achACT, parce que nous sommes tous des travailleurs

Depuis le mois de septembre, ne dites plus Campagne Vêtements propres mais bien achACT. Quinze ans après sa création, la Campagne Vêtements propres, versant belge francophone de la Clean Clothes Campaign au niveau international, change d’appellation et prend le nom d’achACT – Action Consommateurs Travailleurs. Après avoir passé au crible les conditions de travail dans le secteur de l’habillement, la plate-forme élargit son domaine de travail à d’autres secteurs (électronique, sport, jouets) mais son objectif reste le même : « informer le consommateur, individuel ou collectif, sur les pratiques des enseignes à qui il achète » et « casser la schizophrénie qui fait que quand on est consommateur, on oublie le travailleur derrière le produit, alors qu’on est soi-même travailleur. »

Frédéric Lévêque
Carole Crabbé
Michel Cermak
Mise en ligne le 10 janvier 2012
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Carole Crabbé
© achACT

Nous sommes à la fin des années ’80, plusieurs scandales éclatent et attirent l’attention de l’opinion publique sur les filières de production des vêtements. Des entreprises comme C&A et Levi’s sont pointées du doigt. La première exploite des enfants en Inde, la seconde importe dans des conditions inhumaines des travailleurs chinois pour ses usines du Pacifique. Parallèlement, des mouvements féministes tentent de se rassembler autour de revendications communes, comme des meilleures conditions de travail dans des secteurs où les femmes constituent la majorité de la main d’œuvre ouvrière. « De là est donc née l’idée de renforcer ces travailleurs qui se mobilisaient dans les usines du Sud en interpellant les clients de l’usine, à savoir les grandes marques et les grands distributeurs, au Nord », explique Carole Crabbé, d’achACT.

achACT, c’est l’acronyme pour Action Consommateurs Travailleurs, une organisation qui a vu le jour le 20 septembre dernier. Mais achACT n’est pas une organisation de plus du paysage associatif belge, c’est en réalité le nouveau nom d’une plateforme forte de plus de 15 ans d’expérience dans l’interpellation des enseignes du textile sur les conditions de travail dans leur filière d’approvisionnement. Elle se faisait appeler jusque-là « Campagne Vêtements propres » (CVP). Vivant avec son temps, la campagne s’offre aujourd’hui une nouvelle jeunesse et entend agir sur d’autres secteurs. Nous avons rencontré Carole Crabbé, sa coordinatrice depuis le début, pour dresser un bilan non exhaustif de la Campagne et discuter des projets d’avenir d’achACT.

Sur base de quel constat avez-vous décidé de travailler sur les filières du vêtement et de lancer la CVP ?
Fin des années ’80, SOMO, un centre néerlandais de recherches sur les multinationales, a fait le constat suivant : les multinationales, jusque-là identifiées comme un ensemble « maison mère et filiales », sont en fait bien plus internationales qu’il n’y paraît. Leurs filières d’approvisionnement, fournisseurs et sous-traitants sont éclatés aux quatre coins de la planète. Mais ce sont bien les grands distributeurs – les marques que nous connaissons – qui conservent un pouvoir économique quasiment absolu sur ces filières vu leur taille toujours plus grande face aux petits producteurs. Ils peuvent décider des prix et des délais de livraisons, donc de facto des salaires et conditions de travail, mais n’assument aucune responsabilité sociale sur ce qui se passe dans les usines qui produisent pour eux. Pourtant c’est souvent là que l’on constate les conditions de travail les plus déplorables. Donc, SOMO établit le concept de responsabilité, non plus simplement d’entreprise, mais de filière.

C’est donc lancé aux Pays-Bas mais quid de la Belgique ?
SOMO crée au milieu des années ’90 la Clean Clothes Campaign. Le mouvement grandit très vite, multiplie les partenariats avec des mouvements sociaux dans les pays de production et cherche rapidement à s’européaniser. Dès 1996, la Schone Kleren Campagne et la Campagne Vêtements Propres sont lancées parallèlement en Belgique. La CVP est initialement lancée par Oxfam Magasins du Monde (MdM). C’était avant tout une plateforme rassemblant syndicats, ONG, organisations de consommateurs et de commerce équitable. Au départ, nous avions 42 organisations intéressées, nous en sommes aujourd’hui à un noyau dur et actif de 25.

