Répondre avec force à la régression des droits des femmes partout dans le monde
Mobilisation de la Marche mondiale des femmes à Bruxelles le 04/03/17

Répondre avec force à la régression des droits des femmes partout dans le monde

Non seulement les droits des femmes stagnent mais ils régressent un peu partout dans le monde sous l’effet de nouvelles menaces. Dernier exemple en date : le décret de Trump sur l’arrêt des financements aux organisations qui défendent l’accès à l’avortement. Ce 8 mars, c’est la journée internationale des droits des femmes. L’occasion de rappeler qu’il faut redoubler d’efforts pour protéger ces droits sous peine qu’ils reculent. A l’heure où la répression conservatrice se renforce, il est fondamental que la réponse progressiste en fasse tout autant.

Pourquoi, en 2017, trouve-t-on si peu scandaleux voire normal que les femmes jouissent de moins de droits et d’opportunités que les hommes ? A ce jour, aucun pays au monde, aussi développé soit-il, n’a atteint l’égalité de genre. Plus inquiétant encore : non seulement les droits des femmes stagnent mais ils régressent un peu partout dans le monde sous l’effet de nouvelles menaces. La montée en puissance des conservatismes et des fondamentalismes laïcs et religieux est en train de mettre en péril les progrès importants des vingt dernières années, notamment sur la question des droits sexuels et reproductifs. Dernier exemple en date : le décret de Trump sur l’arrêt des financements aux organisations qui défendent l’accès à l’avortement. Ce 8 mars, c’est la journée internationale des droits des femmes. L’occasion de rappeler qu’il faut redoubler d’efforts pour protéger ces droits sous peine qu’ils reculent. A l’heure où la répression conservatrice se renforce, il est fondamental que la réponse progressiste en fasse tout autant.

Pourquoi les droits sexuels et reproductifs sont un enjeu clé du développement ?

Les droits sexuels et reproductifs désignent le fait de pouvoir être maître de son corps, et par conséquent, de son destin. Ceci implique d’être libre de choisir d’être parent ou non, de décider combien d’enfants on veut et à quel moment, et de mener une vie sexuelle saine, sans crainte des grossesses non désirées et des infections sexuellement transmissibles, y compris au VIH [1]. Dans la plupart des pays en développement, les femmes et les jeunes filles ne peuvent décider de ces questions de manière libre et responsable, n’ayant pas accès aux infrastructures ni aux informations fiables et pertinentes concernant les services de santé reproductive et sexuelle. Ceci a des répercussions néfastes directes sur leur santé. Une étude de l’Université de Stanford de 2011 a démontré qu’un accès fortement limité à la contraception et à l’avortement dans des conditions décentes ne se traduit pas par des taux plus faibles, mais au contraire, par une augmentation des avortements à risque clandestins avec un taux de mortalité élevé [2]. A l’inverse, une jeune fille qui a accès à des services de planning familial et décide de ce qu’elle fait avec son corps est plus susceptible de repousser à plus tard l’âge de son mariage et de sa grossesse de même qu’elle sera davantage en mesure de négocier des relations sexuelles protégées avec son partenaire. A l’heure actuelle, les besoins dans ce secteur demeurent énormes. Alors que les complications de la grossesse et de l’accouchement sont l’une des principales causes de décès pour les jeunes filles âgées de 15 à 19 ans, 225 millions de femmes à travers le monde n’ont toujours pas accès à des moyens de contraception alors qu’elles le souhaitent et qu’elles en ont besoin (OMS, 2015) [3].

225 millions de femmes à travers le monde n’ont toujours pas accès à des moyens de contraception alors qu’elles le souhaitent et qu’elles en ont besoin

L’accès aux droits sexuels et reproductifs est une condition indispensable au bien-être physique et psychologique des femmes. Consacré par le Programme d’action du Caire (1994) et le Programme d’action de Beijing (1995), il est également un enjeu clé pour le développement des sociétés. Une jeune fille qui décide de ne pas avoir d’enfant a plus de chance d’être scolarisée et de le rester. Eduquée et formée, il lui sera plus facile de trouver un emploi rémunéré dans le secteur formel, ce qui a des incidences socioéconomiques bénéfiques pour le pays. Elle sera également en mesure de faire des choix éclairés au sujet de l’avenir de ses enfants, dans le domaine de l’éducation, de la santé et des finances. Certaines études en Thaïlande et en Egypte ont par ailleurs démontré que chaque dollar investi dans la planification familiale a permis d’économiser 16 à 31 dollars de coûts en matière de santé, de l’éducation, de logement et d’autres services sociaux. Dans un contexte global de baisse des financements en faveur des droits sexuels et reproductifs, il est fondamental d’inverser la tendance car investir dans ce secteur s’avère un moyen puissant pour lutter contre la pauvreté.

