Colombie : la fin du conflit à l'horizon
Le Commandant Ivan Marquez, FARC-EP.
D.R.

Colombie : la fin du conflit à l'horizon

En Colombie, le conflit le plus long de l’histoire latino-américaine semble enfin se clore.

Depuis plus de 52 ans, la Colombie est traversée par un conflit meurtrier avec son cortège de violations des droits humains entre d’une part l’Etat Colombien et d’autre part les FARC – les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie.

Depuis le 24 aout 2016, « la guerre est finie » a déclaré Humberto de la Calle, le chef négociateur du gouvernement. L’annonce est venue depuis la Havane où se tiennent les négociations entre les deux parties depuis quasi 4 ans sous les auspices de la Norvège et de Cuba. L’accord de paix aborde les points principaux du post-conflit. Pour entrer en vigueur, il devra passer par un référendum fixé au 2 octobre par le président Juan Manuel Santos (élu en 2010 et réélu en 2014). Du côté du mouvement guerillero d’inspiration marxiste, les FARC feront passer le résultat des pourparlers de paix par la Conférence Nationale pour acter leur transformation de guérilla en mouvement politique.

Contrairement aux tentatives précédentes de négociations de paix, le contexte général a évolué : les deux parties sont conscientes qu’elles ne gagneront pas sur le terrain militaire. En effet, les FARC bien qu’ayant connu ces dernières années un certain affaiblissement, sont loin d’être vaincues. Selon un récent rapport du Congrès colombien, la guérilla disposait en 2011 d’une « présence significative » dans un tiers des municipalités du pays. Du côté du gouvernement, la position a aussi évolué. Depuis 1964, les gouvernements colombiens successifs ont cherché à terrasser l’insurrection marxiste ; le président Santos a, quant à lui, pris conscience de la fuite en avant que constituait la lutte contre la guérilla et a initié en 2012 des négociations avec cette dernière.

Pour 47 millions de Colombiens, l’annonce d’une paix constitue un soulagement et soulève l’espoir pour toute une génération qui n’a connu que la guerre. Le conflit a en effet laissé des marques profondes. D’après le journal Le Monde, « les estimations officielles font état de 220 000 morts et plus de 7 millions de déplacés, essentiellement des paysans et leurs familles chassés de leurs terres par les combats et par les milices paramilitaires d’extrême droite » [1].

Pourtant, le chemin risque d’être encore long. A l’annonce de la conclusion de l’accord de paix, l’ex-président Alvaro Uribe a accusé l’accord de permettre la mise en place d’un état « castro chaviste » et de laisser des criminels bénéficier d’amnistie. Il se lance dès à présent dans une campagne en faveur du « non » lors du référendum du 2 octobre. Une opposition de poids pour le président Santos car Uribe avec le Centro Democratico a réussi aux dernières élections à se positionner comme second parti au Congrès.

L’autre inconnue qui pèse lourdement sur la mise en œuvre de l’accord concerne les paramilitaires. Estimées à plus de 7 000 membres et principalement localisés dans les campagnes, ils constituent l’un des enjeux majeurs pour les FARC qui craignent qu’en ne déposant les armes, elles ne se fassent ensuite assassinées par les paramilitaires. « L’histoire mérite d’être rappelée. Un cessez-le-feu bilatéral conclu le 28 mars 1984, a permis la création d’un parti politique, l’Union patriotique (UP), réunissant les militants des diverses gauches non armées, rejoints par de nombreux guérilleros des FARC démobilisés pour l’occasion. Après avoir fait élire 14 sénateurs, 20 députés, 23 maires et plus de 300 conseillers municipaux en 1986, les militants, sympathisants et dirigeants de l’UP vont être exterminés par les ultras de l’armée et par les paramilitaires : 4 000 morts, dont deux candidats à l’élection présidentielle, Jaime Pardo Leal (en 1987) et Bernardo Jaramillo (en 1990) ». [2]

Que contient l’accord de paix ?

Dès le départ, il avait été décidé que « rien ne serait décidé si tout n’était pas décidé ». Il s’agissait donc d’obtenir un accord global tant sur la sortie du conflit que sur les racines de ce dernier. Contrairement à ce que de nombreux observateurs pensaient au départ, les FARC n’étaient pas pressées d’aboutir et ont donc clairement posé des questions pour aborder les enjeux liés à la terre, l’une des causes historiques à l’apparition du mouvement guérillero.

Le texte final de l’accord de paix (297 pages) comprend 5 chapitres qui reflètent la chronologie des négociations. Il s’agit de : la réforme rurale intégrale, la participation politique, les cultures illicites et narcotrafic, la justice et le dédommagement aux victimes, le désarmement. L’accord de paix ressemble donc peu aux accords de paix traditionnels qui abordent surtout la transition d’un mouvement militaire vers une participation politique sans armes avec des volets sur la démilitarisation, l’amnistie et la participation politique.