Quels sont vos moyens d’action ?
En Belgique, nous avons démarré avec un projet de tribunal permanent des peuples sur le droit des travailleurs dans les filières, avec des témoignages de travailleurs venant de sept usines produisant pour sept marques internationales (Disney, Nike, Levi’s, H&M, Adidas, C&A et Otto-Versand) qui étaient bien sûr invitées. Seule H&M est venue.

Parmi nos modes d’action, il y a ce que nous appelons les appels urgents : ce sont des mobilisations en réaction immédiate à une violation grave des droits des travailleurs signalée par un partenaire du Sud. On ne sait jamais quand ça va tomber ni combien de temps ça va durer. Ça demande beaucoup de flexibilité, ce qui n’était pas toujours compatible avec une grande structure comme Oxfam MdM. Donc, en 2004, la Campagne a pris son autonomie par rapport à Oxfam, mais avec son soutien. L’autonomie nous a permis d’essayer autre chose, par exemple : contacter directement un syndicat pour que ses délégués travaillant chez un distributeur l’interpellent directement sur un appel urgent. Ça ne fonctionne pas toujours mais on a de nombreux exemples positifs.

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L’usine Spectrum après l’effondrement
© achACT

Tu peux illustrer une de ces réussites ?
Il y a par exemple le cas de l’effondrement de l’usine Spectrum au Bangladesh en 2005 qui a fait 60 morts et 80 blessés. Deux entreprises en Belgique étaient clientes de cette usine : Carrefour et les t-shirts B&C. On les a contactées directement pour relayer les premières demandes très concrètes des organisations de travailleurs de l’usine : financer les bulldozers pour rechercher des survivants. Face à une réponse révoltante de Carrefour, on a contacté les délégués syndicaux de l’entreprise. Cela n’a pris que quelques jours avant qu’il y ait une première interpellation en conseil d’entreprise en Belgique, puis au niveau européen. Récemment, un fonds d’assistance aux victimes a enfin été mis en place, partiellement financé par les entreprises clientes.

Comment les entreprises réagissent à vos interpellations ?
Au début des années ’90, après les premiers grands scandales viennent les premières prises de position de grandes entreprises sur leur responsabilité sociale, qui consistent en de simples codes de conduite, vite oubliés dans un tiroir. Ce comportement existe encore aujourd’hui mais de plus en plus d’entreprises, grandes et petites, établissent des codes de conduites sérieux, des systèmes de contrôle crédibles et une réelle participation des travailleurs. La Campagne a clairement contribué à ce changement, en interpellant les entreprises, en proposant des codes de conduite de référence ou en démontrant en quoi de simples audits sociaux ne servent à rien, par exemple.

Ces codes de conduite empêchent-ils les abus ?
Là où il reste encore un énorme travail à réaliser, c’est de réussir à changer justement les pratiques qui mènent inévitablement aux abus. Tant qu’on ne touchera pas aux systèmes de fixation des prix (voir encadré) qui ne tiennent toujours pas compte d’un salaire minimum vital, de plafonds en nombre d’heures prestées par semaine, tant que les acheteurs professionnels des grandes marques recevront des bonus substantiels quand ils parviennent à réduire un coût ou un délai de production, les mêmes causes provoqueront les mêmes effets : des travailleurs surexploités et sous-payés au bout de la chaîne de production, loin de nos rues commerçantes. C’était d’ailleurs le thème de notre campagne « Meilleur marché » menée en 2009.

