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Et Cesária inventa le Cap-Vert …

Elle était à coup sûr la meilleure ambassadrice de la culture capverdienne à l’étranger. Cesária Évora s’est éteinte le 17 décembre dernier. Evocation croisée avec Teofilo Chantre, l’un de ses compositeurs.

Julien Truddaïu

Le 17 décembre dernier, les pages culturelles crépitent anormalement… De nombreux médias relaient la triste nouvelle : celle que l’on surnommait la Diva aux pieds nus pour son habitude de se produire pieds nus s’en est allée, à quelques septante printemps. Parce que beaucoup a été dit sur Cesária Évora, il restait peut-être encore à discuter avec Teofilo Chantre, l’un de ses compositeurs favoris. Car, malgré sa disparition, la chanteuse a laissé dans son sillage de nombreux artistes venus du « petit pays », le Cap-Vert, dont Teofilo reste l’une des têtes de proue. Rendez-vous est pris place de la Bastille, à Paris.

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Teofilo Chantre
© N’Krumah Lawson-Daku

Compositeur, guitariste et chanteur, Teofilo Chantre grandit à Mindelo, la capitale culturelle du Cap-Vert, d’où est originaire une certaine Cesária Évora. « Quand j’étais enfant, raconte Teofilo, on parlait beaucoup d’elle mais je ne l’avais jamais rencontrée. J’avais déjà entendu quelques-unes de ses chansons à la radio. Je pense que ça correspondait à la période où elle ne sortait pas beaucoup de chez elle, au milieu des années septante.  » Le silence de la chanteuse dure à l’époque dix ans. Elle remonte sur scène en 1985 à l’occasion des célébrations du dixième anniversaire de l’indépendance du Cap-Vert du pouvoir colonial portugais.

Miss Perfumado

Teofilo arrive en France à l’âge de quatorze ans. Il rencontre Cesária Évora quand il a une vingtaine d’années : « C’était à Paris, lors d’un concert auquel j’ai participé au sein de la communauté capverdienne. Son producteur m’a demandé si je n’avais pas des chansons à lui proposer pour l’album qui se préparait à l’époque, ‘Miss Perfumado’. J’en ai donné trois ». C’est la consécration. Tant au sein de la communauté capverdienne de France que dans le milieu des amoureux de musiques venues d’ailleurs, l’album connaît un immense succès grâce au tube planétaire « Sodade », une chanson qui parle du travail forcé des Capverdiens dans les plantations de cacao.

En 1995, paraît le premier album de Teofilo : « Quand ‘Miss Perfumado’ est sorti, devant le succès rencontré, le producteur de Cesária, José Da Silva, m’a proposé de faire un album personnel. C’est parti comme ça. J’ai pris cette décision sans vraiment penser au lendemain. Quand j’ai connu Cesária, je venais de finir mes études à la fac. Je ne me prédestinais pas à la musique. Ça m’a permis de me confronter à d’autres musiques et de rencontrer beaucoup de gens, de différents univers. J’ai acquis l’assurance de pouvoir aller de l’avant dans la défense de cette musique du Cap-Vert qui est devenue en quelque sorte universelle, grâce à elle ».

La chanteuse enregistre beaucoup et les albums des années 90 connaissent un franc succès, portés par ce concept parfois fourre-tout de « World Music ». Malgré cette globalisation aveugle des musiques traditionnelles, et comme le dit souvent Teofilo Chantre, Cesária a inventé le Cap-Vert. « C’est une expression que je n’ai pas inventée. Ça m’est venu au Brésil, il y a quelques années. A l’aéroport, j’avais acheté un magazine qui titrait à propos des grands musiciens brésiliens : ‘l’invention du Brésil’. Je me suis dit que c’était un terme applicable à Cesária par rapport au Cap-Vert. Elle l’a inventé dans le sens où elle a fait connaître le pays au monde entier, sa culture, sa musique ».

Mélanges de styles et de cultures

En 1999, « Café Atlantico » signe l’apothéose discographique de la Diva aux pieds nus. L’album est enregistré entre la France et Cuba, mélangeant la Morna (rythme traditionnel capverdien) et les mélodies cubaines et brésiliennes. Cet opus et les suivants ouvrent encore d’autres portes à la musique traditionnelle capverdienne… et la révolutionnent ? « Elle a fait pas mal de collaborations, elle s’est adossée à d’autres cultures, d’autres musiques », constate le compositeur. « Moi-même, j’ai participé à beaucoup d’adaptations de chansons étrangères, américaines, italiennes, même françaises. C’est une certaine ouverture que de savoir se frotter à différentes cultures tout en gardant son identité. Certes, c’était souvent des choix des producteurs ou arrangeurs, mais le fait qu’elle acceptait de chanter ça, c’est parce qu’elle comprenait aussi que c’était important ».

La meilleure façon d’honorer sa mémoire est de continuer à maintenir vivante cette musique

Teofilo ne cessera de travailler aux albums de Cesária, arrangeant et composant de nombreux titres. En 1995, c’est lui qui signa le fameux « Ausensia » que Cesária chantera pour le film primé à Cannes « Underground » de Kusturica. En 2011, il sort son sixième opus « Mestissage ». Les chansons sont pour moitié en français et pour moitié en capverdien. « Ca fait des décennies que je vis à Paris, constate Teofilo, je pense que le moment était venu d’avoir un répertoire où l’on retrouve ce mélange de langues, pour approfondir ce contact direct avec le public francophone. »

Quand on lui demande si la disparition de Cesária ne va pas éteindre le projecteur sur la musique du Cap-Vert, Teofilo objecte : « Bien sûr il y a toujours une crainte que, Cesária n’étant plus là, une partie de son public ne suive plus. On verra. En tout cas, je pense que nous allons faire en sorte que ça continue le plus longtemps possible. La meilleure façon d’honorer sa mémoire est de continuer à maintenir vivante cette musique.  » Teofilo Chantre part justement en tournée cette année avec ses musiciens pour distiller les notes de son dernier opus.

Une nuit froide est tombée sur la place de la Bastille. A notre demande et avant de partir, Teofilo nous livre une dernière anecdote : « Il y en a une qui me revient sans cesse quand je repense à toute cette époque. C’est le côté un peu cabotin de Cesária. Je me souviens d’une fois en studio, à l’époque où elle buvait encore un peu. On avait passé beaucoup d’heures sur le disque ‘Miss Perfumado’. A un moment donné, je passe à côté d’elle et elle me dit ‘Ah Teofilo ! Si j’était jeune…’. Un sous-entendu. Elle m’aurait bien dragué ! C’était son côté bonne vivante  ».

Source : article publié dans dlm-demain le monde, mars-avril 2012.

Mise en ligne le 20 février 2012
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