Les désastres en cascade imposent d'accélérer la lutte contre le réchauffement
L'Ouragan Irma
© NASA, sept. 2017

Climat

Les désastres en cascade imposent d’accélérer la lutte contre le réchauffement

Des millions de victimes : l’été 2017 nous donne un avant-goût amer des dérèglements climatiques auxquels s’attendre à l’avenir si on ne limite pas très rapidement les émissions de gaz à effet de serre. L’urgence climatique se lit au quotidien à travers des phénomènes multiples, des feux de forêt aux sécheresses prolongées, en passant par les inondations et même les éboulements de terre. Qui paiera pour dédommager les victimes des dérèglements climatiques ? Les pays vont-ils revoir à la hausse leurs engagements ? Plus que jamais, les négociations climat qui auront lieu sous l’égide des Nations Unies en novembre à Bonn (Allemagne) seront cruciales.

La liste est déjà longue et l’année malheureusement loin d’être finie : sécheresse dans la corne de l’Afrique, chaleurs extrêmes dans le sous-continent indien suivie d’une mousson exceptionnelle en Asie du Sud, succession d’ouragans particulièrement puissants dans les Caraïbes et le Golfe du Mexique, feux de forêts en Italie, France, Espagne, mais aussi dans l’ouest américain (Colombie britannique, Californie), éboulements de terre en Sierra Leone, en Toscane et en Suisse, … : l’année 2017 a été particulièrement dévastatrice.

Des millions de victimes du climat

Impossible de dénombrer les victimes des aléas climatiques cette année. Entre les personnes qui ont perdu la vie, celles qui ne pourront être soignées faute de secours ou d’hôpital, celles qui sont obligées de fuir, temporairement ou à plus long terme, celles qui ont perdu leur maison, leurs récoltes, leur cheptel, leur outil de travail, leur source de revenu, et se retrouvent dans une situation d’extrême vulnérabilité… Alors que les médias communiquent des montants record pour l’ouragan Harvey, la catastrophe naturelle la plus coûteuse jamais observée, personne n’est en mesure de chiffrer actuellement les dégâts des aléas climatiques vécus sur l’ensemble des continents.

Une année exceptionnelle ?

L’année 2017 accumule une suite de records, et à ce titre, peut être considérée comme exceptionnelle. C’est en particulier le cas de la succession d’ouragans dans la région des Caraïbes (3 ouragans successifs de catégorie 4 ou 5 dans la sous-région ), mais aussi de la fonte du permafrost, qui a provoqué des éboulements dont un spectaculaire en Suisse. Si certains phénomènes sont prévisibles, d’autres le sont beaucoup moins. Mais un fait est avéré : ces dernières années sont de plus en plus chaudes. Ainsi, la décennie 2000-2009 était la plus chaude jamais observée, et depuis 2000, on a vécu 5 années record : 2005, 2010, 2014, 2015 et 2016. L’Organisation météorologique mondiale (OMM) annonçait en mars de cette année que la température moyenne de la planète avait déjà dépassé le seuil de réchauffement de 1,1°C par rapport à la période industrielle. Les émissions de gaz à effet de serre ont une durée de vie d’une centaine d’années dans l’atmosphère. Concrètement, cela signifie que même si on arrête totalement les émissions de gaz à effet de serre demain, l’atmosphère de la planète continuera de se réchauffer. Cette situation exceptionnelle que nous vivons cette année risque donc de se répéter dans les années à venir.

Le manque ou l’excès d’eau

L’atmosphère se réchauffe, et avec elle les eaux de surface. Au plus l’eau est chaude, au plus les ouragans [1] sont puissants. Par ailleurs, au plus l’atmosphère se réchauffe, au plus les régimes de précipitations sont perturbés : les zones arides deviennent de plus en plus sèches, et les zones humides reçoivent des quantités plus importantes de précipitations. En 2008 déjà, il y a près de 10 ans, les scientifiques du Groupe intergouvernemental des experts sur l’évolution du climat (GIEC) publiaient un rapport entièrement dédié aux changements climatiques et à l’eau [2]. Les effets attendus sont très clairs et s’observent déjà dans de nombreuses régions : perturbations du régime des précipitations, risques de crues et de sécheresses plus importants, diminution des quantités d’eau stockées dans les glaciers et les couvertures neigeuses, stress hydrique plus important dans de nombreuses régions, avec des conséquences notamment pour l’accès à l’alimentation et les activités humaines. Partout sur la planète, on vit aujourd’hui des phénomènes liés au surplus (inondations) ou au manque d’eau (sécheresse, feux de forêt), et on (re-)prend conscience de l’importance de l’accès à une eau douce de qualité et en quantité suffisante. Partout sur la planète, on (re-)prend aussi conscience de l’importance d’une eau à température stable au fil des mois et des années, car une eau qui se réchauffe a de multiples conséquences (renforcement des ouragans, déplacement ou pertes de la biodiversité, …).