Pourquoi vouloir élargir votre travail au-delà du vêtement ?
Avec les années, on s’est progressivement intéressé à l’électronique, aux jouets, aux vêtements de sport dont les industries sont assez similaires à celles de l’habillement : grandes marques en positions dominantes, processus de production éclatés à l’échelle mondiale, délocalisations rapides, majorité de travailleurs femmes et migrants. De plus, beaucoup de nos partenaires dans les pays de production sont déjà actifs dans ces filières-là, nous avions donc déjà accès à une bonne partie du réseau dont nous aurons besoin pour travailler sur ces nouveaux thèmes.

La situation du droit des travailleurs est différente dans ces autres secteurs ?
Nous avons aussi pu constater l’énorme différence qu’il y a aujourd’hui entre les secteurs : dans la mode, après 15 ans de travail, on obtient aujourd’hui presque toujours une réponse, même si elle n’est pas toujours satisfaisante. Par contre, les constructeurs automobiles, par exemple, ne se donnent même pas la peine de répondre. Il y a donc un travail à faire pour conscientiser les entreprises, secteur par secteur, sur leurs responsabilités. On s’attaque donc aux quelques secteurs qui sont aujourd’hui au cœur des campagnes marketing, des budgets shopping, des désirs suggérés et des besoins créés, en cassant la schizophrénie qui fait que quand on est consommateur, on oublie le travailleur derrière le produit, alors qu’on est soi-même travailleur.

achACT pour Action Consommateurs Travailleurs. Pourquoi ce nom ? A qui cela s’adresse-t-il ?
Il fallait bien trouver un nom [rires]. C’est un nom qui répond à l’ouverture à de nouveaux secteurs et qui a en plus l’avantage d’être dynamique. achACT s’adresse à ses organisations membres et tient à ne pas se substituer à elles, chacune ayant son public et ses propres moyens pour le toucher. Le concept vise des interlocuteurs divers, particulièrement les citoyens dans leurs dimensions de consommateurs et de travailleurs, à l’échelle individuelle et collective, et les invite à devenir achACTeurs.

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Action sur la liberté d’expression
© Alexandre Seron 2007

L’idée très à la mode qu’on peut agir sur le monde par sa consommation !
On a facilement tendance à réduire un mouvement comme le nôtre à une fonction de conseil adressé au consommateur individuel à qui on dirait ce qu’il peut ou ne peut pas acheter. Mais cet aspect n’est qu’une partie infime de ce qu’on fait, et encore ce n’est pas exactement ça. On vise surtout à informer ce consommateur, individuel ou collectif, sur les pratiques des enseignes à qui il achète. Par contre, on n’est pas en position d’affirmer qu’une entreprise est parfaitement responsable et qu’une autre ne l’est pas. On n’a pas accès à toute l’information. On reste très dépendant de ce que l’entreprise veut bien nous dire et, malgré les contacts avec des travailleurs locaux, on ne peut prétendre avoir une vision exhaustive de l’impact social global de l’entreprise.

Vous n’octroyez pas de label ?
Contrairement à des labels environnementaux ou bio par exemple, on ne peut pas analyser un produit en fin de chaîne dans un magasin pour contrôler les conditions de travail dans lesquels il a été produit. On ne peut donc jamais affirmer qu’une filière de production est 100% responsable. D’autant que la plupart des droits des travailleurs ne sont pas tangibles. La liberté d’association des travailleurs par exemple : s’il n’y a pas de syndicats dans une usine, cela signifie-t-il qu’il y a un manque de liberté ou qu’au contraire les travailleurs n’en ressentent pas le besoin ? C’est pareil pour les discriminations. Tout ça est très complexe et cela n’a pas de sens de prétendre le résumer en un feu rouge ou un feu vert sur l’achat d’un produit. Par contre, on informe sur les labels qui existent et ce qu’ils signifient. Par exemple un T-shirt Max Havelaar est un T-shirt dont seul le coton est certifié équitable, pas nécessairement la manufacture.

