Inondations au Pérou : conséquence de la crise climatique ?
Source : MOCCIC

Inondations au Pérou : conséquence de la crise climatique ?

Le Pérou est confronté à une nouvelle vague de catastrophes suite aux pluies diluviennes de ces dernières semaines. Le bilan humain et matériel est lourd. « El Niño » se manifeste violemment au moment où un nouveau rapport de l’Organisation météorologique mondiale publie un constat plus inquiétant que jamais. Le Pérou a-t-il tiré les leçons des précédentes catastrophes ? Et que peut-il faire ?

Selon les données de l’Institut national de défense civile du Pérou (INDECI), la catastrophe aurait provoqué la mort de 75 personnes, 263 blessés, 20 disparus, 99.475 sans-abris et 626.298 personnes affectées par les glissements de terrain et inondations, sans compter les milliers de maisons détruites et inhabitables, les ponts effondrés, les coulées de boues, les coupures d’eau potable dans tout le pays, les routes éventrées qui rendent difficile l’approvisionnement en vivres des villes et entrainent la hausse des prix des produits alimentaires. L’heure est évidement à l’aide d’urgence et à la réhabilitation, les autorités ont mobilisé plus de 100.000 policiers et agents administratifs, ainsi que 3.500 militaires dans les zones affectées, principalement dans le nord du pays. Et la météo prévoit encore de nombreuses averses pour les prochains jours.

El Niño en cause

Le Pérou est considéré comme l’un des pays les plus vulnérables aux changements climatiques en Amérique, avec le Honduras et quelques pays d’Amérique centrale. Il est confronté régulièrement au phénomène du « El Niño » (une à deux fois par décennie), un courant côtier saisonnier au large du Chili, Pérou et de l’Equateur principalement. Ce sont des masses importantes d’eaux de mer plus chaudes qui remontent le long de la côte, empêchant les eaux froides de remonter et provoquant des perturbations dans les régimes de précipitations/sécheresses. En effet, la hausse de température des eaux côtières du Pacifique, entraine une plus forte évaporation de l’eau qui, emportée par les vents et courants, va butter contre la cordillère des Andes et se transforme en pluies diluviennes avec les conséquences de débordements de rivières, glissements de terrains, inondations,…

Ce phénomène naturel est accentué par le réchauffement climatique.

Tous les voyants sont au rouge

L’année 2016 a battu tous les records de chaleur. Avant elle, 2015, puis 2014, et 2013 nous avaient mis devant le même constat : le réchauffement est inexorable. Année après année, les rapports s’accumulent dans nos bibliothèques. Le dernier en date, celui de l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM) [1], est plus inquiétant que jamais : tous les voyants sont au rouge, de la concentration du CO2 dans l’atmosphère (qui a dépassé le seuil des 400 ppm), à la température de surface des mers et à l’élévation du niveau, en passant par les records de précipitation et les vagues de chaleur. Ces bouleversements dépassent l’état actuel de la connaissance scientifique de l’évolution du climat. « Alors même que le puissant Niño de 2016 s’est dissipé, nous assistons aujourd’hui à d’autres bouleversements dans le monde que nous sommes bien en peine d’élucider : nous touchons ici aux limites de notre savoir scientifique concernant le climat et nous avançons maintenant en territoire inconnu », a souligné le directeur du Programme mondial de recherche sur le climat, David Carlson.

