La Justice climatique, ou la solidarité environnementale internationale
Visuel du livre 'La société civile, moteur de la transition écologique', dans lequel a été publié ce livre (infos en bas de page)

La Justice climatique, ou la solidarité environnementale internationale

La lutte contre le réchauffement climatique est un lieu de convergence des luttes sociales et environnementales, en Belgique comme partout sur la planète. Des alliances nationales, régionales ou internationales ont fleuri sous la bannière de la Justice climatique. La Belgique n’y fait pas exception. Quelles sont les forces et faiblesses, et quelles sont les perspectives de ce mouvement de solidarité environnementale internationale ?

Début janvier 2017, les associations environnementales et les syndicats français annonçaient leur alliance. Ensemble, ils revendiquent la création d’un million d’emplois d’ici 2020 sur le territoire français [1]. En Belgique, ce rapprochement entre militance sociale et environnementale fête ses dix ans. En 2007, les changements climatiques deviennent un enjeu incontournable. Le film d’Al Gore ‘An Unconvenient Truth’ fait le tour des écrans de la planète et les efforts de vulgarisation lors de la publication du rapport du Groupe des Experts sur l’évolution du climat (GIEC) [2] accélèrent la sensibilisation des foyers.

2007, une année charnière

Les problématiques environnementales dans les pays en développement sont alors bien connues : le modèle de développement crée de multiples pollutions et surexploite de nombreuses ressources (eau, ressources minières, forêts, sols,…), y compris les ressources fossiles conventionnelles (pétrole, charbon, gaz) [3]. Les gaz émis renforcent l’effet de serre et déjà, partout sur la planète, les scientifiques observent des dérèglements climatiques : perturbations dans les régimes de précipitations, provoquant tantôt des sécheresses, tantôt des inondations dues à l’intensité soudaine des pluies, vagues de chaleur qui affectent les rendements des récoltes, salinisation des sols qui empêchent de cultiver les espèces traditionnelles, cyclones et typhons dont la fréquence et l’intensité des vents augmentent. Dans un monde « en développement » où la vie quotidienne est compliquée et remplie d’incertitudes, les dérèglements climatiques constituent une menace supplémentaire à tout effort de développement. Aussi, pour les acteurs de la solidarité internationale et de la coopération au développement, l’évidence est là : réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre est la première manière d’aider les pays en développement.

En 2007, partout, on parle climat. A l’horizon, la perspective de la conclusion d’un accord mondial à Copenhague, fin 2009. L’urgence climatique est évidente et l’objectif politique est clair : des associations se forment, des organisations se mobilisent, des coalitions se forment. En Belgique, l’asbl « Coalition Climat » voit le jour [4], dans le but de mobiliser les citoyens belges pour faire pression sur les décideurs politiques et accélérer la prise de décisions ambitieuses pour le climat. Les acteurs de solidarité internationale rejoignent le mouvement, de même que les syndicats. La Coalition Climat réunit ainsi la société civile belge néerlandophone et francophone et porte les plus grandes mobilisations climatiques en Belgique : le Big Ask Again réunit 10 000 personnes sur la plage d’Ostende fin août 2009, la vague pour le climat 15 000 personnes dans les rues de Bruxelles à la veille de la Conférence de Copenhague en décembre 2009, ou encore plus récemment 10 000 personnes à Ostende pour la Marche pour le climat à la veille de la COP21 fin 2015, malgré les obstacles à manifester dans le contexte post-attentats de Paris.

Trait d’union Nord-Sud

Au fil des années et des rapports du GIEC, le concept de Justice climatique s’impose doucement sur la scène internationale. Le climatologue belge et vice-président du GIEC Jean-Pascal van Ypersele sensibilise à l’injustice fondamentale du réchauffement climatique : « Les pays développés sont responsables de la plus grande partie du réchauffement global mais les pays en développement sont ceux qui en ressentent le plus fortement les effets et qui ont le moins de moyens pour s’y adapter.  » [5]

Les pays en développement paient la facture (humaine et matérielle) de la consommation fossile des pays développés depuis la révolution industrielle. Derrière le concept de Justice climatique, le Nord et le Sud sont donc unis dans la lutte contre le réchauffement.

