Marlène Dorcena : « Je ne peux pas vivre dans ce monde sans dire les choses »

Le dimanche 5 août, la chanteuse belgo-haïtienne Marlène Dorcena retrouvera la scène d’Esperanzah pour partager avec le public son nouveau projet musical et son engagement. Rencontre avec celle qui est devenue la marraine du CNCD-11.11.11.

Julien Truddaïu
Mise en ligne le 16 juillet 2012
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Quel souvenir gardez-vous de votre premier passage à Esperanzah ?

C’était la première fois que je faisais une grande scène en Belgique. Suite à ce concert, beaucoup de portes se sont ouvertes. Ce premier passage a été très bénéfique et même inoubliable. Cette année, c’est avec beaucoup d’émotion et de joie que j’y présenterai mon nouveau projet.

Pensez-vous que le festival ait changé depuis ?

J’y suis retourné en tant que festivalière et en tant que participante avec d’autres projets. Je ne sais pas si ça a changé mais je peux vous dire que le public s’est beaucoup élargi. Si le festival a changé, ce n’est que dans le bon sens.

Marlène Dorcéna nous fait voyager

Marlène Dorcéna chante avec douceur et conviction l’âme, les couleurs et sa terre natale, Haïti. Mélancolique, généreuse, entraînante, la voix de Marlène nous berce avec le parfum des mélodies créoles. Dans son nouvel album ‘Voyages’, les chansons de Marlène dévoilent mélodieusement ses rencontres, sa passion musicale et son île. « C’est un pays magnifique et je ne veux pas que l’on oublie. Haïti doit vivre, Haïti doit survivre ». Après avoir participé à la première édition du festival Esperanzah! en 2002, Marlène Dorcéna y revient toujours avec la même force et la même espérance. « Je lutte, je résiste et j’espère ! » nous souffle notre perle haïtienne.

On vous décrit souvent comme une artiste engagée.

Personnellement, je n’utilise jamais ce mot-là. J’ai l’impression que chacun d’entre nous a une mission à remplir pendant son existence. Je ne peux pas vivre dans ce monde sans apporter quelque chose, sans dire les choses. La musique est un moyen d’expression. Je ne sais pas si je suis engagée. Je suis simplement quelqu’un d’entière. J’essaie de faire passer mes émotions, tout ce que je ressens sur le plan professionnel et familial. C’est donc très naturel pour moi. Je vis avec mes convictions.

Parmi ces convictions, vous avez participé à un spot du CNCD-11.11.11. Pourquoi ?

Je suis quelqu’un qui est toujours en harmonie avec la nature. Je viens d’une famille de paysans haïtiens. J’exprime ce que je pense à travers mes chansons. C’était donc un très grand privilège pour moi de collaborer avec le CNCD-11.11.11. Il y a tellement de choses inéquitables dans ce monde qui me tracassent et me bouleversent.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre dernier album ?

Il parle d’Haïti et de mes dix dernières années de voyage en musique. La plupart des chansons ont été écrites dans l’avion, un train ou une chambre d’hôtel. Je trouvais que c’était important de mettre tout cela sur papier et de partager ces expériences avec mon public. J’ai fait aussi beaucoup de recherche au niveau des sonorités. Des musiciens venus d’horizons différents ont collaboré à cet album.

C’est un album très tourné vers Haïti dont on entend de moins en moins parler. Vous y êtes retournée depuis le tremblement de terre de janvier 2010 ?

Oui, trois fois. J’avais des projets là-bas et je voulais aller sur place pour mieux comprendre le contexte. La planète entière s’est mobilisée pour Haïti et les gens dorment toujours dans des camps, sous des tentes et cela depuis deux ans maintenant. Pour moi, c’est insoutenable. A chaque fois que je reviens, je fais un rapport pour mettre au courant les gens de ce que j’y ai fait et tout le monde me demande : « Alors, ça va mieux ? On n’en entend plus parler ». Je leur réponds que non, pas du tout. Ce n’est pas parce qu’on n’en entend plus parler d’Haïti que ça va mieux. Au contraire !

Qu’est-ce qu’il faudrait faire pour accélérer les choses ?
Bill Clinton, qui est mandaté pour la gestion des fonds, a déclaré qu’il fallait un gouvernement pour que ces fonds soient débloqués. On a organisé des élections, il y a maintenant un président et un gouvernement et rien n’a bougé ! Il est grand temps que les gens comprennent que la situation d’Haïti ne doit pas rester entre les mains des grandes puissances. Pour accompagner un peuple, il faut tenir compte de la réalité dans laquelle il vit. Comme disait l’écrivain canadien d’origine haïtienne Dany Laferrière, « c’est la culture qui sauvera ce pays ».

Justement, on entend assez peu les artistes restés là-bas. Quel est l’état de la culture haïtienne aujourd’hui ?

Malgré tout, nous avons un pays très riche culturellement. Mais, selon moi, il manque une espèce de solidarité entre les artistes et au niveau de la diaspora. Je constate que tout le monde essaie de construire son petit projet dans son coin. Il serait grand temps de s’organiser au niveau international pour mettre en valeur les talents d’Haïti. J’ai l’impression que les Haïtiens deviennent otages dans leur propre pays. J’en ai ras-le-bol de parler de la misère et la souffrance d’Haïti. Ce pays est indépendant depuis plus de 200 ans, et de le voir dans cette impasse aujourd’hui me révolte.

Vous êtes maintenant installée en Belgique depuis quelques temps, quel regard vous portez sur ces années passées ici ?

Même si j’estime que nous ne sommes jamais libres à 100 %, j’ai une liberté qui me permet de voyager, de rencontrer du monde, de lutter pour mon pays ou pour d’autres. Cette liberté, je l’ai trouvée en Belgique. C’est devenu mon deuxième pays. Ce serait très difficile de faire un choix car je me sens pleinement liée. Quand je vais en Haïti, on m’appelle « la Belge ». Pourquoi ? Car quand j’ai rendez-vous à 8h avec un Haïtien et qu’il n’est pas là à 8h05, je commence à paniquer. Et s’il n’est pas là à 8h15, je me fâche ! (rires). J’ai créé beaucoup de liens ici et ce pays, je l’adore.

P.-S.

Source : article publié dans dlm-demain le monde, n°14, juillet 2012.