampala va au-delà de ces principes directeurs et institue un droit à la protection et à l’assistance des personnes déplacées au-delà des frontières nationales sur le continent africain (contraignant).

Par ailleurs, l’Initiative Nansen (2012) instaure une protection des personnes déplacées à l’extérieur de leur pays par les dégradations environnementales. Elle est devenue une véritable plateforme sur les déplacements liés aux catastrophes naturelles, y compris climatiques, en 2016. Et enfin, dans l’enceinte des négociations climatiques internationales, la question du soutien aux déplacés climatiques progresse très lentement mais se trouve désormais à l’agenda des négociations, par le biais du troisième volet de l’action climatiques : les pertes et préjudices [5].

On le voit, la mobilité environnementale est appelée à augmenter en raison des dérèglements climatiques. De nombreux mythes circulent sur les réfugiés, qu’il faut contribuer à déconstruire. On l’a vu, les causes des migrations sont multiples et la majorité des migrants n’a pas envie d’aller loin, de quitter sa famille pour venir en Europe. Au niveau politique international, c’est la voie pragmatique qui est privilégiée par l’enceinte climatique onusienne pour aider les victimes du climat et les personnes obligées de fuir leur environnement devenu hostile. Si cette assistance internationale se construit très lentement, elle a tout de même le mérite d’avancer. Et si l’on ne peut estimer le nombre futur de déplacés climatiques, une chose est sûre : ils seront moins nombreux si on tient la promesse de l’Accord de Paris de fournir tous les efforts nécessaires pour limiter le réchauffement à 1,5°C.

[1IRIN, 2009, “Drought driving farmers to the cities” : http://www.irinnews.org/feature/2009/09/02/drought-driving-farmers-cities ou IRIN, 2009, “Les difficultés alimentaires, conséquence de la sécheresse” : http://www.irinnews.org/fr/report/83092/syrie-les-difficult%C3%A9s-alimentaires-cons%C3%A9quences-de-la-s%C3%A9cheresse

[2Par ailleurs, la Syrie a accueilli de nombreux réfugiés irakiens en 2008 et 2009 : ils étaient 1 200 000 réfugiés irakiens en Syrie en 2009 (recensement du UNHCR) : http://www.unhcr.org/publ/PUBL/4922d4230.pdf .

[3Colin P. Kelley, Shahrzad Mohtadi, Mark A. Cane, Richard Seager, and Yochanan Kushnir, « Climate change in the Fertile Crescent and implications of the recent Syrian drought », Journal de l’Académie nationale des sciences américaine, mars 2015 : http://www.pnas.org/content/112/11/3241.abstract

[4CARE Denmark, 2016, “FLEEING CLIMATE CHANGE : IMPACTS ON MIGRATION AND DISPLACEMENT » http://careclimatechange.org/wp-content/uploads/2016/11/Executive-Summary_Migration.pdf

[5La première manière de lutter contre le réchauffement est de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre. La seconde manière est de mettre en place les stratégies nécessaires pour vivre le mieux possible avec les aléas climatiques (adaptation) et la troisième est de mettre en place un mécanisme d’assurance international pour aider les victimes des dérèglements climatiques (Pertes et préjudices). Pour plus d’informations, voir Point Sud n°9 : « Pertes et profits sur le climat : quelle assistance aux victimes ? »