La deuxième vie des sacs en plastique
Un chargement de bouteilles en plastique à Mexico.
© Christophe Morisset

La deuxième vie des sacs en plastique

Imagine de main le monde - Dans les pays en développement, les sacs en plastique sont une véritable calamité. Très utilisés dans la vie courante, ils sont légers, volatiles et ultrapolluants. De Mahajanga (Madagascar) à Thies (Sénégal) en passant par Kan Kan (Guinée), des entrepreneurs innovants les recyclent et les transforment en ressources Dnouvelles (briques, carrelages, cartables, etc.).

Dans les villes d’Afrique et d’Asie, des millions de sacs plastiques sont abandonnés chaque jour sur le sol. Ils vont boucher les canalisations et former des mares d’eau stagnante propices au développement des moustiques. Dans les campagnes, ils se répandent dans les champs, polluant les sols et étouffant le bétail qui les ingère par mégarde.

« Beaucoup de pays ont interdit les sachets dans la loi, mais sans jamais adopter les décrets d’application, constate Pascale Naquin, docteure de l’Institut des sciences appliquées de Lyon et spécialisée en gestion et traitement des déchets. C’est une décision trop difficile à prendre, car le sac en plastique est indispensable à la vie de tous les jours, pour emballer et transporter les produits toujours vendus en vrac. »

C’est le cas du Bangladesh qui, en 2002, au lendemain de graves inondations dans sa capitale, Dacca, a tenté d’interdire le plastique. En vain. Le Rwanda et le Cameroun, eux, ont effectivement pris des mesures fortes. Et, à la veille de la COP22, qui se tenait en novembre à Marrakech, le Maroc, par la voix du roi Mohamed VI, a également décidé d’interdire ces « mikas », ces petits sachets dont les Marocains sont très friands.

Un substitut au tissu

Existe-t-il des alternatives à l’interdiction ? En Europe, les industriels proposent des sacs composés de polymères d’origine végétale qui se dégradent en quelques mois, contre quelque 400 ans pour les sacs dérivés du pétrole. Conçus dès les années 80, ces sacs biodégradables s’imposent de plus en plus dans les commerces du Nord. Mais au Sud, leur utilité reste à démonter. « Pour qu’ils se dégradent, poursuit la scientifique, il faudrait les enfouir dans des tas de compost, ce qui n’est jamais le cas. Ils sont, au mieux, déposés en décharge, où ils ne se dégradent pas et finissent par être soulevés par les vents. »

Alors, que faire ? Les récolter et les transformer en une ressource valorisable. C’est le projet de Sylvie Clapasson qui vit à Sabadou Baranam, une bourgade de Haute-Guinée, où elle se démène pour protéger la réserve naturelle de Kan Kan.

A Sabadou Baranam (Haute-Guinée), les sachets en plastique sont cousus pour faire des corbeilles, des casquettes ou des cartables d’écolier.
A Sabadou Baranam (Haute-Guinée), les sachets en plastique sont cousus pour faire des corbeilles, des casquettes ou des cartables d'écolier.
Sylvie Clapasson/non-nobis

Il y a quelques années, elle a vu exploser le nombre de sachets plastiques abandonnés dans la nature. « Avant, l’eau était vendue en bouteille. Maintenant, elle est proposée en sachet. C’est plus économique, mais ce commerce a engendré des milliers et des milliers de sachets qui volent désormais au vent et vont s’agripper aux arbres. » Sylvie Clapasson a donc eu l’idée de transformer ce plastique et de créer des objets utiles en brousse. « Je récupère les sacs en donnant 10 centimes d’euro à chaque enfant qui récole un kilo de sacs. Ensuite, un couturier les assemble pour fabriquer des casquettes, des cartables et des corbeilles. Le tout, c’est de trouver des objets qui répondent à un besoin local. »

Ailleurs, les sachets sont découpés, roulés en longs filaments, puis filés pour fabriquer des cordes. Ces transformations sont ingénieuses, mais leur usage reste néanmoins limité en comparaison des millions de sachets qui sont jetés chaque jour.

Des briques et des pavés

Parmi les autres filières de recyclage, il y a la fabrication de pavés et de carrelages à partir de ces sachets usagés. C’est ce que fait, par exemple, Madacompost, une société installée à Mahajanga, une ville de 200 000 habitants située au nord de l’île de Madagascar.

