Du poisson sur Facebook
Course à l'emballage au Small-Scale Fishers and Organic Fishery Products Project. Les poissons et crevettes arrivés à l'aube doivent être répartis en « colis » selon les précommandes des clients et soigneusement gardés frais.
© Lorent Fritsche/ Oxfam mdm

Reportage en Thaïlande

Du poisson sur Facebook

Imagine demain le monde - Au rez-de-chaussée d’une maison de Bangkok, tout le monde s’agite : la livraison de poisson hebdomadaire vient d’arriver. Vite, il faut peser, emballer, faire des colis. Ici, au Small-Scale Fishers and Organic Fishery Products Project (SFFP, Projet de pêcheurs artisanaux et de pêcheries bio), les paniers bio ne sont pas composés de légumes, mais bien de poissons...

Une barquette de crevettes surgelées avec, au centre du paquet, un homme. Peut-être vous souvenez-vous de cette campagne-choc du CNCD-11.11.11, qui faisait suite à la découverte dans nos rayons européens de crevettes thaïlandaises nourries avec du poisson pêché par des esclaves birmans ou cambodgiens. Côté produits de la mer, la Thaïlande n’a franchement pas bonne réputation, et a déjà reçu un « carton jaune » de la part de l’Union européenne qui la menaçait d’interdire toute exportation sur son territoire pour cause de pêche illégale et d’esclavage.

Sur place, les consommateurs thaïlandais ne sont pas très bien lotis non plus : « Quand le poisson lui arrive, le consommateur ne sait pas d’où il vient, explique Supaporn Anuchiracheeva, responsable du projet SFFP, mais il est en plus souvent plongé dans du formol pour lui conserver un aspect frais. La glace coûte très cher et il en faut beaucoup pour transporter le poisson du village où il est pêché jusqu’à la criée puis dans les magasins. » Les intermédiaires préfèrent donc réduire les coûts en « maquillant » les poissons à coup de formaldéhyde ou d’eau oxygénée... « Beaucoup de personnes se croient allergiques aux fruits de mer, mais réagissent en réalité aux produits chimiques. »

Retrouver l’autonomie

C’est ce constat qui a poussé Supaporn à passer de la recherche à l’action. Dans le cadre de l’Earth Net Foundation et avec l’aide de fonds de l’Union européenne, elle part dans tout le pays à la recherche de communautés de pêcheurs qui pratiquent une pêche durable pour leur proposer de participer à son projet. Son objectif : faire le lien entre les consommateurs de Bangkok et les pêcheurs. L’équipe commence doucement, avec une livraison une fois tous les trois mois. Le succès ne tarde pas à venir, et c’est à présent tous les vendredis matin que les poissons arrivent en direct de la mer – bien protégés par de la glace. Un contre-la-montre s’engage alors pour confectionner les colis. La majorité des poissons sont en effet déjà vendus, grâce à des précommandes soit de restaurants, soit de particuliers.

« Nous annonçons sur notre page Facebook ce qui est prévu comme pêche, et nos clients passent commande. Le jour de la pêche, si tout n’est pas disponible, on le leur signale, et soit ils choisissent autre chose, soit ils reportent leur commande à la semaine suivante. » Une fois les colis prêts, les acheteurs passent ici les chercher ou se les voient livrés. Le reste est vendu dans un farmer’s market, un marché de petits producteurs. Et si le dimanche il y a encore quelque invendus, ils sont alors surgelés.

Du côté des communautés de pêcheurs, le système leur permet de se passer des intermédiaires, souvent voraces, auprès desquels ils sont régulièrement très endettés. Ici, ils décident eux-mêmes du prix, qui varie en fonction des prises. Les bénéfices vont pour moitié directement aux pêcheurs [1], un tiers est conservé pour l’organisation, et quelque 20 % sont utilisés pour des projets collectifs, une caisse commune, des activités sociales, des fonds de conservation de l’environnement et de la faune marine.

À Ban Laem Phak Bia par exemple, village du golfe de Thaïlande, une « banque du crabe » a été créée. Depuis, quand ils sont pêchés, les crabes porteurs d’œufs sont placés dans des bacs où ils pourront pondre. Les jeunes sont alors rejetés en mer et les adultes vendus. Dans les zones où pêchent les groupes faisant partie du projet, les populations de poissons sont en augmentation – à l’opposé de ce qui se passe dans le reste du pays...

[1Cette répartition varie selon les groupes.

Source : Imagine demain le monde, janvier/février 2017.