L'UE face à la crise de la soixantaine
Photo : Arnaud Zacharie : © JL Wertz

L’UE face à la crise de la soixantaine

Imagine demain le monde - Soixante ans après la signature du Traité de Rome, qui avait donné naissance à la Communauté économique européenne, l’Union européenne fait face à une crise existentielle qui, à défaut d’une refondation suffisamment ambitieuse, pourrait se révéler fatale.

La défiance des citoyens envers l’Union européenne augmente au rythme des crises qu’elle accumule. Selon l’Eurobaromètre d’octobre 2016, près d’un citoyen européen sur deux (47%) considère que l’adhésion de son pays à l’Union européenne est une mauvaise chose. Certes, ils ne sont que 19% au Luxembourg, 29% en Allemagne ou 35% en Belgique à avoir un tel avis défavorable, mais ils sont 52% en France, 67% en Italie ou 69% en Grèce à être dans ce cas. Lentement mais sûrement, l’euroscepticisme gagne du terrain.

Une construction bancale

Pourquoi l’Europe est-elle ainsi de plus en plus perçue comme un problème plutôt que comme une solution ? A l’origine, la construction européenne a permis d’apporter une véritable plus-value à l’ensemble de ses membres en apportant des réponses coordonnées à des problèmes communs : la coopération européenne a permis de garantir la paix sur le continent, l’Union européenne des paiements (UEP) a favorisé la stabilité monétaire et les échanges entre les Etats membres, la Communauté économique du charbon et de l’acier (CECA) a garanti la sécurité énergétique et soutenu la politique industrielle, tandis que la Politique agricole commune (PAC) a assuré la souveraineté alimentaire. Pendant des décennies, la construction européenne a favorisé l’harmonisation par le haut des Etats membres par des politiques communautaires et des mécanismes de redistribution.

Un premier tournant est apparu suite à l’adhésion du Royaume-Uni en 1973, à l’arrivée au pouvoir de Margareth Thatcher en 1979 et au tournant néolibéral des années 1980. Conséquence de cette approche, l’Acte unique, le traité de Maastricht et la monnaie unique ont été adoptés sans intégration politique et budgétaire, ni harmonisation sociale et fiscale. L’argument avancé à l’époque était que l’Union économique et monétaire n’était qu’une première étape qui allait favoriser ensuite la construction d’une Europe politique et sociale.

Toutefois, cette seconde étape ne vit jamais le jour, alors que l’élargissement à de nouveaux Etats membres primait sur l’approfondissement politique, sans que soit augmenté le maigre budget européen de 1% du PIB. A titre de comparaison, le budget fédéral aux Etats-Unis a un effet redistributif entre les différents Etats qui est trente-cinq fois plus important que le budget de l’UE . A la logique de l’harmonisation par le haut permise par la coopération économique et la solidarité budgétaire s’est ainsi substituée celle de la course au moins-disant fondée sur la compétition de tous contre tous : le dumping social et fiscal devenait l’instrument privilégié pour gagner en compétitivité.

Les murs économiques ont été dressés sans fondations sociales, sans ciment fiscal et budgétaire et sans toit politique

Il en a résulté une construction européenne bancale et instable : les murs économiques ont été dressés sans fondations sociales, sans ciment fiscal et budgétaire et sans toit politique. Par conséquent, à la moindre tempête, l’édifice risquait de s’effondrer. C’est ce que la crise financière de 2008 a brutalement révélé. En effet, en cas de crise, les gouvernements disposent de trois instruments pour ajuster leur économie : les transferts budgétaires pour combler les déficits, la dévaluation du taux de change pour doper les exportations et la réduction des coûts par des politiques d’austérité. La zone euro ne disposant pas d’un budget fédéral digne de ce nom et la monnaie unique ne permettant pas à un Etat membre de dévaluer, c’est par l’austérité que l’ajustement s’est opéré à partir de 2010 – austérité bétonnée par l’adoption en 2012 d’une « règle d’or » en vue d’empêcher que le déficit structurel des Etats membres soit supérieur à 0,5% du PIB. Comme on pouvait s’y attendre, l’austérité généralisée a entraîné la récession, le chômage, la déflation et l’augmentation des dettes publiques.

Le spectre de la désintégration

Comme vingt ans plus tôt, l’argument utilisé a été celui de la carotte et du bâton : l’austérité a été présentée comme une première étape nécessaire pour rassurer l’Allemagne et favoriser ensuite l’intégration politique et la solidarité budgétaire. Certes, l’Union européenne a ensuite adopté une Union bancaire et un Mécanisme de stabilité financière (MES), mais la réponse se révèle insuffisante, car elle ne mutualise pas les risques et reste fondée sur des garanties nationales. Preuve de son inefficacité, les pays faisant face à de nouveaux problèmes bancaires cherchent systématiquement à éviter de recourir au MES. Par conséquent, plutôt qu’au renforcement de la coopération économique et de la solidarité budgétaire, c’est à l’exacerbation du dumping et des déséquilibres internes à laquelle on a assisté : les excédents allemands n’ont cessé de croître (atteignant le niveau record de plus de 8% du PIB), tandis que l’Europe du Sud a sombré dans la déflation. La BCE a bien tenté d’enrayer la spirale déflationniste, mais en l’absence de politique budgétaire coordonnée, les liquidités qu’elle a injectées dans l’économie ont plus servi à nourrir les bulles financières que les investissements productifs.

