Printemps arabe : continuité ou rupture ?

La « Communauté internationale » adapte-t-elle sa politique à la nouvelle donne au Maghreb et au Moyen-Orient ? Pour la chercheuse Elena Aoun, un an après le début du Printemps arabe, elle ne semble pas à la hauteur des défis et des enjeux et tend plutôt à reproduire les pratiques antérieures.

Elena Aoun
Mise en ligne le 4 janvier 2012
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Il y a un an, un illustre inconnu, Mohamad Bouazizi, s’immolait par le feu en dénonciation de la déshérence socio-économique et de la répression policière en Tunisie, déclenchant une vague de rébellions dans plusieurs pays du Maghreb et du Moyen-Orient. Totalement inattendu parce que les diplomaties occidentales et les dirigeants locaux imaginaient un monde arabe figé dans son archaïsme religieux et politique et dans son immobilisme socio-économique, le Printemps arabe est devenu aujourd’hui une réalité presque banale, gérée par les ténors de la communauté internationale au travers de quelques ajustements. Or, l’ensemble de ces ajustements ne semble pas à la hauteur des défis et des enjeux découlant du phénomène et tend plutôt à reproduire les pratiques antérieures. D’où nécessité d’une réflexion critique.

Deux poids, deux mesures ?

Le premier élément qui ne peut manquer d’interpeller est l’adoption de logiques différenciées dans les réactions aux diverses situations, en matière d’intervention notamment. Ainsi, à l’invocation de la responsabilité de protéger dans le contexte libyen pour recourir à la force, s’oppose la mollesse face aux bains de sang en Syrie et au Yémen. Il ne s’agit certes pas de préconiser un recours systématique à la force, d’autant plus que l’on sait que le bilan humain de la guerre en Libye est élevé, mais de souligner la nécessité de soustraire la notion de responsabilité de protéger à une instrumentalisation qui la décrédibilise en la faisant passer pour un prétexte dont usent les plus puissants lorsqu’ils trouvent un intérêt particulier à intervenir ici ou là, tout en fermant les yeux sur d’autres situations parfois criantes, comme en Palestine.

Ce n’est que lorsque leurs alliés perdent toute chance de se maintenir au pouvoir, que les chantres de la démocratie prennent acte de la volonté des peuples

Se pose aussi la question des différences d’attitude par rapport aux régimes qui ont usé de la force pour museler. Le cas le plus illustratif est celui de Bahreïn, hôte de la Ve flotte américaine, où la répression a fait de nombreuses victimes civiles et jeté des centaines d’opposants en prison, ceci sans véritable condamnation. S’en dégage cette impression cynique, vérifiée en Tunisie et en Egypte, que ce n’est que lorsque leurs alliés perdent toute chance de se maintenir au pouvoir, que les chantres de la démocratie prennent acte de la volonté des peuples. Ici encore, l’équilibre n’est guère évident à trouver entre intérêts, principe de non-ingérence, et des diplomaties en phase avec les valeurs qu’elles se disent défendre. Néanmoins, la perpétuation d’une dissonance entre rhétorique et pratique ne peut qu’éroder la crédibilité et la légitimité du discours libéral qui domine la scène internationale et de ses promoteurs. En outre, elle conduit à s’interroger sur l’étendue de l’enseignement retiré des bouleversements de l’année qui s’achève. En soi, la chute de Ben Ali, de Moubarak et de Kadhafi devrait amener à revoir en profondeur les stratégies d’alliance et de coopération avec des régimes répressifs. Or le soutien accordé à de tels régimes se pérennise. D’ailleurs, même dans les pays en transition, la tentation pourrait être forte pour la communauté internationale de fermer les yeux sur de nouveaux abus –le Conseil national de transition (CNT) et l’armée égyptienne en ont déjà à leur actif – pourvu que se mette vite en place un régime avec lequel traiter et qui donnerait des gages en matière de stabilité et d’« Islam modéré ».

Quelle place pour l’Islam ?

D’ailleurs, cette dernière préoccupation semble constituer l’horizon indépassable des grilles de lecture occidentales à l’égard des révolutions arabes en raison des multiples raccourcis qui, au fil des décennies, ont consacré dans les esprits une équation entre islam et terrorisme. Traditionnellement, c’est la capacité des régimes répressifs à contenir les mouvements islamistes qui avait contribué à leur assurer la complaisance de l’Occident. Or, sans nier les dérives – euphémisme bien sûr – de la révolution islamique iranienne ou du régime des Talibans en Afghanistan, l’histoire du bilan politique de partis islamiques démocratiquement élus reste encore à écrire puisque chaque expérience a été étouffée dans l’œuf, par les armes en Algérie, après la victoire du FIS en 1992, diplomatiquement en Palestine, après la victoire du Hamas en janvier 2006.

Vers une « paix libérale » ?

