Le théâtre africain dans sa diversité et ses difficultés

Comédien et metteur en scène burkinabé, Etienne Minoungou vit entre Bruxelles et Ouagadougou. Depuis 2002, il organise un des événements théâtraux majeurs du continent africain : les Récréâtrales. Nous l’avons rencontré à la veille de la 7e édition de ce festival ô combien original.

Julien Truddaïu
Mise en ligne le 24 juillet 2012
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Il y a d’abord une question : quelle est la place de l’Afrique en général et de l’Afrique francophone au Sud du Sahara en particulier dans l’univers de la production théâtrale contemporaine ? Il y a ensuite un constat : la multiplication des festivals de théâtre en Afrique ne résout pas les problèmes essentiels : le temps pour créer, le nombre peu élevé de productions annuelles, la faible formation des comédiens, le manque de moyens et celui d’espaces de travail et de recherche. C’est en partant d’un tel constat et de la conviction de l’importance de ce que le théâtre peut avoir à dire aujourd’hui qu’Ildevert Méda, metteur en scène-comédien, et Etienne Minoungou, comédien-dramaturge, ont initié les « Récréâtrales », les Résidences de création, de formation et d’écriture théâtrales panafricaines chaque année au Burkina Faso.

Au bord du plateau

Les Récréâtrales, c’est une démarche particulière, celle de travailler le texte à l’épreuve de la scène à partir d’improvisations et de convoquer les intuitions des comédiens pour nourrir l’écriture en même temps que le spectacle se crée. Expérimenter, tester avant de systématiser ou conceptualiser. « Un auteur nigérien, Alfred Dogbé a résumé cette démarche, il parle d’‘écrire debout, au bord du plateau’  », explique Etienne Minoungou, «  afin d’aborder les problèmes du théâtre en Afrique ».

Le citoyen africain émerge et parle en son nom et plus en celui de sa communauté

Les Récréâtrales naissent donc de cette envie en 2002. Au fur et à mesure des éditions, « on est arrivé à mettre en place tout un calendrier de formules  ». Les compagnies sélectionnées se retrouvent dans un premier temps en février-mars lors de la « Quarantaine ». Durant cette période, auteurs, metteurs en scène et scénographes réfléchissent ensemble sur l’écriture, la dramaturgie et la scénographie. Vient ensuite la deuxième phase : les projets les plus aboutis accèdent au ‘Côté Cour’. « C’est le projet qui passe à l’épreuve du plateau avec des comédiens pour essayer de vérifier toute une série d’intuitions que les créateurs ont eues ». En automne, les équipes se retrouvent à nouveau à Ouagadougou pour finaliser et répéter leur spectacle. Dernier moment, les Récréâtrales accueille le « grand public » et des programmateurs. « Mais l’occasion est aussi saisie pour inviter les créations les plus marquantes de la saison africaine, histoire de faire une photo réelle de l’activité théâtrale du continent.  »

Emergence du citoyen africain

Si trop souvent, le théâtre africain en est réduit à la seule forme qu’est le conte, le festival essaie de réfléchir aux différentes formes et de proposer ainsi une large palette des courants présents sur le continent. « La création théâtrale africaine est plus inspirée par le conte et donc de l’oralité qui fait sa spécificité. C’était une esthétique revendiquée. Mais des écritures contemporaines ont bousculé ces schémas, ceci dans un contexte de libéralisation des espaces publics et des évolutions politiques vers le multipartisme. Donc, tout à coup, on ne s’exprime plus au nom de la collectivité mais en son nom personnel, en tant qu’individu. Le citoyen africain émerge et parle en son nom et plus en celui de sa communauté. »

Ouverture aux autres pays

D’année en année, les Récréâtrales se sont ouvertes à d’autres pays du continent, malgré les différences. « Nous sommes beaucoup plus proches par exemple de la France, de la Suisse ou de la Belgique que de l’Egypte, de la Mauritanie ou de la Tunisie. Pareil pour l’Afrique du Sud, et les pays non-francophones. Les traditions ne sont pas les mêmes. Même à l’intérieur de l’espace francophone, on ressent des différences  », constate Etienne. « On apprend alors une autre façon de faire du théâtre, de dire le texte, de jouer. Il y a par exemple une douleur qui s’exprime dans les créations d’Afrique centrale, car ce sont des pays en conflit permanent. » Confronter les esthétiques, les ? histoires enrichit les créateurs. « Cela crée des liens de collaborations et favorise les coproductions Sud-Sud plutôt que les traditionnelles Nord-Sud. »

Le rôle de la diaspora

Chaque année, en plus des compagnies africaines, les Récréâtrales invitent des équipes venues du Nord, histoire de « dépassionner les différents rapports et essayer de les rendre normaux ». «  Quand les gens viennent aux Récréâatrales, ils ne viennent pas en Afrique, mais dans un espace de recherche dédiée à la création théâtrale », affirme Etienne. Parmi les artistes du Nord, certains sont issus de la diaspora africaine, celle-là même qui dans les années 70 et 80 impulsa d’autres courants dans les pays d’origines. «  Le théâtre a pu se faire car cette diaspora est rentrée et a apporté à l’activité. » Les Récréâtrales ont pu accueillir Koffi Kwahulé, Emile Labosolo ou encore Dieudonné Kabongo (disparu récemment). «  Ils ont légué leurs compétences et ont pu constituer aussi pour les jeunes professionnels des références qui ont souvent été occidentales, européennes. Ce n’est pas la même chose quand c’est la diaspora qui revient chez elle ! »

Dans ces échanges, tout n’est pas simple. Les artistes de la diaspora apportent quelque chose de singulier « qui parfois pose problème à la règle traditionnelle mais qui permet en même temps à celle-ci d’évoluer ».Etienne cite l’exemple d’auteurs qui ont travaillé sur la question de l’homosexualité ou de l’immigration vue de l’autre côté : « Leurs points de vue ont souvent choqué et permis de mettre des mots sur des choses enfouies. Cela permet parfois à une opinion d’évoluer sur ces différentes questions. »

Fort de son expérience, les Récréâtrales continuent de réfléchir sur les problèmes auxquels sont confrontés quotidiennement les artistes de la scène africaine. Car si l’espace de création offert est important, il faut aussi pouvoir montrer un spectacle, partir en tournée, bref, le diffuser. « Le problème vient du fait que le théâtre africain n’a pas de soutien public. Et il peine à créer un véritable public. Or, il n’y a pas de théâtre sans public et sans espaces de représentations régulières ». Et les disparités entre les pays sont grandes. « Nous réfléchissons en ce moment à la création de circuits de diffusion, à la fois dans les pays, mais aussi sur le plan régional. Ce projet s’appelle ‘Itinéraires’ qui sera mis en œuvre à partir de cette année et qui proposera, dans plusieurs villes, une caravane de création. Mais il reste pour les artistes de chaque pays la responsabilité de construire eux-mêmes des espaces d’offres au public ».

P.-S.

Source : article publié dans dlm, demain le monde, n°11, janvier-février 2012.