Il est par ailleurs notable que l’accord tienne compte de manière explicite de la situation des femmes « et c’est une première mondiale : aucun accord de paix ne s’en était jamais soucié », affirme Maria Paulina Riveros, membre de l’équipe gouvernementale de négociateurs depuis 2014. On retrouve une attention spécifique pour les femmes tant dans les solutions sur la l’amélioration de l’accès à la terre, le développement rural que sur la protection des leaders défenseuses des droits humains. Bien que lors de sa création, les FARC étaient avant tout masculines, les choses ont depuis bien changé. Les estimations de l’armée évoquent que sur les 8 000 guérilleros, 40% sont des femmes, même si la direction reste avant tout masculine. Les femmes ont également obtenu la parité dans toutes les instances de suivi des accords de paix [3].

L’accord crée deux instances : une instance chargée de la démobilisation – le Conseil national de réincorporation et une instance chargée du suivi des accords de paix – la Commission de suivi et de vérification de l’accord national de paix et de résolution des différends, avec trois membres désignés par le gouvernement et trois par les FARC [4].

1. Une réforme rurale intégrale. L’accord pose les bases d’un développement rural avec une « transformation structurelle des campagnes, en réduisant le fossé entre la ville et la campagne, et en créant les conditions de bien-être et de bien-vivre pour la population rurale ». Il y est spécifiquement défini la mise en place de politiques publiques de soutien à l’accès à la terre, le retour des déplacés internes et une politique d’investissements publics visant à donner accès aux services de base aux petits paysans ruraux (électricité, eau, etc…)

2. Une démocratie politique où la gauche aurait enfin son mot à dire. Pour sortir de la guerre, il faut construire les modalités de transformation des FARC en mouvement politique et un approfondissement de la démocratie permettant une pluralité de visions de s’exprimer. Le deuxième volet de l’accord opère la distinction entre opposition politique exercée par des partis ou mouvements politiques et opposition politique exercée par des mouvements sociaux. Pour l’opposition politique, il s’agit d’offrir des garanties certaines d’exercice tandis que l’opposition sociale requière des espaces de négociation et de dialogue entre représentants politiques et mouvements sociaux.

3. La démobilisation des FARC. Intitulé « Cessez-le-feu et des hostilités, Bilatéral et Définitif, et Dépôt des Armes ». Son objectif est la cessation définitive des actions offensives entre la Force publique et les FARC-EP et la fin des hostilités en général. L’accord prévoit le dépôt des armes par les FARC et le retour de ces dernières à la vie civile. Le principe de base – et qui a toute son importance – est que les FARC doivent d’abord déposer les armes qui seront fondues dans trois monuments pour pouvoir ensuite se constituer comme parti politique – ce que les FARC ont l’intention de faire dès leur désarmement réalisé.

L’un des éléments de l’accord concerne aussi la protection des leaders de l’opposition politique comme celle des leaders de mouvements sociaux en promouvant une augmentation des peines pour les décideurs politiques qui auraient commis des infractions. Des mesures de protection accrue des élus et personnes se déclarant en opposition politique sont prévues avec une attention spéciale pour les femmes et personnes à orientation sexuelle différente.

4. Une « Solution au Problème des Drogues Illicites ». Pour construire la paix, il est nécessaire de trouver une solution définitive au problème des drogues illicites, incluant les cultures d’usage illicites, la production et la commercialisation des drogues illicites, en assurant une approche générale des droits humains et de la santé publique, différenciée et genrée.

5. Dédommagement aux victimes. Depuis 2012, il avait été convenu que le dédommagement aux victimes du conflit (donc de toutes les parties prenantes : l’armée, les FARC et les paramilitaires) serait central dans les négociations. De fait, sur les 297 pages, plus de 180 pages y sont consacrées. Sujet sensible s’il en est. L’accord inclut les responsables d’homicides et de massacres tant de l’armée, des paramilitaires que des FARC. Il est prévu que les crimes contre l’humanité ne bénéficieront d’aucune amnistie mais les peines seront différenciées selon que l’auteur plaide coupable ou non. Les infractions plus légères comme le port d’armes illégal ne seront pas poursuivies. Les crimes contre l’humanité seront jugés par une nouvelle juridiction – le Tribunal spécial pour la Paix.

Cet accord de paix historique clôt – s’il est ratifié par le peuple colombien – un chapitre noir de l’histoire de la Colombie et pose les bases d’une démocratie politique et sociale où la gauche aurait enfin sa place. Pour arriver à une paix durable, plusieurs facteurs seront essentiels : le début des négociations de paix avec l’autre guérilla toujours active dans le pays ELN (Ejército de Liberación Nacional – Armée de libération nationale), la participation à tous les niveaux du processus des communautés impliquées et la neutralisation des troupes paramilitaires. Si toutes ces conditions sont réunies, l’espoir suscité par l’accord de paix deviendra réalité.