La crise malienne est aussi alimentaire et humanitaire !

Arnaud Zacharie
Mise en ligne le 16 juillet 2012
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Jusqu’il y a peu, le Mali était cité en exemple par la communauté internationale pour sa stabilité politique et son modèle de décentralisation. Certes, la situation était loin d’être idyllique, comme le dénonçait la société civile malienne, dans un des pays les plus pauvres du monde dont l’économie dépend essentiellement de l’exportation du coton. Mais aujourd’hui, si on reparle du Mali, c’est parce que l’intégrité de l’Etat malien est mise en péril et que le processus démocratique est suspendu. Or derrière cette crise institutionnelle se cache une crise alimentaire et humanitaire qui menace de se propager dans l’ensemble des pays du Sahel.

Au Mali, 13 millions d’habitants vivent sur un territoire aux deux-tiers désertiques. Le pays est exposé aux changements climatiques entraînant sécheresse, pluviométrie faible et donc production agricole laborieuse. Malgré cela, le Mali reste le grenier à riz de la région, conséquence du programme de soutien et de relance de la filière riz mis en place par l’Etat sous la pression des organisations paysannes.

Mais le Mali, c’est aussi le nouvel Eldorado des producteurs occidentaux d’agro-carburants : des multinationales agroalimentaires s’accaparent les terres des paysans pour les détourner de leur usage premier. Le Mali, c’est également un marché local inondé de produits agricoles importés à bas prix, résultat des politiques de libéralisation du commerce agricole qui annihilent le développement des filières vivrières locales et de l’agriculture familiale.

Au nord du pays, l’absence de l’Etat et la gestion confuse par les divers groupes armés y contribuent. Ainsi, à Tombouctou, les maraîchères se sont vues interdire, par le mouvement islamiste radical d’Ansar Dine, toute activité génératrice de revenus pour cause d’interdiction de rassemblement. Beaucoup de semences ont été réquisitionnées par les mouvements rebelles, hypothéquant de façon préoccupante les récoltes de 2012 et 2013. Des stocks alimentaires comme ceux du Programme alimentaire mondial et de la Croix-Rouge ont également été pillés par les rebelles.

Au nord, l’essentiel des services de base sont à l’arrêt. A Gao, l’absence d’essence empêche l’utilisation des générateurs d’électricité et des dispositifs d’approvisionnement en eau potable le jour. L’impact négatif sur les infrastructures sanitaires est immédiat. Les maladies sont en augmentation et les campagnes de vaccination sont perturbées.

Les projets des ONG de développement au nord sont majoritairement stoppés. Seuls les acteurs humanitaires maintiennent un minimum d’activités et 94% des centres de santé communautaire dans le nord du Mali sont non fonctionnels. Une éclaircie dans ce sombre tableau : la gratuité des soins pour les populations obtenue par les ONG et les acteurs humanitaires encore présents sur place.

Outres les difficultés pour accéder aux services de base, la population malienne vit dans un stress permanent. Ainsi, à Tombouctou, ville des 333 saints dans l’islam, les milices d’Ansar Dine veillent à l’application de la charia telle qu’interprétée par les islamistes intégristes. Beaucoup d’écoles sont fermées. Et pour ne rien arranger, des groupes armés pillent maisons et biens privés.

La situation alimentaire et humanitaire est donc alarmante. Aujourd’hui, 10 millions de personnes sont en insuffisance alimentaire et 1 million de cas de malnutrition sévère sont attendus.

Les denrées alimentaires et énergétiques se raréfient, leurs prix flambent et deviennent inaccessibles pour la majorité des citoyens. Le cap des 300.000 personnes déplacées est dépassé (167.000 déplacés internes et 170.000 réfugiés dans les pays voisins). Les banques ont été pillées puis fermées. Transférer de l’argent devient malaisé, ce qui complique l’élan de solidarité de la diaspora malienne envers les proches restés au pays.

Cette crise humanitaire est également le résultat de la mauvaise gestion des conséquences de la guerre en Libye. La chute de Mouammar Kadhafi a entraîné le retour de nombreux Touaregs armés dans la région du Sahel. Le gouvernement malien n’a rien fait pour les désarmer et jouer la carte de l’intégration. Dans le nord du pays, un considérable stock d’armes sophistiquées est tombé aux mains des milices rebelles. Certaines en quête de reconnaissance identitaire et d’aspirations indépendantistes (MNLA) et d’autres de l’instauration d’une république islamique radicale (Ansar Dine et AQMI).

L’indifférence des puissances occidentales et de l’OTAN quant aux dégâts collatéraux dus à leur intervention en Libye (2011), la gestion discutée du pays par le gouvernement d’ATT (Amadou Toumani Touré) et enfin le coup d’Etat (2012) ont ainsi mené à une grave crise politique et humanitaire menaçant la stabilité de la région.

Aujourd’hui, il est urgent de prendre la mesure de la situation. A quand une réelle politique de décentralisation garantissant des moyens concrets aux régions ? A quand le financement d’infrastructures permettant le désenclavement du nord du pays ? A quand des politiques de soutien des paysans, éleveurs et pêcheurs permettant d’écouler leur production à prix décents ? A quand des politiques internationales cohérentes contribuant à la réalisation des objectifs de développement durable au Mali et dans les autres pays du Sahel ? Il en va des droits fondamentaux de millions de personnes.

P.-S.

Source : carte blanche publiée sur le site du Soir le jeudi 12 juillet 2012.