Au-delà de l’impératif de surmonter les préjugés accumulés et de laisser aux populations arabes le soin de trouver de nouvelles équations politiques (processus qui s’est étalé, en Occident, sur plusieurs siècles), se pose une question cruciale et pourtant rarement abordée : quel type de régime économique et sociétal les pays en transition seront-ils encouragés à mettre en place ? Certes, liberté, démocratie et droits humains sont les leitmotive des insurgés et de la communauté internationale. Or, ce triptyque est fortement ancré dans le dogme de « la paix libérale » qui s’est imposé dans l’après-Guerre froide comme recette standard dans les situations de transition. Articulée autour d’un volet politique consacrant souvent une place centrale à l’exercice électoral et un volet économique assimilant ouverture des marchés et prospérité, cette approche a été promue avec des résultats très mitigés dans plusieurs pays de l’espace ex-soviétique, dans des pays se relevant de guerres civiles ou hybrides, ou encore en Afghanistan et en Irak dans la foulée des interventions américaines. Les bailleurs de fonds étant, pour l’essentiel, des pays occidentaux pénétrés de cette doxa libérale et des institutions internationales largement dominées par ces mêmes pays, la marge de manœuvre des récipiendaires est généralement faible même si, pour préserver le soutien financier de leurs alliés, ils s’en accommodent. Or, l’on reconnaît aujourd’hui, notamment dans certains milieux académiques et chez nombre d’acteurs du développement, que cette approche libérale n’est pas une panacée. Dans son volet politique, elle pose le problème de l’appropriation par les populations concernées de pratiques politiques exogènes, et donc artificielles. Dans son volet économique, elle soulève une interrogation majeure : le rôle de la libéralisation économique dans la fragilisation des populations.

Un contexte de crise

Sans vouloir suggérer que le Printemps arabe résulte d’une cause unique, il convient de souligner qu’il intervient dans une période de crise financière globale née dans les pays développés dans un contexte où le « tout libéral » avait été promu tous azimuts. Les ramifications de cette crise ont précipité une part croissante de la population mondiale dans la précarité, le chômage et la déshérence sociale. Dès lors, il devient nécessaire de repenser les fondamentaux du système et ceux de l’assistance des pays du Nord en direction des pays en développement ou en transition. Les recettes anciennes risquent de reproduire les inégalités et les fragilités qui ont poussé à la révolte plusieurs peuples arabes. Or force est de constater que, en dépit d’approches qui se veulent « compréhensives », concertées avec les nouvelles autorités et coordonnées au niveau des multiples bailleurs de fonds, en tête desquels l’Union européenne, l’accent reste mis sur la libéralisation des marchés et la promotion de l’entreprise privée. Cela transparaît très clairement dans les conclusions de la première réunion de la Task Force Tunisie-Union européenne qui s’est déroulée à Tunis, les 28 et 29 septembre 2011 et envisage « une intégration progressive au sein du marché intérieur de l’Union européenne au travers notamment un processus de rapprochement législatif et réglementaire ». La démarche s’attache aux mêmes préceptes que précédemment, sans qu’une réflexion soit menée sur les retombées d’un tel processus en matière de justice sociale. La corruption a bon dos : rendue responsable de tous les maux socio-économiques qui ont conduit aux révoltes, elle permet de faire l’économie d’une remise en question fondamentale.

Le parallèle entre les mobilisations des Indignés et les révoltes arabes ne manque pas de pertinence

Or les risques ne sont pas à apprécier uniquement au regard de ces révoltes, mais aussi au regard des tensions que vivent les pays développés : Irlande, Portugal, Espagne, Italie, Israël et bien sûr la Grèce… Le 15 octobre 2011, des milliers d’« Indignés » se sont exprimés dans des dizaines de pays à travers la planète contre ce qu’ils perçoivent comme une alliance objective entre les pouvoirs politiques et la finance. Les contextes politiques ont beau être différents, le parallèle entre ces mobilisations et les révoltes arabes n’a pas manqué d’être fait, et ne manque pas de pertinence. Au moment où l’Occident libéral connaît une crise sans précédent, où la « raison » des gouvernements l’emporte sur la volonté des peuples, le défi de la remise sur pied des pays en transition est démultiplié. Non seulement le modèle de la démocratie se trouve malmené et les deniers risquent de manquer mais si elles n’étaient pas repensées au fond, les approches en matière d’assistance pourraient conduire à de nouveaux échecs.

Sur ce sujet, Elena Aoun est l’auteure d’une contribution intitulée « Du Moyen-Orient à l’Afrique du Nord : Le temps des révolutions ? », parue en novembre 2011 dans Michel Fortmann, Gérard Hervouet et Albert Legault (dir.), Les conflits dans le monde 2011, Laval, Institut québécois des hautes études internationales et Presses de l’Université Laval.

P.-S.

Source : article publié dans dlm, demain le monde, janvier-février 2012, n°11.