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Le Bureau des reptiles

Le Bureau des reptiles est un premier roman qui nous plonge dans la Belgique de Léopold II. Rencontre avec son auteur : Marcel-Sylvain Godfroid.

En 1885, le roi Léopold II obtient des autres empires, la « gestion » du Congo. S’appuyant sur un alibi humanitaire (affranchir les Congolais du système esclavagiste mis en place par les « Arabes »), il crée l’Etat indépendant du Congo dont il sera, jusqu’en 1908, le seul souverain. Très rapidement, le système d’exploitation se met en place. Le commerce d’ivoire bat son plein et bientôt, les besoins mondiaux en caoutchouc, dont le Congo regorge, feront la fortune du Roi et de ses associés. Un drame pour les Congolais, obligés de payer un impôt par le travail sous peine de « mesures de rétorsion ». [1]

Dans ces affaires prometteuses, il reste un détail : renverser l’opinion publique belge, très peu intéressée par cette colonie qui coûte cher alors que d’autres, en Belgique, crèvent la faim et descendent dans les mines. Pour ce faire, Léopold II et son entourage (ledit « bureau » du titre du roman chargé de défendre l’entreprise coloniale) utilisent à plein régime deux moyens de propagande : la presse et les expositions coloniales. La première donnant aux lecteurs les « clefs de compréhension » des affaires congolaises, la seconde, encore plus populaire, démontrant au peuple « l’œuvre civilisatrice » du Roi. C’est précisément au cœur de ce système que se situe le roman de Marcel-Sylvain Godfroid.

Exposition de Tervuren

Nous sommes en 1897. Jeune journaliste au sein de L’Etoile, un journal « subsidié » par l’Etat indépendant du Congo, Léo Dover est appelé à couvrir l’Exposition universelle de Bruxelles et plus particulièrement sa section congolaise, installée à Tervuren [2]. A la même époque, les premières critiques du système léopoldien se font entendre et se propagent dans toute l’Europe. En Belgique, l’administration coloniale réplique en payant certains journaux belges afin d’étouffer un maximum les attaques. Notre jeune héros est de ces rédacteurs qui ne se posent que très peu de questions sur le système en place. Jusqu’au jour où la mystérieuse lettre d’une religieuse partie sur place tombe entre ses mains et lui révèle quelques témoignages des atrocités commises au Congo. Le doute s’empare de lui.

L’histoire est haletante. Construite comme une enquête policière, nous suivons le journaliste à travers Bruxelles, dans sa découverte des contre-vérités et des vraies motivations coloniales. Le jeune homme ira de surprise en surprise, de désillusion en prise de conscience. En sa compagnie, on croisera des personnages hauts en couleur, ayant réellement existé ou issus de l’imagination de l’auteur. La ville de Bruxelles est, quant à elle, un protagoniste à part entière. On y respire l’air de la fin du XIXe, l’auteur nous y promène en reconstituant minutieusement les rues et paysages d’alors.

Un « jeune » auteur

A plus de soixante ans, Marcel-Sylvain Godfroid signe ici son premier roman après de longues années de persévérance. Il a l’âge d’avoir goûté à l’histoire du Congo Belge que l’on enseignait dans les années 50. Il se souvient de ce frère Gabriel qui enseignait la thèse officielle : « Il n’en savait guère plus que nous, bercé qu’il était par le chant des historiens de cour qui ensevelissaient Léopold II sous des tourbillons d’encens : notre plus grand roi, ce géant, ce pharaon, ce conquérant, ce bâtisseur d’empire, cet urbaniste de génie… ». A l’époque, et jusqu’à un passé proche, l’enseignement taisait une partie de l’Histoire belgo-congolaise : « Rien sur le pillage du Congo, rien sur le roi-rapace, rien sur les mains coupées. Une colonie modèle que le reste du monde nous enviait : négrillons rieurs, sortis de Tintin au Congo, missionnaires barbus, à l’âme aussi irréprochable que leur soutane, plantations tirées au cordeau et chambres d’hôpitaux si bien tenues que l’envie vous prenait de tomber malade. Qui aurait osé insinuer que ce bel ordre ressemblait comme un frère au système que l’Afrique du Sud, plus franche ou moins hypocrite, nommait Apartheid ? Quel impie aurait osé lever le doigt pour demander si, par hasard, le Shangri-La de la Belgique n’avait pas été conquis à la pointe des baïonnettes et au mépris des droits humains ? »