La résurgence des conservatismes et des fondamentalismes au niveau international

Depuis quelques années, nous constatons la montée en puissance des mouvements nationalistes, populistes et d’extrême-droite à travers le monde, y compris en Europe (Pologne, France, Pays-Bas, Allemagne…). Cette évolution a permis aux conservatismes et fondamentalismes religieux et non religieux de gagner du pouvoir et de la légitimité, tant au niveau national qu’international.

Bien que leurs argumentaires idéologiques anti-genre se différencient les uns des autres, ces groupes tendent à coordonner leurs efforts et leurs stratégies politiques dans les instances internationales afin de créer un rapport de forces suffisant pour bloquer les avancées en matière de droits des femmes. Prônant une idéologie patriarcale, ces acteurs voient les acquis engrangés lors de la Conférence du Caire et celle de Beijing comme une menace contre leur pouvoir établi, c’est-à-dire le pouvoir des hommes. C’est pourquoi ils veulent exercer un contrôle permanent sur le corps et la sexualité des femmes en s’opposant à la contraception et à l’avortement. Elles doivent rester cantonnées à la sphère domestique et remplir leur rôle de mères et d’épouses. Faisant partie « d’un tout », il n’est pas nécessaire qu’elles acquièrent une autonomie. Le désir féminin étant complètement occulté voire rejeté, ces groupes conservateurs remettent en cause les droits des femmes en matière de reproduction, et plus largement dans le domaine de la sexualité.

Avec la violence basée sur le genre, les droits sexuels et reproductifs sont les thèmes les plus sensibles à négocier en matière de droits des femmes sur la scène internationale. Les discussions donnent souvent lieu à des textes faibles, parfois vidés de leur substance. La Commission de la condition de la femme, est, chaque année en mars, le théâtre d’interventions coordonnées et subtiles de la part des Etats conservateurs pour saper les acquis en matière de droits des femmes. Certains d’entre eux n’hésitent pas à recourir au double discours en cooptant le langage des droits humains [4]. Dans leur argumentation, ils se présentent comme les vrais défenseurs des femmes opprimées, voulant protéger les liens sacrés qui les unissent avec la famille et le foyer. Plusieurs pays comme la Russie invoquent par exemple le respect des valeurs « traditionnelles » et de l’authenticité culturelle pour dénigrer l’idéologie féministe qu’ils qualifient de radicale. Bien qu’ils ne s’accordent pas sur le contenu de ces valeurs traditionnelles, ce discours est pourtant très efficace dans les enceintes internationales. D’autres Etats vont utiliser ouvertement la culture et la religion pour remettre en cause l’universalité des droits des femmes prétendant qu’il s’agit d’une ingérence occidentale. Cela leur permet de relativiser et de justifier des pratiques violentes envers les femmes (mutilations génitales, mariages précoces, crimes d’honneur…) qu’ils présentent comme des faits culturels ou religieux, quand bien même aucun texte sacré ne les prescrit. A l’heure actuelle, les fondamentalistes religieux sont puissants, bien organisés et financés. Ils s’appuient sur un grand nombre d’ONG, notamment liées aux Eglises, très actives qui peuvent déguiser leur doctrine religieuse en recourant à des discours sécularisés ou pseudoscientifiques, jusqu’à se présenter comme des centres de recherche ou des « think tanks [5] ». Cette société civile conservatrice prône une vision unitaire, patriarcale et hétéro-normative de la famille. Elle ne reconnaît pas de droits aux personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres (LGBT) qui sont considérées comme un danger pour l’ordre social et l’unité traditionnelle de la famille. Cependant, les fondamentalismes qui oppriment les droits des femmes ne sont pas toujours religieux, ils peuvent aussi être laïcs. Le débat sur l’interdiction du voile et du burkini en France a permis de mettre en lumière le fait que la laïcité peut elle aussi être instrumentalisée et faire l’objet d’un vrai dogmatisme dans le but de stigmatiser et diaboliser une culture ou une religion, en l’occurrence l’islam. Ceci montre que le patriarcat n’est pas l’apanage d’une communauté en particulier : toutes les sociétés, y compris occidentales, sont en train d’opprimer les droits des femmes, avec des stratégies et des argumentaires très différents.

