Victoire citoyenne face au charbon en Indonésie
© Henri Ismael / Greenpeace 2016

Victoire citoyenne face au charbon en Indonésie

L’Indonésie cherche des investisseurs pour agrandir une centrale au charbon, à Cirebon, sur l’île de Java. ING étudie le dossier. Les communautés locales, mécontentes de la centrale existante, ne veulent pas de ce projet d’expansion. La société civile internationale se mobilise pour les soutenir. Une mobilisation entendue car le permis d’environnement du projet d’expansion vient d’être annulé par un tribunal indonésien. Analyse.

Un pays peut-il se développer et lutter contre le réchauffement ? Le charbon est-il la seule énergie qui puisse permettre de sortir des millions de personnes de l’extrême pauvreté ? Les grandes banques peuvent-elles continuer d’investir dans les énergies fossiles ? Autant de questions se posent quand on commence à parler du désinvestissement.

Une campagne belge pour le « désinvestissement » 

Le désinvestissement (« divest », en anglais) est né fin 2013, à l’initiative de quelques étudiants américains inspirés du mouvement de désinvestissement des années 1980 en Afrique du Sud (qui, avec la fin de la Guerre froide, a joué un rôle déterminant pour précipiter la chute du régime d’Apartheid). Des citoyens du monde entier se mobilisent pour inciter tout citoyen et toute institution à retirer son argent des actifs liés au pétrole, au charbon et au gaz, et à ne plus y investir. Aux investissements publics, ils opposent des arguments éthiques et moraux ; aux investissements privés, l’absence de perspectives d’avenir et donc de rentabilité future. Fin 2014, 181 institutions et gouvernements locaux détenant plus de 50 milliards de dollars d’actifs se sont engagés à retirer leurs fonds des combustibles fossiles. Fin 2015, le compteur était déjà à 500 institutions représentant 3 400 000 milliards de dollars d’actifs [1], dont une multitude de villes, parmi lesquelles une vingtaine de capitales, dont Bruxelles. Les fonds de pension, les universités, les banques de dépôt, toute institution financière ou citoyen détenant des actifs financiers est appelé à réallouer cet argent dans d’autres secteurs de l’économie, moins dommageables à l’environnement. C’est le cadre de la campagne que vient de lancer la Coalition Climat, ASBL belge réunissant une soixantaine d’organisations francophones et néerlandophones souhaitant sensibiliser et mobiliser pour le climat. Les citoyens sont encouragés à interpeller leur banque [2]via le site internet ‘www.banqueroute.be’.

Quel est le profil énergétique de l’Indonésie ?

Quatrième pays le plus peuplé au monde avec 258 millions d’habitants (après la Chine, l’Inde et les Etats-Unis), l’Indonésie est un poids lourd démographique. Selon les statistiques du gouvernement [3], 82% des ménages sont reliés au réseau électrifié, ce qui signifie que plus de 46 millions de personnes vivent sans accès à l’électricité. Or il n’y a pas de développement possible sans énergie, et en particulier sans électricité.

L’Indonésie est aussi le cinquième producteur mondial de charbon et au taux actuel d’exploitation, ses réserves devraient durer 83 ans. Son charbon est de qualité inférieure par rapport à d’autres réserves, avec l’avantage que son prix est compétitif sur les marchés mondiaux. La Chine et l’Inde sont très demandeurs de ce type de charbon, et les premiers importateurs du charbon indonésien. S’appuyant sur ces exportations qui lui rapportent des devises, l’Indonésie compte développer l’exploitation de son propre charbon pour assurer l’électrification de l’ensemble de son territoire. Ainsi, alors qu’en 2011, il y avait 24% de charbon dans son mix énergétique (50% de pétrole, 20% de gaz et 6% de renouvelables), à l’horizon 2025,le gouvernement indonésien espère atteindre 30% de charbon(23% de pétrole, 20% de gaz et 26% de renouvelables).

Pourquoi la centrale à charbon de Cirebon posait-elle problème ?

Le souhait de l’Indonésie est donc de développer sa capacité de production électrique, en s’appuyant sur les ressources aisément disponibles, dont le charbon. Mais la population indonésienne n’est pas de cet avis. En témoignent les nombreuses mobilisations, notamment relayées par 11.11.11, Greenpeace et Friends of the Earth. Depuis quelques mois, le projet d’extension de la centrale de Cirebon, dans le village Kanci Kulon (district Astanajapura) sur l’île de Java, à l’Ouest de la capitale Jakarta. L’actuelle centrale électrique thermique (au charbon) est opérationnelle depuis mi-2012 et a une capacité de 660 Megawatt (MW). Elle est gérée par Cirebon Electric Power (CEP) [4], qui revend son électricité à la compagnie indonésienne d’électricité (PLN). L’objectif est d’agrandir cette centrale et d’installer deux autres unités de production, chacune de 1000 MW.