Vous proposez des alternatives à certains produits ?
Il nous arrive d’en proposer, comme pendant notre campagne sur les jouets. Notre discours disait : « N’achetez pas mais louez, échangez, résistez aux campagnes marketing, réfléchissez aux clichés véhiculés par les jouets ». On vise donc à pousser à la réflexion sur sa consommation, en termes d’impact social, mais pas seulement. Au niveau individuel, on propose surtout aux citoyens un rôle d’interpellation, directe ou par écrit, des entreprises dont ils sont consommateurs (potentiels) et/ou travailleurs.

Relocaliser l’économie ne permettrait-il pas de mieux contrôler les filières de production ?
Dans un monde idéal, il n’y aurait pas de raison d’aller jusqu’en Chine pour faire produire nos vêtements ou nos jouets. On pourrait recréer de l’emploi ici en produisant localement, tout en repensant notre mode de consommation effrénée basé sur la surexploitation d’une main d’œuvre sous-payée. Quant à savoir quelles sont les premières étapes dans la transition vers ce monde idéal, il faut avant tout que les travailleurs du Bangladesh, par exemple, puissent se payer ce qu’ils produisent. Tout comme nous devrions consommer moins et mieux il faudrait qu’ils puissent travailler moins et dans de meilleures conditions. Le prix des produits reflètera alors le prix juste du travail qu’il nécessite.

C’est utopique ?
On en est encore loin ! Aujourd’hui, on vient d’obtenir au Bangladesh un salaire minimum légal qui ne vaut qu’un tiers du salaire minimum vital, qui permettrait à peine de se loger, de se nourrir et d’envoyer ses enfants à l’école. La relocalisation de l’économie devrait commencer par augmenter les niveaux de salaires, qui développeront les pouvoirs d’achat et les marchés locaux.

La relation producteur-distributeur

Les enchères inversées ou les travailleurs en soldes
Quand vous achetez un objet en seconde main sur eBay par exemple, il y a en général un vendeur et plusieurs acheteurs potentiels et celui qui emporte l’objet est celui qui sera prêt à payer le plus. Les enchères inversées, pratique courante dans le secteur de l’habillement, c’est un peu pareil. Sauf que ça se passe sur des plateformes spécialisées. Une grande marque mondiale – il y en a quelques dizaines - y place aux enchères une commande pour un certain nombre de vêtements que des milliers de producteurs se disputent au rabais. Tout ça se fait bien sûr sans aucun prix plancher qui pourrait correspondre au salaire horaire minimum vital multiplié par le nombre d’heures de travail que nécessite la commande. L’emportera celui qui est prêt au plus de sacrifices en termes de salaires et de conditions de travail. Pour cette fois, et jusqu’à la prochaine enchère. Ces pratiques, qui sont symptomatiques d’un monde et des valeurs qui le dominent, sont courantes chez Carrefour ou Trafic, par exemple.

Les centrales d’achat : le nœud du problème
Les filières d’approvisionnement entre le champ de coton et le magasin de mode peuvent être très variées. Mais beaucoup passent par ce qu’on appelle des centrales d’achat. Elles jouent le rôle d’intermédiaire entre les producteurs et les marques. Si une marque a déjà un pouvoir quasiment absolu sur un petit producteur, on peut imaginer le pouvoir infini d’une centrale d’achat qui représente plusieurs marques. C’est un combat déséquilibré cyniquement poussé à l’extrême, comme si n’en dépendaient pas les conditions de vies de millions de femmes et d’hommes.

Ce qui est sous-traité, c’est surtout les risques
Enfin, certains producteurs sont tellement fidélisés à leurs clients distributeurs qu’ils ne passent même plus par une centrale d’achat mais sont en contact direct avec les magasins, avec une vue permanente sur les stocks, pour les approvisionner au plus vite en fonction des fluctuations. Ces pratiques démontrent bien que les distributeurs ont peut-être externalisé la production et les risques de mauvaise publicité qui vont avec les mauvaises conditions de travail qu’on y rencontre, mais qu’au-delà de la structure juridique des entreprises les producteurs font bien partie virtuellement de la structure des distributeurs ou au moins de leur sphère d’influence proche.

P.-S.

Source : article publié dans dlm, demain le monde, n°11, janvier-février 2012.