Qui dit répression forte, dit réponse forte

Afin de créer un rapport de forces avec des Etats et des mouvements conservateurs aussi bien organisés, les Etats progressistes doivent construire une alliance forte structurelle. La récente initiative internationale « She Decides », visant à compenser la perte des financements américains pour les organisations qui luttent pour l’accès à l’avortement, est un premier pas dans cette direction. Le ministre belge de la Coopération a d’ailleurs invité les autres Etats contributeurs à poursuivre les efforts au-delà de la Conférence du 2 mars.

Le CNCD-11.11.11 salue cette initiative et souligne que cette coopération doit non seulement prévoir des mécanismes de financement dans la durée mais également revêtir un caractère politique de haut niveau. Ce qui implique que les Etats progressistes s’engagent formellement, d’une part, à respecter et promouvoir la santé et les droits sexuels et reproductifs dans leur politique respective, et d’autre part, à défendre ces droits dans les arènes internationales et régionales mais aussi dans le cadre des relations avec leurs pays partenaires.
Cela suppose de dialoguer de manière constructive avec les Etats et les mouvements plus conservateurs qui, à terme, pourraient devenir leurs futurs alliés. La Belgique, déjà précurseur dans ce domaine, peut être l’une des figures de proue de ce mouvement.

Pour que cette alliance progressiste oppose une résistance suffisamment forte aux Etats conservateurs, les Etats doivent être unis par un agenda stratégique coordonné et partagé au niveau international. Pour cela, l’une des possibilités à étudier serait l’idée d’un plan d’action international visant à lutter contre les discriminations et les violences à l’égard des femmes, avec un axe central sur la prévention. L’approche préventive est plus que fondamentale puisqu’elle permet d’attaquer les causes complexes profondes des inégalités de genre et pas uniquement leurs symptômes. Elle suppose un changement profond des normes, des attitudes et des perceptions socioculturelles patriarcales en vigueur dans la société, qui perpétuent et légitiment les atteintes aux droits des femmes (y compris en matière de sexualité et de reproduction). Cet axe préventif doit aller au-delà des campagnes de sensibilisation ciblées sur une population spécifique et un secteur en particulier. L’approche à privilégier est au contraire une approche globale des droits des femmes : les droits des femmes, tout comme les droits humains, sont indivisibles et interdépendants.

Chaque année, on estime que 15 millions de filles mineures sont mariées de force. En 2017, ce sont encore 200 millions de femmes qui sont victimes de mutilations génitales à travers le monde

Comment les droits sexuels et reproductifs peuvent-ils par exemple être garantis si les femmes et les jeunes filles continuent à subir des violences sexuelles ? Chaque année, on estime que 15 millions de filles mineures sont mariées de force. En 2017, ce sont encore 200 millions de femmes qui sont victimes de mutilations génitales à travers le monde. Ces violences ne sont pas le résultat d’actes isolés, elles sont la manifestation d’un système patriarcal global qui rend complice l’ensemble des acteurs de la société. D’où la nécessité de : travailler avec les femmes sur le renforcement de l’empowerment ; sensibiliser les médias et les acteurs éducatifs à la construction d’une image positive non sexiste de la femme ; conscientiser les hommes par rapport à la sexualité responsable ; former la police, l’armée et la justice pour les amener à mettre en place une culture qui condamne l’impunité. Face à l’argument du relativisme culturel et religieux, il est important de rappeler que les cultures ne sont pas statiques : elles sont mouvantes, elles évoluent, se redéfinissent et s’ajustent de manière permanente au contact d’autres cultures.

Enfin, pour protéger les progrès, la société civile a aussi un rôle crucial à jouer de contrepouvoir. La manifestation de milliers de femmes et d’hommes en Pologne contre le projet de loi anti-avortement en octobre dernier prouve que des citoyen.ne.s uni.e.s et mobilisé.e.s peuvent changer le cours des choses. La multiplication des attaques contre les droits des femmes partout dans le monde doit nous rappeler que chaque jour, au-delà du 8 mars, est une occasion de plus pour défendre et renforcer ces droits.

[1IPPF, La santé et les droits sexuels et reproductifs : enjeu crucial pour le cadre de l’après-2015, disponible sur http://www.ippf.org/sites/default/files/srhr_post_2015_report_fr_web_0_0.pdf

[2Eran Bendavid, Patrick Avila, Grant Miller, United States aid policy and induced abortion in sub-Saharan Africa, septembre 2011, disponible sur http://www.who.int/bulletin/volumes/89/12/11-091660/en/

[4AWID, Les droits humains menacés par le programme des ultraconservateurs, décembre 2016, disponible sur : https://www.awid.org/fr/nouvelles-et-analyse/les-droits-humains-menaces-par-le-programme-des-ultraconservateurs

[5Ibidem