Le besoin d’un système de gestion des désastres opérationnel

Pour le réseau péruvien MOCICC (Mouvement citoyens face au changement climatique), partenaire du CNCD-11.11.11, le changement climatique amplifie fortement le phénomène du « El Niño » et les événements climatiques extrêmes au Pérou : entre 1997 et 2006, les phénomènes hydrométéorologiques (sècheresses, fortes pluies, inondations, gelées,…) se sont multipliés par six. Le MOCICC estime qu’en 2016 le pays a fait face à un certain nombre de changements. Ainsi, l’Institut national de la défense civile (INDECI) a signalé 2.508 cas d’urgence pour des catastrophes naturelles dans le pays. Le solde était : 146 morts, 66 disparus, 637 blessés, 78.773 sans-abri, des milliers de maisons et d’hectares de cultures détruits. Après avoir évalué la situation, le gouvernement a déclaré l’état d’urgence dans 1.264 districts de 14 départements à cause d’El Niño. Face à cela, les autorités péruviennes doivent faire preuves de résilience et augmenter leurs capacités à se préparer à affronter ces désastres. Et même si depuis 2011, le Pérou compte sur un Système de Gestion des Désastres (Sinagerd), qui comprend les entités publiques (de tous niveaux), le secteur privé et la société civile, le MOCICC regrette sa trop lente mise en œuvre.

« El Niño » est amplifié par le réchauffement de l’atmosphère

Dans un communiqué, le MOCICC rappelle que le changement climatique n’est pas d’origine « naturelle », mais bien dû à l’activité humaine et à l’utilisation indiscriminée de combustibles fossiles. Il souligne que « le pays doit trouver une solution à cette crise avec la participation active de l’Etat et la société civile organisée dans une perspective de court, moyen et long terme d’adaptation aux changements climatiques et de gestion des risques de catastrophes…  ». Le MOCICC dénonce également que « les impacts qui se sont produits à Lima et dans d’autres villes du pays par les effets du climat, sont une conséquence du désordre et de la corruption historique des gouvernements dans la gestion des ressources pour la prévention des risques et des catastrophes et de la haute vulnérabilité dans les zones où vivent les populations. Cette crise démontre l’échec du modèle urbain actuel, qui a généré l’inégalité, la ségrégation sociale et territoriale y compris les mafias du trafic de terres. »

Les recommandations de la société civile péruvienne

Face au constat de désolation et d’impuissance devant une nature qui se déchaîne, nos partenaires du MOCICC rejettent le fatalisme. Ils ont publié une liste de recommandations, par lesquelles ils demandent de décréter l’Etat d’urgence à Lima et dans les régions affectées, de doubler les montants annoncés pour la reconstruction, de prendre des mesures pour éviter tout acte de corruption et s’assurer que l’aide ira bien aux victimes, de réviser l’aménagement du territoire des villes et mettre à jour la carte des zones à risque au niveau national, de renforcer la Stratégie nationale et les stratégies régionales face au changement climatique, en priorisant l’adaptation et l’intégration de la gestion des risques de catastrophes et de promouvoir et renforcer les stratégies d’adaptation communautaire au changement climatique dans la campagne et la ville.

L’urgence climatique est là

Sur la scène internationale, le Pérou s’est engagé, dans le cadre des négociations pour le climat, à des mesures d’adaptation au changement climatique. Ces engagements pour l’adaptation ont été inscrits dans la contribution nationale que le Pérou a déposée aux Nations Unies au moment de la conclusion de l’Accord de Paris, en décembre 2015. Lors de la COP21, l’ensemble des pays s’étaient engagés à respecter l’engagement de limiter le réchauffement de l’atmosphère à 2°C et à fournir tous les efforts nécessaires pour tenter de contenir le réchauffement à 1,5°C. En 2016, la hausse de température depuis la révolution industrielle était de 1,1°C, comme vient de l’annoncer l’Organisation météorologique mondiale. Les dérèglements climatiques sont de plus en plus violents, comme en témoigne aujourd’hui le Pérou. Il y a quelques mois, c’était Haïti qui était dévasté. Plus que jamais, l’urgence à réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre est là.

Gageons que l’urgence climatique reste dans tous les esprits une fois que les réponses auront été apportées à l’urgence de la catastrophe. Il en va de la lutte contre la pauvreté et l’amélioration des conditions de vie quotidienne de la population péruvienne.

[1Le rapport est présenté ce jeudi 23 mars aux Nations Unies, à l’occasion de la journée météorologique mondiale et la synthèse est disponible via ce lien