La création du plus grand et plus influent réseau international d’ONG travaillant sur le climat, le Climate Action Network, qui allie les mouvements sociaux et environnementaux de tous les continents, et s’allie sporadiquement avec la Confédération des syndicats internationale remonte à 1972, lors de la première conférence des Nations Unies sur l’environnement, à Stockholm. Il faudra attendre le Sommet de la Terre en 1992 pour voir scellée dans les textes l’union symbolique des préoccupations environnementales et de développement international [6]. Et il faudra attendre la fin des années 2000 pour que l’ensemble des mouvements, au Nord et au Sud, se rejoignent sous cette bannière de la Justice climatique, mobilisant des millions de personnes sur tous les continents à la veille des grandes sessions de négociations sur le climat. « Act Now » : le message est clair, les revendications simples et en lien avec l’actualité politique.

Le sens du maillage

En Belgique, le besoin d’étayer les revendications de la Coalition Climat se fait sentir. Les organisations membres de la Coalition Climat désireuses de s’impliquer dans une interpellation politique plus précise se réunissent, dès 2011, au sein de la Plateforme Justice Climatique. Cette seconde coalition, plus restreinte, a pour mission d’approfondir les positionnements politiques pour arriver à des revendications plus pointues en lien avec les dossiers en négociation au niveau belge, européen et international. Il lui faudra une année entière d’échanges de points de vue et d’efforts de conciliation pour parvenir à définir un positionnement commun. Face à la crise climatique, symptôme d’une crise systémique, les membres de la Plateforme Justice Climatique décident de s’investir pour la transition écologique et sociale en Belgique et partout sur la planète, vers un modèle bas carbone.

La Plateforme Justice Climatique actualise ses revendications au fil des années, au fur et à mesure des négociations climatiques internationales et en fonction des programmes de travail du Climate Action Network. Les revendications établies alimentent régulièrement les positions de la Coalition Climat. Mais la Belgique est un petit pays sur la scène internationale. De même, les ONG belges ont une influence modeste sur les décisions stratégiques internationales. Et en l’occurrence, quand on parle « climat », on parle certes « nature » mais on parle surtout « environnement », c’est-à-dire lieu de vie, ce qui entoure un être ou un groupe d’individus, et donc nécessairement économie, social et politique. Aussi, ce qui explique la lenteur de dossiers tels la conclusion d’un accord mondial pour le climat, c’est d’abord la complexité des enjeux internationaux multipliée par le nombre de pays autour de la table. Dans ce contexte, les ONG belges, mêmes alliées en coalition, ne pèsent pas grand-chose. Au-delà de l’importance du message, c’est aussi par l’intégration dans les réseaux européens et internationaux que notre action trouve du sens. Si le réseau Climate Action Network est la principale alliance internationale qui réunit les ONG environnementales et de développement, les alliances internationales de la société civile sont aussi nombreuses que les intérêts à défendre [7]. Par la transmission d’informations et le relais d’actions de pression sur les décideurs politiques locaux, nationaux ou européens, les ONG belges constituent donc un maillon de cette grande chaîne internationale qui permet de défendre ces enjeux internationaux.

L’efficacité du mouvement

La question revient régulièrement de savoir si ces alliances et réseaux permettent de faire bouger les lignes. Difficile d’apporter une réponse ferme à cette question, tant les circonstances peuvent différer. Mais une chose est sûre : pour espérer influencer, il faut que trois conditions soient réunies : avoir la bonne alliance, pour porter le bon message au bon moment. La diversité des mouvements sociaux est certes une richesse, mais pour servir la cause, il faut parvenir à les unir. C’est l’objectif commun qui rassemble. Or au plus on est nombreux, au plus le message doit parfois être dilué. Les moments de convergence nécessitent parfois de longues négociations entre nous et nous rendent parfois incapables de promouvoir l’alternative.

Une bonne alliance, donc, et un bon message. Pour ce faire, il faut connaître et comprendre la configuration politique, le contexte dans lequel on évolue. Pour être capable de voir venir les choses, et être prêt à agir au bon moment, la veille prospective et le réseau jouent ici tout leur rôle. Mais la condition nécessaire est le momentum politique, la montée en puissance qui laisse entrevoir la victoire : en l’absence d’un tel élan, rien ne se passe, aussi belles soient les idées défendues. Quand les conditions sont réunies, il reste à allier trois forces : la force de la complémentarité (et en particulier l’expertise des différentes organisations), la force des synergies (combats à mener en commun) et la force du nombre (mobilisation citoyenne).

