Un an après le début du « Printemps arabe », l’Union européenne a l’intention de négocier des accords commerciaux avec la Tunisie, le Maroc, la Jordanie et l’Egypte. Le risque est grand que ces pays se retrouvent pieds et poings liés alors que plusieurs d’entre eux sont engagés dans un difficile processus de transition.
Sous le prétexte de soutenir des pays qui engagent des « réformes économiques et démocratiques », l’Union européenne (UE) s’apprête à pousser encore un peu plus son agenda commercial. En décembre dernier, le Conseil européen [1] a donné mandat à la Commission pour commencer des négociations afin d’établir des zones de libre-échange approfondies et complètes (DCFTAs en anglais) avec la Tunisie, le Maroc, la Jordanie et l’Egypte. L’UE jouera la concurrence intra-régionale en proposant de négocier, avec chaque pays individuellement, des accords qui risquent de les enfermer dans une logique néolibérale déséquilibrée et mettront leurs gouvernements à la merci d’investisseurs privés étrangers pour des décennies.
Les pays du Maghreb et du Mashrek sont dans des situations très différentes mais nombre d’entre eux s’engagent aujourd’hui sur la voie difficile et indispensable de la définition de leur propre modèle de développement. Dans ce contexte, il serait dangereux de négocier des accords qui réduisent précisément leur marge de manœuvre politique et économique. En effet, si des études longues et coûteuses peuvent (et doivent) tenter d’estimer les conséquences sociales et économiques complexes et incertaines d’accords sur le commerce et les investissements, ce qui caractérise tous les accords de ce type, c’est la fermeté de l’engagement, dont on ne sort pas pendant au moins plusieurs décennies, et systématiquement négociés par des technocrates derrière des portes fermées. Il serait insensé pour des peuples en pleine réflexion sur l’avenir qu’ils souhaitent tracer de se priver ainsi d’outils politiques aussi essentiels.
Au minimum, les négociations de ces accords devraient être, primo, mises en attente jusqu’à ce que des régimes stables et démocratiques avec un projet de développement clair soient en position de décider, de manière légitime, transparente et inclusive ; deuxio, élargies à une négociation de région à région, soit l’UE avec l’ensemble des pays méditerranéens, pour être cohérent avec la prétendue préoccupation de l’UE pour l’intégration régionale ; tertio, ouvertes à la participation active de la société civile. Le Parlement européen et le Conseil devraient adresser un message en ce sens à la Commission européenne au plus tôt.
Le commerce international peut être un moteur de développement mais dans des conditions bien précises. Et quoiqu’il arrive, la libéralisation crée toujours des perdants et parfois des gagnants. Ceux qui peuvent gagner gros font constamment pression, dans tous les pays, sur leurs gouvernements pour défendre leurs intérêts privés. Les organisations de la société civile doivent donc se mobiliser pour défendre l’intérêt général, limiter les pertes, répartir équitablement les gains, entre les pays et au sein des pays et rejeter vigoureusement tout accord commercial qui ne répondrait pas à ces exigences.
En complément d’accords déjà en vigueur, établis pour certains avec des régimes aujourd’hui déchus, les négociations couvriraient les marchés publics, la politique de concurrence, la libéralisation du commerce de biens manufacturés, des biens agricoles et de la pêche, des services, l’accès au marché pour les investissements étrangers et leur protection, ainsi qu’un mécanisme de règlement des différends.
Quelques éléments sont à surveiller en priorité :
[1] Le Conseil européen rassemble les chefs d’État ou de gouvernement de tous les pays de l’UE, le président de la Commission et le président du Conseil européen, qui préside les réunions. Le haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité y participe également.
[2] Lire à ce sujet Michel Cermak, ABI : une camisole de force pour les Etats, dlm-demain le monde, n°8, juillet-août 2011, www.cncd.be/ABI-une-camisole...
[3] Résolution du Parlement européen du 6 avril 2011 sur la future politique européenne en matière d’investissements internationaux, www.europarl.europa.eu/sides...
[4] European Member States refuse necessary reform, ignore the will of the European Parliament and insist that future EU investment agreements copy their bad practices, Seattle to Brussels Network, septembre 2011, http://www.s2bnetwork.org/fileadmin...