Or, depuis son installation en 2012, les habitants du village se plaignent de multiples nuisances. Leurs principales sources de revenus sont la pêche (à petite échelle) et la production de sel. Ils s’opposent aussi à la manière dont leurs terres ont été acquises et les permis environnementaux octroyés. « La construction de la centrale à charbon a détérioré la zone côtière, amenuisant leurs pêches de poisson et de crustacés », ont-ils dénoncé dans un courrier à la Banque japonaise de coopération internationale (JBIC), principal financeur de la joint-venture qui a financé la construction de la centrale. Par ailleurs, pour les producteurs de sel, il est devenu impossible de produire du sel de qualité, car le vent dissémine aux alentours les poussières noires des terrils.

Une victoire pour la population locale

Dans de telles situations, des mesures de compensation et de restauration de l’environnement et des conditions de vie doivent être mises en place. Malheureusement, la banque japonaise nie tout problème et les quelques mesures mises en place n’ont pas été suffisantes. Les villageois pointent donc le non-respect du code de conduite de la banque japonaise pour les aspects environnementaux et sociaux [5] et tiennent la JBIC pour responsable des dommages qui leur incombent.

La demande des villageois est donc claire : tant que JBIC n’a pas mené une enquête indépendante et pris les mesures adéquates pour réparer les dommages causés par la centrale, ils veulent l’arrêt de l’exploitation de la centrale et l’arrêt de tout financement au projet d’extension. Cette mobilisation citoyenne indonésienne a trouvé des échos internationaux, notamment grâce à l’association japonaise de Friends of the Earth et au réseau EndCoal. Des interpellations de la banque japonaise de coopération internationale et une action en justice au niveau indonésien ont été menées en parallèle. Si les pressions sur la banque japonaise ne l’ont pas empêchée de confirmer il y a quelques jours le financement du projet d’expansion, le tribunal administratif de Bandung a quant à lui annulé ce 19 avril le permis d’environnement pour le projet d’expansion. Une excellente nouvelle pour la population locale qui voit donc ce projet d’expansion à l’arrêt.

Quel est le rôle d’ING ?

La banque ING a contribué au financement de la construction de la première unité de la centrale à charbon et est associé à 5 autres banques [6] (dont le crédit agricole) dans l’étude du financement du projet d’expansion. Les principaux bailleurs sont la Banque japonaise de coopération internationale (JBIC) et l’agence de crédit à l’exportation coréenne (Export-Import Bank of Korea), raison pour laquelle les villageois se sont adressés à la JBIC. Néanmoins, les banques privées, et donc notre épargne, joue un rôle essentiel dans le financement de ces projets. Faut-il le rappeler, à l’occasion de la COP21, la banque ING avait annoncé des engagements louables, notamment par la voix de Katrien van Gennip [7], CEO d’ING France. Quelques semaines après avoir publié avec le Programme des Nations Unies pour l’Environnement le « Manifeste pour un impact positif »[UNEP Finance, [« Manifeste pour un impact positif ».]], elle a affirmé lors de la COP21 que « le marché a faim d’investissements dans les projets durables ». Ces annonces se reflètent dans un engagement très ambitieux de la banque, comme en témoigne le rapport d’activités 2015 : A l’occasion de la COP21 en novembre-décembre 2015, «  ING a annoncé qu’elle cesserait de financer de nouvelles centrales à charbon, et n’accepterait plus de clients dont les affaires en dépendent à plus de 50%  » [8].

Comme les marchés, la population indonésienne a elle aussi faim d’investissements dans des projets durables. Nous attendons d’ING qu’elle respecte ses engagements.

[2Les 4 grandes banques belges sont ciblées par la campagne : BNP Paribas Fortis, ING, KBC et Belfius.

[4CEP est une joint-venture de 4 entreprises : Marubeni Corporation (détenue par le Japon), Midland Power Co (Corée), Samtan Co LTD (Corée du Sud) et PT Indika Energy (Indonésie). Le financement de la centrale a été assuré majoritairement par la Banque japonaise de coopération internationale (JBIC).

[5Le code de conduite se nomme “JBIC Guidelines for confirmation of environmental and social considerations ». Pour plus d’informations sur les objections des villageois, voir ce document relayé par Friends of the Earth Japon

[6Les 5 banques sont ING, Crédit Agricole, Mizuho, SMBC, Mitsubishi UFG. Source : https://www.marketforces.org.au/research/indonesia/cirebon-2/#.

[7Site web d’ING France : https://info.ing.fr/COP21/ , consulté le 24 février 2017.

[8“In the run-up to the COP21 UN climate conference in Paris in November and December, ING ING announced it would stop financing new coal-fired power plants and thermal coal mines worldwide, and not accept new clients whose businesses are more than 50 percent dependent on them”.P3. : https://www.ing.com/ING-in-Society/Sustainability/Data-center/Sustainability-reports-archive.htm