Sénégal : la forêt, c'est notre garde-manger
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Reportage

Sénégal : la forêt, c’est notre garde-manger

Imagine demain le monde - Dans le delta du Saloum, au centre-ouest du Sénégal, des milliers d’habitants se battent pour sauver leurs forêts et leur mangrove menacées par l’homme et par le réchauffement climatique. Soutenues par l’Agence wallonne de l’air et du climat, deux ONG (ADG et Nébéday) mènent des programmes ambitieux de gestion durable et participative des ressources. Reportage dans cette Afrique de l’Ouest qui souffre durement de la dégradation de ses écosystèmes.

" La forêt, c’est notre garde-manger et notre pharmacie. Si on ne la préserve pas, on va disparaître !  », s’inquiète Mamoud, les yeux tournés vers Sangako, une forêt classée de 2 140 hectares, située au centre-ouest du Sénégal. Un précieux poumon vert enclavé dans l’immense delta du Saloum où la nature s’efforce de conserver péniblement ses droits. «  On est allé trop loin, on ne peut plus laisser faire n’importe quoi », enchaîne Ousmane Fall, inspecteur des Eaux et Forêts.

C’est la période d’hivernage, le soleil cogne dur et l’air est humide en ce début du mois de septembre. Dans un champ voisin, un adolescent fait paître son troupeau de zébus, impassible. Quelques singes patas traversent la piste le museau au vent. Et une femme en boubou rouge éclatant s’en va au loin. « On a longtemps cru que c’était le travail de Dieu de protéger la forêt, il n’en est rien », ajoute Kewr Aliou Guèye, écogarde dans le village voisin.

En 60 ans, le Sénégal a perdu plus de 42 % de son patrimoine forestier, passant de 11 millions à 6,3 millions d’hectares. « Chaque année, le pays continue à perdre 80 000 hectares de forêts, soit l’équivalent de 300 terrains de foot », alerte Jean Goepp, directeur de l’ONG Nébéday – en référence au moringa, un petit arbre appelé aussi « Never die » en anglais (arbre de vie) et rebaptisé... Nébéday en wolof. « L’homme installe progressivement le désert et si on ne fait rien, on va droit à la catastrophe. »

Coupes anarchiques, consommation intensive de charbon de bois, pression démographique, pillage des forêts et commerce illégal... Les causes de cette déforestation sont multiples : « A cela s’ajoute le surpâturage du bétail qui divague et guette la moindre jeune pousse, explique Clément Sambou, chargé de projet chez Nébéday. Et puis il y a les feux de brousse. On recense environ 2 000 incendies par an au Sénégal. Ici, c’est un berger qui jette son mégot dans la paille, là-bas un apiculteur qui utilise une torche pour chasser les abeilles et récolter le miel, plus loin un paysan qui gère mal le brûlis pour défricher son champ...  »

« Des pluies plus tardives »

Pour faire face à cet inexorable recul de la forêt, le Sénégal, avec le soutien de la coopération internationale, mène divers projets sur le terrain. L’un d’eux est porté par l’ONG sénégalaise Nébéday créée en 2011 et soutenue par l’Agence wallonne de l’air et du climat (Awac).

« Dans le cadre de la COP15 de Copenhague, les pays développés se sont engagés à mobiliser 30 milliards de dollars en 3 ans pour soutenir les pays en voie de développement dans des actions de lutte contre les changements climatiques et d’adaptation à ses effets néfastes, rappelle Dominique Perrin, conseiller en politique climatique à l’Awac. De son côté, la Belgique s’est engagée pour un montant de 150 millions d’euros avec une contribution de la Région wallonne de 8 millions. » Un budget que le gouvernement wallon a réévalué à la hausse en vue de la COP21 (9 millions d’euros, dont 7 investis dans le Fonds vert), avec des investissements concernant 30 projets répartis dans 9 pays du Sud.

« Face aux défis climatiques, nous ne pouvons plus réagir de façon égoïste, insiste Carlo Di Antonio (CDH), ministre du Développement durable, en mission au Sénégal. Il y a urgence et nous avons notre part à prendre pour accroître le développement des pays les plus vulnérables, là où les effets du dérèglement climatique sont immédiats et terriblement dévastateurs pour les populations locales. Certes, les montants investis sont faibles au regard des besoins, mais on espère que nos différents projets vont essaimer. » Dans le delta du Saloum, les effets du réchauffement planétaire sont manifestes. « On vit des sécheresses à répétition et en été les cimetières de bois mort se multiplient, se désole l’inspecteur Fall. Les pluies sont plus tardives et plus irrégulières qu’autrefois, avec un déficit pluviométrique évident, des bancs de brouillard nouveaux, des érosions côtières, un lessivage des sols. »