Revoir à la hausse les engagements de l’Accord de Paris

S’il faut s’attendre à ce que ces phénomènes se répètent, ou même pire, s’amplifient à l’avenir, il est essentiel d’une part de se préparer au mieux, et donc de renforcer les constructions, les digues, les systèmes d’irrigation et toute infrastructure, mais aussi de continuer de chercher à mieux comprendre les dérèglements climatiques et donc à soutenir la recherche. Il est aussi nécessaire que les décideurs politiques prennent la mesure de ce qui se passe et accélèrent la prise de décisions qui auront un impact réel sur les quantités de gaz à effet de serre émises. Les engagements pris dans le cadre de l’Accord de Paris sont en effet insuffisants : si l’Accord prévoit de limiter la hausse de température à 2 degrés maximum par rapport à la période préindustrielle et de fournir les efforts pour limiter la température à 1,5°C, compte-tenu du fait que nous sommes déjà à 1,1°C et que la somme des engagements nationaux mène à plus de 3°C, la solution de l’équation ne passe que par la révision à la hausse des engagements.

Financer le mécanisme d’assurance international

La prise en charge des victimes des dérèglements climatiques est maintenant un chapitre entier des négociations climat. Ce fut l’une des victoires des pays en développement lors de la négociation de l’Accord de Paris en 2015 : la reconnaissance des « Pertes et préjudices » comme troisième axe de lutte contre le réchauffement. Résultat d’une longue bataille commencée au début des années 90 avec un discours fort des petits Etats insulaires qui voyaient l’avenir de leur territoire menacé par l’élévation du niveau des mers et demandaient des solutions financières et territoriales, le dossier des « pertes et préjudices » concerne l’ensemble des pays touchés par les dérèglements climatiques (pays en développement comme pays développés). En 2013, lors de la Conférence climat de Varsovie, le principe de la création d’un mécanisme d’assurance international avait été adopté par les Nations Unies à l’issue d’une longue négociation entre pays en développement et pays développés, mais à ce jour, le mécanisme n’est pas encore opérationnel. L’Accord de Paris prévoit un principe de prise en charge des victimes des changements climatiques, mais tout reste à faire pour mettre en place ce système d’assurance internationale. Le sujet sera de nouveau sur la table des négociations climat qui se dérouleront cette année à Bonn, en Allemagne, du 6 au 17 novembre, avec une partie épineuse du dossier poussée par la société civile internationale : la compensation financière des dommages climatiques.

Et en attendant, qui va dédommager ces victimes des dérèglements climatiques ?

La réponse est simple : pour les personnes qui vivent dans un pays développé, la majorité d’entre elles recevront une indemnisation de l’Etat (par le biais de mécanismes tels le Fonds des calamités en Belgique ou la reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle). Les assureurs classiques et les réassureurs mondiaux, très présents dans ce débat sur la prise en charge des victimes, prennent en compte les risques climatiques dans leurs calculs depuis plusieurs années, et prennent aussi en charge une partie des dégâts liés au réchauffement. Pour les personnes qui vivent dans les pays en développement, par contre, la situation est souvent beaucoup plus complexe. Certaines personnes, les plus aisées, disposent peut-être d’une assurance individuelle, voire d’un système d’assurance collective à petite échelle, qui leur permettra en principe de demander une aide financière pour les dommages subis. Mais rien n’est moins sûr, quand dans un pays tout est ravagé. Pour les non-assurés, comme c’est souvent le cas pour les populations les plus précarisées, ce sera la débrouille, une tentative de survivre coûte que coûte, éventuellement avec l’aide de la famille installée à l’étranger ou avec les moyens du bord. La Banque mondiale estime que les dérèglements climatiques plongent chaque année 26 millions de personnes supplémentaires dans l’extrême pauvreté [3]. Le réchauffement est considéré comme la plus grande menace pour les efforts de développement. Un mécanisme d’assurance international et, surtout, une accélération de la lutte contre le réchauffement peuvent permettre d’éviter cela.