La Grèce, suite à l’arrivée au pouvoir de Syriza, a tenté de modifier cette logique, mais complètement isolée et même poussée au « Grexit temporaire » par l’Allemagne, elle a été contrainte de rentrer dans le rang et d’accepter une mise sous tutelle par ses créanciers. Il s’agit toutefois pour ces derniers d’une victoire à la Pyrrhus, tant l’exemple grec a offert un argument supplémentaire aux eurosceptiques, trop heureux de pouvoir démontrer qu’aucun changement démocratique n’est possible en Europe. La menace du Grexit a en outre rendu l’adhésion à la monnaie unique théoriquement réversible, ce qui met en péril la stabilité de l’Union économique et monétaire. Quoi qu’il advienne dans la zone euro, le Brexit a, depuis lors, d’ores et déjà rendu réversible l’adhésion à l’Union européenne, qui a donc entamé un processus de désintégration.

Parallèlement, les attentats terroristes et l’afflux de réfugiés fuyant la guerre au Moyen-Orient ont mis en péril l’autre pilier de la construction européenne : la libre-circulation des citoyens que garantissent les accords de Schengen. Les forces national-populistes, qui se nourrissaient déjà de l’insécurité sociale engendrée par la crise économique et l’austérité, ont profité du contexte anxiogène pour prôner le repli sur soi et séduire un nombre croissant d’électeurs. Il en a résulté une politique migratoire cacophonique et de plus en plus restrictive. Un accord a certes été laborieusement conclu en septembre 2015 pour relocaliser de manière équitable 160.000 réfugiés depuis la Grèce et l’Italie dans les différents Etats membres, mais il n’est que très partiellement appliqué : en janvier 2017, seuls 10 122 réfugiés avaient été relocalisés. Par conséquent, l’Union européenne se révèle incapable d’appliquer ses propres décisions.

La coopération renforcée

En définitive, la crise de la soixantaine de l’Union européenne semble plus profonde que jamais. Les élections prévues dans les prochains mois dans quatre des six pays fondateurs de l’Union européenne ont comme point commun de voir grimper dans les sondages des partis eurosceptiques – le Front national en France, le Parti de la Liberté de Geert Wilders aux Pays-Bas, le Mouvement 5 Etoiles en Italie et l’AfD en Allemagne. Cette crise survient par ailleurs dans le contexte de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux Etats-Unis, qui non seulement soutient ouvertement le Brexit, mais envisage en outre de mettre fin à la Pax Americana, remettant en cause son soutien à l’OTAN, dont l’existence est pourtant vitale pour les pays d’Europe de l’Est face à leur encombrant voisin russe – renvoyant ainsi l’Union européenne face à son incapacité à créer une Défense commune.

L’Union européenne a été habituée, au cours de ses soixante ans d’histoire, à transformer les crises en opportunités, mais elle nécessite cette fois un sursaut d’une ambition inédite. Le Brexit et la présidence Trump doivent inciter l’UE à prendre son destin en mains et à recentrer ses priorités sur les domaines où elle apporte une véritable plus-value à ses membres. Les solutions sont connues : adopter une harmonisation sociale et fiscale, mutualiser les dettes et les risques bancaires, instaurer un impôt européen (comme une taxe européenne sur les transactions financières internationales) pour disposer de recettes propres, lancer un plan d’investissement pour la transition énergétique et l’Europe numérique, créer une Défense commune et un service européen de renseignements, adopter une politique migratoire intégrée, etc. Toutefois, espérer voir ces solutions appliquées intégralement par les vingt-sept, voire par les seuls Etats membres de la zone euro, semble illusoire dans le contexte actuel.

C’est pourquoi une solution intermédiaire consiste à recourir à la coopération renforcée, qui permet à neuf Etats membres d’adopter une mesure sans l’accord de tous les autres. Insuffler une seconde jeunesse à la construction européenne, par le biais d’un groupe de pays pionniers décidés à mettre en œuvre des projets communs débouchant sur des résultats concrets, permettrait de créer un effet d’entraînement et de réduire le fossé entre l’UE et ses citoyens. En l’absence d’un tel sursaut, il est à craindre que la crise de la soixantaine de l’Union européenne prenne rapidement la forme d’une crise terminale.

Source : article publié dans Imagine demain le monde, mars/avril 2017.