Georges Faye, agronome et adjoint au maire de la commune de Palmarin, confirme : « Il y a davantage de tempêtes cycliques depuis quatre ou cinq ans, des orages violents et des coups de tonnerre. Et sur la pointe de Sangomar voisine, l’érosion est impressionnante. » Aussi Nébéday a-t-il fait de la protection et de la gestion durable des ressources naturelles son cheval de bataille. Opérations de reboisement à grande échelle, fabrication de biocharbon, activités autour de zones protégées (forêts communautaires, aires marines...), valorisation de produits de la cueillette (fruits, feuilles, crustacés...), sensibilisation à l’environnement : depuis cinq ans, l’association se démène dans tout le Delta pour développer des projets « de manière participative, menés par et pour les populations locales », insiste son directeur, Jean Goepp.

« Gérer l’abondance »

« Mets des branches d’épineux autour du plant, ainsi il sera protégé », explique l’écoguide. Ni les singes pourtant très malins, ni le bétail ne devraient le manger. » A proximité de la forêt de Djilor, les planteurs s’activent. Anacardier, ronier, eucalyptus, ditakh, palétuvier : à chaque parcelle son espèce mise en terre. « Pour les villageois, c’est assez nouveau de replanter ainsi dans des espaces sauvages et publics, explique Clément. Mais derrière le reboisement, il y a tout le travail participatif en amont. »

Nébéday a sillonné les 15 villages avoisinants, formé des écoguides, mis en place des comités (inter)villageois, créé un sentier écotouristique, organisé des séances de cinéma-débat itinérant... « On installe l’écran sur le pick-up et on projette des films de sensibilisation en wolof et en français. Dans des villages sans électricité, c’est un moment très animé et utile pour permettre aux villageois de s’approprier les projets », explique Fatoumata Diop (Nébéday).

Avec Déficharpa, l’Opération 100 000 arbres et désormais GP Forêt – le dernier projet soutenu par l’Awac, avec l’appui d’ULB Coopération –, l’ONG locale développe une méthode de gestion participative des forêts du Saloum. « Dans ces forêts classées appartenant à l’Etat, les villageois n’ont aucun droit, que des obligations. En principe, ils ne peuvent couper que le bois mort, mais tout le monde triche et prend le bois vert », explique Jean Goepp. « J’ai un agent pour surveiller 2 140 hectares, c’est dérisoire », reconnaît l’inspecteur Fall. « On n’a jamais vraiment écouté l’avis des habitants sur ce sujet », souligne un chef de village non loin de Djilor. Désormais, des accords ont été passés avec les comités élus localement, les Eaux et Forêts et l’ONG. Un règlement collectif a été approuvé, ainsi qu’une liste de taxes et redevances : « Pour un panier de fruits, c’est 500 CFA (7,5 euros), une charrette de bois 250 CFA... C’est clair pour tout le monde. » Des écogardes veillent au grain : « On est là pour surveiller, expliquer et alerter l’autorité quand il le faut, mais on n’a aucun pouvoir administratif », insiste Kew Aliou Guèye. Et petit à petit, de l’école aux champs, les mentalités évoluent : « Avant, on se servait dans la forêt sans réfléchir. Sans elle, on ne pourra pas survivre. Il faut la protéger ensemble », résume fièrement Diouf, agriculteur, avant de plonger son regard dans un babobab centenaire.

A Toubacouta, au siège de Nébéday, les femmes gèrent une coopérative, un séchoir et une zone de production de bio-charbon.
A Toubacouta, au siège de Nébéday, les femmes gèrent une coopérative, un séchoir et une zone de production de bio-charbon.
H.do.

Des briquettes de biocharbon

« Attention au sens du vent ! », s’écrie Mamoub Lamine. Les femmes de Néma Ba s’activent autour des fours à pyrolyse. Elles chargent la paille séchée récoltée en été, avant de bouter le feu. Une fois le poussier refroidi, elles versent la matière dans une bassine, ajoutent de l’eau et font sécher le tout à l’air libre. « C’est la première étape pour fabriquer notre biocombustible », sourit une maman, son bébé sur le dos. Plus tard, on ajoutera de l’argile, 20 % de coques d’arachides et on pressera des briquettes. Un combustible d’avenir dans ce pays où 84 % des familles cuisinent au (charbon de) bois. « On valorise la paille inflammable, ce qui permet de réduire les feux de brousse, explique Clément Sambou. Ce biocharbon est durable, plus économique et plus performant. C’est une biomasse renouvelable. De plus, on coupe moins d’arbres et c’est moins de gaz à effet de serre émis. »

