Le Buen vivir, un laboratoire social importé

Imagine demain le monde - En Amérique du Sud, plusieurs pays intègrent le Buen vivir dans la vie publique, un concept indien qui fait primer la convivialité sur la propriété et accorde à la nature une personnalité à part entière. Un projet de société révolutionnaire qui pourrait aider l’Europe à sortir du consumérisme outrancier.

« Au Pérou, sur les hauteurs du lac Titicaca, j’ai rencontré un Indien qui se baladait le nez en l’air. Il m’a expliqué qu’il était auparavant chauffeur de taxi à Lima, la capitale, avant de revenir cultiver un lopin sur la terre de ses ancêtres. Il disait : j’ai la montagne, le lac, mon potager, ma femme. Je suis tranquille.  »
Cette rencontre fortuite dans l’univers glacé des montagnes péruviennes illustre, pour Luis Barbarán, la voie du Buen vivir, un élan spirituel soutenu par les communautés indiennes d’Amérique latine. « On se lève tôt, poursuit ce médecin belgo-péruvien, animateur de l’association bruxelloise El Andino, on prend soin des animaux et de ses voisins, on exécute les travaux collectifs. C’est lourd à organiser, mais cela fonctionne.  »
Le Buen vivir (que l’on peut traduire en français par « le Bien-vivre ») est un idéal de vie indien, qui commence à s’affirmer dans plusieurs pays d’Amérique latine et sus- cite de l’intérêt aux quatre coins du monde parce qu’il s’appuie sur un développement humain en harmonie avec la nature.

La propriété privée abolie

A l’origine du Buen vivir, il y a l’idée centrale de la cosmogonie indienne selon laquelle la nature est une personne en soi, animée, généreuse et fragile, à l’image de l’homme. Tous deux sont égaux, complémentaires et interdépendants. Ils veillent respectivement l’un sur l’autre et aspirent à une vie harmonieuse. La nature fournit aux êtres humains des ressources que ceux-ci prélèvent avec parcimonie à mesure de leur renouvellement. Ces ressources appartiennent à la collectivité et la notion de propriété privée n’existe pas.
Le Buen vivir s’appuie sur le principe d’une vie communautaire faite d’entraide, de res- ponsabilités partagées, de production collective et de distribution des richesses selon les nécessités des membres de la communauté.
« Ce qui est remarquable, poursuit Luis Barbarán, c’est que ce mode de pensée des communautés indiennes précolombiennes ait survécu à l’invasion des conquistadors, au pillage de toutes les ressources des communautés, à la négation même de leur histoire et de leur culture, pour renaître 500 ans plus tard.  »
Ainsi, on assiste aujourd’hui à un retour du Buen vivir. Et pour cause : sa philosophie anticonsumériste, hostile au gaspillage et au luxe rejoint directement les convictions très contemporaines et occidentales des mouvements décroissants, des altermondialistes et autres adeptes de la sobriété volontaire. « Les revendications des indigènes sont porteuses d’un changement radical, avec une autre perception de l’homme, du temps et de la nature, analyse Carlos Mendoza, chercheur au Centre tricontinental à Louvain-la-Neuve. C’est une pensée révolutionnaire qui critique les visions classiques du développement en refusant l’idée que nous supprimerons la pauvreté par une croissance économique infinie. Il n’est pas surprenant que la gauche latino se soit montrée sensible à ce discours.  »

Dans la Constitution équatorienne

Le Buen vivir a reçu une première reconnaissance institutionnelle en 2008, lorsqu’elle a été inscrite en préambule de la nouvelle Constitution équatorienne. La Bolivie prenant la même initiative l’année suivante.
Dans ces deux pays désormais, la possession n’est plus le centre de l’épanouissement humain et la propriété collective des terres est reconnue aux communautés. En outre, l’Etat devient plurinational, composé des différentes cultures et langues indiennes. Il a par ailleurs l’obligation de reprendre le pouvoir sur son économie et de lutter contre les inégalités. La nature devient un sujet de droit. Et la propriété collective des terres par les communautés est reconnue.
Aujourd’hui, le Buen vivir n’est donc plus un doux rêve d’Indien. Il est désormais inscrit dans la loi fondamentale de deux pays d’Amérique latine et influence fortement la vie sociale de deux autres Etats : le Venezuela et le Pérou.
« Avec le Buen vivir, poursuit le chercheur, les constitutions bolivienne et équatorienne renoncent au mythe de la croissance infinie et disent vouloir réorienter leur économie en conséquence. Elles admettent que saccager la nature revient à se tirer une balle dans le pied. Il faut trouver des manières plus respectueuses pour extraire les minéraux en évitant, par exemple, l’usage systématique du cyanure. Le Buen vivir est un horizon qui sera atteint en répondant à cette question : comment payer des écoles, des soins de santé et répondre aux besoins essentiels des populations sans dévaster l’environnement ? Certes, il y a une contradiction entre la pauvreté des moyens et l’ambition des objectifs, mais la nouveauté, c’est que ces gouvernements en sont conscients et s’engagent à trouver leur solution.  »

« Passer du concept à la pratique ne sera pas simple, mais il y a des avancées, relève Luis Barbarán. La Bolivie, comme l’Equateur, a augmenté les allocations sociales pour lutter contre la pauvreté. La nouveauté, c’est que ces Etats ne voient pas ces allocations comme des charges mais comme un instrument de souveraineté économique, car leur volonté de redistribuer les richesses les pousse à nationaliser des secteurs entiers de l’économie : énergie, transport, télécommunica- tions. On voit ici comment le Buen vivir se diffuse dans la société. Ce qui est à l’origine une affirmation identitaire des communautés indiennes est devenu un besoin d’affranchissement de sociétés entières qui cherchent à échapper à la domination des Etats-Unis et des institutions financières. Maintenant, il reste à voir comment ces pays vont pouvoir générer une économie respectueuse de l’environnement, s’interroge l’anima teur de l’association El Andino. Car l’exploitation outrancière du sous-sol continue. C’est le cas au parc Yasuni, où le pétrole finira par être exploité. »
En effet, l’Amérique latine a traversé 20 ans d’ajustements structurels, l’équivalent de nos politiques d’austérité, avec de maigres résultats. Et aujourd’hui, ce sont les plus pauvres qui en font les frais.
Les adeptes du Buen vivir veulent donc changer de cap en prônant un partage des ressources et en s’affranchissant des lois du marché. « Vivre mieux avec moins », en quelque sorte. Par ailleurs, ce n’est pas un hasard si les pays qui ont gravé dans leur Constitution leur volonté de dégager des alternatives radicales comptent également les plus importantes populations indiennes. En Bolivie, plus d’un citoyen sur deux est amérindien. En Equateur et au Pérou, un sur quatre.

Source : article publié dans le magazine Imagine demain le monde, n°102, mars & avril 2014.