L’avenir du mouvement de solidarité environnementale internationale : la justice énergétique

La Justice climatique est notre bannière commune, et le besoin d’action climatique (et donc d’un accord mondial pour le climat) a été notre leitmotiv de 2007 à 2015 [8]. Aujourd’hui, l’« Après Paris » fait émerger de nouveaux combats, parmi lesquels le mouvement pour le désinvestissement [9], la transition énergétique vers une production 100% renouvelable ou encore la transition juste par et pour les travailleurs [10]. Le dernier grand changement de perspective de l’humanité remonte au début des années 70, lorsque les premières images de la planète vue de l’espace ont circulé. Chacun a alors réalisé que notre monde est fini.

Pour faire de l’Après Paris une réussite, c’est-à-dire confirmer la sortie des énergies fossiles, il faudra répondre à une question triviale : comment assurer des conditions de vie dignes à 9 milliards d’individus ? Un nouveau changement de perspective est nécessaire, qui donnera une nouvelle dimension à la solidarité environnementale internationale. Au-delà de l’injustice climatique, il y a une injustice énergétique fondamentale à réparer, un modèle de développement à corriger, ici et partout sur la planète. Les prémices sont là : les mouvements pour le désinvestissement, la transition juste, le 100% renouvelables. Les alliances et le maillage, aussi. Un superbe défi à relever. Ensemble.

Comme l’a dit Madame Wangari Maathai, « Ce n’est qu’en œuvrant tous ensemble, main dans la main, que nous pouvons espérer épargner de nouveaux outrages à notre belle planète Terre. » [11]

[1Le Monde, 12 janvier 2017 : ‘Associations et syndicats défendent la création d’un million d’emplois pour le climat’ : http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/01/12/associations-et-syndicats-defendent-la-creation-d-un-million-d-emplois-pour-le-climat_5061596_3244.html

[2Ces efforts du GIEC et d’Al Gore seront primés par le Prix Nobel de la Paix.

[3A cette époque, on commence à entendre parler du risque d’exploitation à grande échelle de sources non-conventionnelles (les sables bitumineux, les huiles et gaz de schiste ou de roches-mères), mais ce n’est pas encore un phénomène bien connu.

[4La Coalition Climat voit le jour sous l’impulsion du mouvement environnemental, guidé par Michel Genêt, alors directeur de Greenpeace : www.coalitionclimat.be. Elle réunit les ONG et plateformes d’ONG environnementales (IEW et BBL), les ONG de coopération au développement et plateformes d’organisations de solidarité internationale (11.11.11 et CNCD-11.11.11), et toute organisation désireuse de porter le message, y compris les trois grands syndicats (FGTB, CSC, CGSLB).

[5van Ypersele, JP, Les changements climatiques et la politique belge de coopération au développement : défis et opportunités, juin 2008.

[6C’est lors du Sommet de la Terre que sera signée la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques.

[7Il en va par exemple des réseaux de femmes, d’entrepreneurs, réseaux pour les énergies renouvelables, réseaux de jeunes,…

[8« Act now » a été le leitmotiv des mobilisations de la Coalition Climat depuis 2008.

[9Le mouvement encourage à la réallocation des moyens financiers publics et privés du secteur des fossiles vers les secteurs durables. Voir en particulier la campagne « Go fossil free » et la campagne belge menée par la Coalition Climat.

[10Parmi lesquelles les campagnes internationales « Go 100%RE » ou « No jobs on a dead planet ».

[11Wangari Maathai a été la première femme à recevoir un Prix Nobel de la Paix pour une question environnementale, « Celle qui plante les arbres », 2007, Editions Eloïse d’Ormesson.

Source : cette analyse a été publiée dans le livre-anniversaire des 40 ans d’Inter Environnement Wallonie : « D’un monde à l’autre. La société civile moteur de la transition écologique » (Sous la direction de Christophe Schoune, Editions Couleur Livres, 2017).