Avec l’appui d’un expert du Centre agronomique de Gembloux, Mike Temmermann, Nébéday a affiné le procédé, testé les briquettes dans la cuisine locale, mais aussi conçu une presse manuelle, puis mécanique. « L’idée étant d’augmenter la rentabilité et de réduire la pénibilité lors du pressage. » Car ici encore ce sont les femmes qui mettent la main à la pâte. Pour ramasser la paille, brûler le poussier, confectionner les briquettes et les commercialiser. Et convaincre leurs pairs que ce combustible est aussi efficace que le bois. « On a forcément tâtonné, explique Abdoulay Faty. Pour trouver le bon composant et le bon rendement, sensibiliser les femmes à cette nouvelle technique, produire de façon rentable, trouver des moyens de stocker la paille. »

Pas à pas, le projet se développe en réseau, grâce à des groupements de femmes motivées, comme à Diambalanté : « C’est dur, mais on avance, sourit la présidente. Les gens comprennent petit à petit l’intérêt du biocharbon. Et on espère bien que l’activité va se développer. »

« Trop de sel, moins de poissons »

Entre deux passages du bac, Foundiougne s’anime au rythme de son marché, entre l’odeur de fuel, de poissons séchés et de mangues bien mûres. Dans trois jours, c’est la Tabaski, la fête du mouton. Pape rapièce religieusement son filet. Ce matin, il a ramené l’équivalent d’un bac de 50 kilos. « Ce n’est pas assez, se désole le pêcheur, la vie est toujours plus chère. Et puis, il y a beaucoup plus de pirogues qu’avant et moins de poissons, l’eau est trop salée. Comment on va faire ? »

Dans le delta du Saloum, une réserve de biosphère reconnue comme patrimoine de l’Unesco depuis 1981, les temps sont durs pour tous ceux qui vivent de leur écosystème. Ici aussi, l’action de l’homme et les perturbations climatiques ont fait des ravages. Coincée entre la mer et la terre, la mangrove est menacée. « Sa surface totale est en net recul. Elle laisse place aux vasières nues ou terres salées (tannes). Les deux fleuves, le Sin et le Saloum, charrient de plus en plus de sable. Comme il pleut moins, le débit en eau douce a baissé. Et le taux de salinité a fortement augmenté », constate Stéphane Contini, agronome et coordinateur de l’ONG ADG Sénégal. La faune se régénère difficilement, des espèces de poissons disparaissent. Avec des effets en cascade sur terre aussi : trop de sel dans les puits, des sols lessivés, des conséquences néfastes sur l’agriculture... » Et pourtant, lorsqu’on navigue dans la mangrove, tout semble si paisible. Un héron Goliath passe dans le ciel. Quelques mulets jaillissent en surface. Les palétuviers, ces incroyables arbres amphibies, plongent leurs racines-échasses dans l’eau grisâtre. Et, des marais profonds jusqu’à la forêt claire, on découvre une immense biodiversité.

« Il ne faut pas se fier aux apparences, tempère Paco, écoguide indépendant, notre mangrove étouffe. A certains endroits, elle a même reculé de 250 mètres. Tilapias, dauphins, tortues se font toujours plus rares. »

Dans le delta du Saloum, la mangrove et ses palétuviers, ces splendides arbres amphibies, sont aujourd’hui menacés par l’action de l’homme et les perturbations climatiques.
Dans le delta du Saloum, la mangrove et ses palétuviers, ces splendides arbres amphibies, sont aujourd'hui menacés par l'action de l'homme et les perturbations climatiques.
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Pour préserver le Delta, ADG Sénégal, avec le soutien de la Région wallonne et en partenariat avec l’ONG locale APIL, mène un vase programme de restauration et de conservation de la mangrove. Sept communautés rurales, 30 villages, environ 4 000 familles sont impliquées, de près ou de loin, dans ce projet baptisé Precema.

Plantations à grande échelle, mise en place de techniques de coupe et de pêche durable, valorisation de produits locaux (huîtres, miel, fumage de poissons, fruits...), sensibilisation par les pairs, etc. « Tous ces projets ne sont pas imposés d’en haut. On travaille directement avec les familles, les groupements d’intérêt économique (GIE), les comités de villageois. Pour que ça change, il faut que les habitants s’approprient leur écosystème. »

« On part des usages des habitants. On réalise des cartographies communautaires. On définit ensemble les différentes zones (horticoles, terrestres, partagées...). L’approche techniciste ou policière, ça ne marche plus !  », ajoute Samba Atta Dabo, coordinateur de projets chez ADG.

