« Règle d’or » européenne : le bâton sans la carotte ?

Le 30 janvier 2012, l’Union européenne a entériné l’idée d’intégrer, dans les législations des Etats membres, une « règle d’or » en vue d’empêcher que le déficit structurel de chacun soit supérieur à 0,5 % de son PIB. Or non seulement cette mesure découle d’une erreur de diagnostic sur les causes de la crise, mais elle est en outre susceptible de s’avérer inefficace et contre-productive.
Arnaud Zacharie
Mise en ligne le 1er mars 2012
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Crédit : © Julie Graux

Si la règle d’or a été acceptée par 25 Etats membres, c’est parce qu’elle a été exigée par l’Allemagne, dont l’hégémonie en Europe n’a cessé de croître dans le contexte de la crise. Or le gouvernement allemand pointe comme cause essentielle de celle-ci l’irresponsabilité budgétaire des Etats membres, citant le cas de la Grèce comme preuve de la pertinence de son raisonnement.

Début de contagion dans la zone euro

Pourtant, le cas grec semble plutôt l’exception qui confirme la règle et qui aurait pu trouver une solution rapide si, lorsqu’il fut connu en novembre 2009, l’Allemagne n’avait pas laissé pourrir la situation pendant plus de six mois pour des raisons électorales internes, provoquant une contagion dans la zone euro.
Des pays comme l’Irlande ou l’Espagne enregistraient ainsi, avant la crise de 2008, des excédents budgétaires importants et un endettement public très faible. Ce n’est que suite à la crise de solvabilité d’une banque irlandaise et à l’explosion de la bulle immobilière en Espagne que les deux Etats durent sauver ce qui pouvait l’être, et ainsi transformer des dettes privées en dettes publiques. La crise de la dette publique dans ces deux pays provient donc clairement de bulles spéculatives dans le secteur privé. Or rien ne semble envisagé pour limiter les bulles et l’endettement privé.
En outre, si l’Allemagne se présente aujourd’hui en bon élève budgétaire, ce n’était pas le cas au début des années 2000, lorsqu’elle violait allègrement le sacro-saint pacte de stabilité. Ce n’est qu’ensuite qu’elle a entamé une cure d’amaigrissement budgétaire, en détricotant son modèle social pour doper sa compétitivité. Mais si l’Allemagne est devenue la championne européenne des exportations, c’est au prix de déséquilibres qui sont à la base de la crise actuelle : l’Allemagne a accumulé des excédents courants en exportant dans les pays d’Europe du Sud qui, de leur côté, ont accumulé des déficits courants. En d’autres termes, si l’Allemagne a pu épargner plus que ce qu’elle dépensait, c’est parce que les pays aujourd’hui en crise ont accepté de dépenser plus qu’ils n’épargnaient, notamment pour acheter les produits allemands.

Une mesure inefficace et contre-productive

En réalité, l’expérience de ce type de mesure n’est guère concluante. Le FMI   dénombre actuellement plus de 80 pays ayant adopté une norme en vue de limiter leur endettement. Or on constate que l’endettement des pays varie en fonction des cycles économiques, qu’il existe une règle d’or ou non. Par exemple, certains pays, comme les pays scandinaves, ont dégagé des excédents budgétaires malgré l’absence de norme incitative, tandis que d’autres pays, comme le Royaume-Uni, ont enregistré malgré l’adoption d’une telle norme des déficits récurrents.

Le pire est qu’une telle mesure peut se révéler contre-productive. En effet, une austérité budgétaire généralisée peut provoquer une récession  , une chute des recettes fiscales et une hausse de l’endettement. Le cas grec est à ce sujet caricatural : sa dette a quasiment doublé après quatre ans d’austérité et de récession. Mais c’est aussi, dans une moindre mesure, ce qu’on constate ailleurs en Europe, de l’Espagne au Royaume- Uni et du Portugal à la Belgique. Or l’Allemagne, dont la santé économique dépend des exportations vers le reste de l’Europe, ne peut en sortir indemne. A contrario, l’endettement pour les investissements productifs est indispensable au développement économique, a fortiori lorsqu’une transition socio-écologique est nécessaire.
Reste évidemment l’argument massue des défenseurs de la règle d’or : c’est une première étape douloureuse, mais nécessaire pour rassurer l’Allemagne à propos des Etats laxistes. La discipline serait donc le passage obligé vers les mesures de solidarité permettant d’enrayer la spéculation, c’est-à-dire l’introduction d’euro-obligations, le renforcement des moyens du Mécanisme européen de stabilité financière et l’élargissement du mandat de la BCE   pour en faire un véritable « prêteur en dernier ressort ».

On ne peut que l’espérer. Mais on ne peut non plus oublier que le même argument fut avancé il y a un quart de siècle pour justifier le passage au marché unique exigé à l’époque par Margaret Thatcher : c’était censé être un premier pas en contrepartie d’une Europe sociale… que l’on attend toujours ! Pourvu que l’histoire ne nous resserve pas les mêmes plats, sans quoi la règle d’or équivaudra à un bâton sans carotte.

P.-S.

Source : Imagine demain le monde, mars-avril 2012.