Un sujet rare en littérature

De façon générale, le Congo sous domination belge reste un sujet peu abordé dans les livres, qui plus est dans les romans. « On n’aime pas beaucoup parler de tout ça, en Belgique. Pourquoi ? Parce que la honte étouffe ? Parce que les grandes douleurs sont muettes ? C’est un fait, la Belgique a mal au Congo. Amputée de sa colonie, elle continue d’en souffrir, elle vit dans le déni, elle refuse de débrider la plaie.  » Il faut rappeler au passage que dans l’enseignement secondaire de la Fédération Wallonie Bruxelles, il y a seulement deux heures au programme pour aborder l’histoire de la colonisation.

C’est un fait, la Belgique a mal au Congo. Amputée de sa colonie, elle continue d’en souffrir, elle vit dans le déni, elle refuse de débrider la plaie

 

« Une main sacrilège barbouille-t-elle de rouge la statue du roi ? Aussitôt, le bronze est lessivé à grande eau. Un documentaire outrageant fait-il son apparition à la télé ? On allume un contre-feu dans un colloque organisé sous les lambris dorés du Palais des Académies, pour un public d’anciens coloniaux à la conscience recuite par le soleil d’Afrique. »

Pour expliquer la genèse de son livre, Marcel-Sylvain Godfroid raconte qu’il est tombé par hasard sur le livre Du sang sur les lianes, de Daniel Vangroenweghe [3]. « Ce livre m’a littéralement fait tomber des nues. » Il décide d’en faire une histoire épique et commence à écrire. Quelques années après, il sort un roman captivant et intelligent. « Près de trente ans plus tard, je m’étonne encore d’avoir dû attendre si longtemps avant de découvrir que les héros coloniaux du frère Gabriel étaient des criminels de guerre et le grand pharaon un petit boutiquier.  »

Le Bureau des reptiles
Marcel-Sylvain Godfroid
éditions Weyrich
collection Plumes du coq
534 pages
http://lebureaudesreptiles.wordpress.com

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« Notre Congo/ Onze Kongo  »
« Notre Congo/ Onze Kongo  »
D.R.

« Notre Congo/ Onze Kongo »

L’exposition « Notre Congo/Onze Kongo » 2.0, propose l’analyse d’une série de documents iconographiques datant de la période coloniale belgo-congolaise, avec l’objectif de faire comprendre comment cette imagerie de propagande a autrefois fonctionné pour justifier l’entreprise coloniale, et en quoi la redondance et la répétition monotone de ses slogans sont à la source d’un inconscient collectif lié à la colonisation. Les répercussions de ces images et discours se font sentir jusqu’à nos jours dans la persistance de certains stéréotypes et préjugés quant aux représentations des pays du Sud et de leurs populations.

Une expo de Coopération Education Culture

Du 6 au 14 mars 2014 au Bureau d’information du Parlement européen. 

Plus d’info : www.cec-ong.org

En images

[1Les estimations les plus modérées font état de 10 millions de morts du côté des Congolais-e-s.

[2En plein cœur du domaine de Tervuren, un Palais des Colonies est érigé et trois villages congolais sont recréés. Pour l’occasion, 65 Congolais et Congolaises sont « invité-e-s » à y faire de la figuration. En six mois, 1,2 millions de personnes iront visiter cette « attraction ». Pour beaucoup, ce sera la première rencontre avec le Congo, bientôt nourrie d’un imaginaire développé par la propagande coloniale.

[3Aden, 2010.

Source : article paru dans le magazine du CNCD-11.11.11 dlm, Demain le monde, n°24, mars-avril 2014.