Pour préserver la mangrove des coupes abusives, de la pêche anarchique, des trafics divers et de l’érosion des sols, « c’est un travail de longue haleine », insiste le président du comité des villageois de Diogane. D’un côté, il y a la protection de la biosphère, de l’autre les besoins économiques. « Et nous devons trouver un équilibre en travaillant avec les familles les plus motivées, pas contre leur gré », précise Stéphane Contini.

A Diogane comme ailleurs, ce sont les femmes qui sont aux manettes, via, notamment, les groupements d’intérêt économique. « Ce sont elles qui gèrent tout : la scolarité des enfants, l’argent, la popote... Les hommes, ils suivent derrière ! » Au cœur de leurs activités, il y a la valorisation des produits de la mangrove, les huîtres naturelles notamment, qui se développent sur les racines des palétuviers.

De l’eau jusqu’au cou parfois, à pieds nus, elles doivent affronter au couteau, la bassine sous le bras, l’entrelacs des racines, la vase, les coquilles tranchantes... « C’est une activité éprouvante, avec des risques de coupures, de blessures, mais aussi de noyade. Et ici, il n’y a pas de centre de santé à proximité », dit-on à Diogane. Une technique de pêche artisanale, mais également anarchique : « Nos grands-parents coupaient les racines du palétuvier à la machette et l’emportaient pour en décoller les huîtres après, sans penser au lendemain », rappelle Paco. Désormais, des « guirlandes » sont installées dans la mangrove. Il s’agit de piquets plantés dans la vase avec des ficelles tendues latéralement pour permettre aux huîtres de se fixer.

Après la pêche, les femmes devront ouvrir les coquillages, extraire la chair, les faire sécher et réaliser de petits paquets qui seront ensuite vendus aux marchés. « C’est un condiment très apprécié dans la cuisine », explique Absa.

Formations, mise à disposition de matériel de protection (gants, gilets, bottes...), aide à la gestion... ADG et APIL viennent en soutien aux groupes de femmes. Lesquelles s’appuient sur un système économique local et une approche participative (micro-crédit, caisse de solidarité, fonds de roulement...). « En terme de démocratie locale et participative, on est bien plus avancé que chez nous, constate le ministre Di Antonio. Tout est discuté, structuré. Ça prend sans doute plus de temps, mais c’est inspirant. »

« Avant, on travaillait sans technique, sans matériel. Aujourd’hui, c’est mieux, explique Mariama Bravo, la présidente du GIE de Bambougar. Mais, le problème, ça reste l’enclavement. On est très loin de tout. La petite pirogue ne suffit pas, il nous faudrait une pirogue motorisée. »

Samba les écoute, attentif, mais reste prudent : « On a étudié leur business plan. Ça coûte 2 millions de CFA (1 500 euros). La récolte est trop faible pour investir dans une telle pirogue. ».

Ici, on est dans tout sauf dans l’assistanat. L’objectif, c’est l’émancipation et l’autonomie des villageois(e)s. Pour le reboisement, le pragmatisme est également de mise (travail en réseau, sensibilisation par les pairs...). « On travaille à plusieurs pour faire pous- ser les graines, empoter, faire grandir les plants, qui seront ensuite revendus à ADG. Cela fait du boulot pour beaucoup de monde au village », se félicite Abdoulaye Diop, pépiniériste à Dialaba.

« On a planté 9 000 palétuviers l’an dernier. Tout le monde s’y est mis, c’était formidable. Avec ça, la mangrove revit. Lentement, mais sûrement », ajoute Diouf Coly Sarr, secrétaire du comité inter-villageois.

Un travail de longue haleine au service de l’homme et de la nature, qu’ADG Sénégal va poursuivre activement au travers d’autres projets (agroécologie, fabrication de foyers améliorés, production de fonio...) et via le Collectif Delta, qui réunit 8 ONG internationales dans 5 pays : « Tous les deltas sont aujourd’hui menacés, on doit unir nos forces », insiste le coordinateur d’ADG Sénégal. « Vu les prévisions catastrophiques en termes, notamment, d’élévation du niveau des océans, le Nord doit continuer à s’investir durablement dans le Sud. Sans quoi on va multiplier les catastrophes et le nombre de réfugiés climatiques ne fera que croître », enchaîne le ministre Di Antonio. Une indispensable coopération pour que Fatou et toutes les mamans du Saloum gardent fièrement espoir. Au cœur de cette mangrove magnifique qui étouffe peu à peu sous le sel et les bancs de sable.

Source : Imagine demain le monde, novembre-décembre 2016.