« Le plastique est fondu à 200 degrés et mélangé à du sable avant d’être moulé en briques, explique Mihajasoa Andria-miadana, gérante de la société. Nous avons fabriqué des chaudières équipées de grandes cheminées pour évacuer les fumées loin des travailleurs. » L’entreprise emploie 35 permanents, plus une cinquantaine de journaliers en fonction du volume de travail. « Ce sont souvent des femmes célibataires, car nous voulons associer une dimension sociale à notre action environnementale. »

Madacompost recycle les sachets, mais également les matières organiques qui sont transformées en compost revendu aux maraîchers de la région. « Les déchets organiques que l’on ne peut composter, comme les restes de bois, de charbon, de cartons sont transformés en briquettes combustibles. Ces briquettes se vendent très bien depuis qu’une usine de tabac les utilise dans ses séchoirs. Une chance, car il est en général difficile de commercialiser des produits de recyclage, il y a toujours de petits défauts.  »

Au Sud, les produits issus du recyclage sont souvent imparfaits. De plus, récolter ces sachets, les nettoyer puis les faire fondre avant de les mélanger avec du sable est souvent plus coûteux que de confectionner des briques classiques, en argile séchée par exemple. Dès lors, la plupart des entreprises de recyclage bénéficient de soutiens extérieurs, souvent venus des organisations du Nord.

« Le point de rentabilité est très difficile à atteindre, reprend Pascale Naquin, experte à l’ISA de Lyon, qui assure l’accompagnement de projets de tri sélectif en Afrique. Tout dépend du degré de conscience environnementale des municipalités locales, puisqu’il faut évidemment travailler avec elles et avec les responsables des décharges. Il faut aussi de l’imagination pour trouver des produits issus du tri qui soient commercialisables à bon prix et concevoir des solutions low tech et low cost qui satisfassent les municipalités, les trieurs et leurs clients. »

La success story Proplast

A Thiès, au Sénégal, le succès de Proplast fait figure d’exemple pour tout le secteur. Créée il y a une quinzaine d’années avec l’aide d’une organisation italienne, la société encadrait au départ dix trieuses et une centaine de collecteurs qui se rendaient dans les quartiers pour collecter les déchets. Aujourd’hui, la société est devenue un acteur industriel majeur qui emploie 200 salariés et entretient un réseau de 2 000 collecteurs. « Notre force, explique Jean-François Fillaut, membre du comité de direction de l’entreprise, c’est notre localisation à Thiès, une ville importante, non loin de Dakar, à côté d’un zoning industriel et d’un port. » L’entreprise, qui fonctionne désormais sans subvention, s’est rendue indispensable en organisant elle-même la collecte des déchets dans plusieurs grandes villes du Sénégal. Au total, cela représente 180 tonnes par mois, qui sont ainsi transportées dans l’usine avant d’y être transformées. Proplast ne recycle pas seulement les sachets, mais tout les objets en plastique, à l’exception du PVC, un produit délicat à manipuler, car il contient du plomb et du chlore.

Chez Proplast, au Sénégal, les plastiques sont soigneusement triés et nettoyés avant d’être réduits en poudre. Celle-ci est ensuite revendue aux industriels qui les transforment en de nouveaux objets.
Chez Proplast, au Sénégal, les plastiques sont soigneusement triés et nettoyés avant d'être réduits en poudre. Celle-ci est ensuite revendue aux industriels qui les transforment en de nouveaux objets.
Proplast/manuel meszarovits

« Il est indispensable de séparer les différentes résines, insiste Jean-François Fillaut. Ici les sacs en plastique, là les flacons de shampoing, ailleurs les bouteilles de boisson ou les chaises en plastique. La commercialisation d’un plastique de récupération dépend de sa propreté et de sa pureté. » L’usine tourne tous les jours, 24 heures sur 24. Et, après la phase de triage, les plastiques sont réduits en poudre. « La valeur de revente des poudres couvre tous nos frais. Nos clients sont des industriels qui font des objets moins nobles et qui se contentent de plastique de récupération, comme des fosses septiques, des chaises ou des tables. On s’inscrit dans l’économie circulaire et on s’efforce de soutenir l’activité locale, mais il y a des qualités de plastique que l’on ne peut pas réutiliser en Afrique et que l’on exporte en Europe ou en Asie, les bouteilles en plastique par exemple », ajoute le responsable de Proplast.

L’installation d’une unité industrielle de recyclage capable de traiter 30 tonnes de plastique par mois, soit les rejets d’une ville moyenne africaine, revient à environ 200 000 euros. Toutes les municipalités n’ont pas la possibilité d’installer de telles unités. C’est pourquoi les solutions low cost et low tech ont encore de beaux jours devant elles.

« L’ONG belge Ingénieurs sans frontières a par exemple mis au point un système de fonte de sachets et d’amalgame avec du sable à l’aide d’un vélo, explique Pascale Naquin. Le travailleur fournit moins d’efforts, il s’essouffle moins, et la longueur de la chaîne l’éloigne du chaudron et de ses fumées toxiques. [1] » Simple et bon marché. En attendant mieux.

[1lire « Du chiffonnier au recycleur, le Sud apprend à valoriser ses déchets », dans Imagine demain le monde 98, juillet-août 2013.

Source : Imagine demain le monde, novembre-décembre 2016.