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20 ans après le génocide, l’Afrique centrale à la croisée des chemins

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie
7 avril 2014

Vingt ans après le génocide, la région des Grands Lacs reste marquée par ses métastases. Que ce soit au Rwanda, au Congo ou au Burundi, de nouvelles constitutions ont été adoptées, des élections organisées et la croissance économique retrouvée. Mais les obstacles restent nombreux sur le chemin de la paix, de la démocratie et du développement.

Le 6 avril 1994, le Rwanda sombrait dans la pire tragédie de la seconde moitié du vingtième siècle : en douze semaines, quasiment à huis clos, près d’un million de Rwandais étaient méthodiquement massacrés parce qu’ils étaient Tutsi ou considérés comme leurs complices. Ce génocide s’est déroulé sans réaction notoire de ceux qui auraient pu l’arrêter. Pourtant, les signaux d’alarme n’ont pas manqué : la série de massacres et de tueries sélectives constatés au Rwanda en octobre 1990, janvier 1991, mars 1992 ; la mort de 200.000 Burundais durant la guerre qui a éclaté entre Tutsi et Hutu après l’assassinat en 1993 de Melchior Ndadaye, premier président élu du Burundi voisin ; les preuves accumulées depuis 1992 selon lesquelles les prêts du FMI et de la Banque mondiale étaient utilisés par le pouvoir rwandais pour acheter des armes ; le message codé envoyé le 11 janvier 1994 au siège de l’ONU par le général Dallaire, qui dirigeait la mission de l’ONU au Rwanda (MINUAR), décrivant les plans d’extermination... Mais la gestion calamiteuse de la situation par tous ceux qui savaient ou auraient dû savoir a permis l’indicible : l’aveuglement et la passivité du Conseil de sécurité de l’ONU ; le refus de tout engagement du Royaume-Uni et des États-Unis, réduisant le génocide à une « crise humanitaire » ; le double jeu de la France, défendant coûte que coûte le pouvoir hutu rwandais complice des génocidaires ; le retrait des troupes belges de la MINUAR, laissant la poignée de casques bleus encore présents sur place assister passivement à la boucherie… Le secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali, avouera en janvier 1995 qu’« avec 400 paras, on aurait pu éviter le génocide ». Dans un premier temps, certains n’ont voulu y voir que d’incompréhensibles et fatales luttes tribales, alors qu’il s’agissait d’un véritable plan d’anéantissement reposant sur une distinction largement instrumentalisée entre Hutu et Tutsi.

Ce constat d’échec n’a toutefois en rien poussé ceux qui savaient à tirer les leçons de leurs erreurs passées. Les métastases du génocide vont au contraire se développer jusqu’au Congo-Zaïre voisin et déboucher progressivement sur une véritable guerre continentale menée en territoire congolais et provoquant entre 3 et 4 millions de victimes directes ou indirectes. Profitant du parapluie de l’opération Turquoise déployé en juin 1994 par la France, des dizaines de milliers de miliciens hutu génocidaires vont fuir vers l’est du Congo-Zaïre et prendre en otage des centaines de milliers de réfugiés civils, en vue de se réarmer et de préparer une « guerre de revanche » au Rwanda. Il en découla une « première guerre » au Congo-Zaïre, orchestrée en 1996 depuis le Rwanda autour de la coalition de l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre) dirigée par Laurent-Désiré Kabila, qui va démanteler les camps menaçants et renverser Mobutu en mai 1997. Mais les relations entre le nouveau président Kabila et son parrain rwandais ne mettront pas longtemps à se dégrader : le Rwanda va invoquer un « droit de poursuite » des génocidaires pour envahir le Congo le 2 août 1998, soutenir un mouvement rebelle armé (le Rassemblement congolais pour la démocratie) et s’allier à l’Ouganda pour déclencher une « deuxième guerre » opposant durant près de cinq ans entre six et dix pays africains (eux-mêmes soutenus par des parrains internationaux) et aboutissant au découpage du territoire congolais en trois zones d’influence. Il faudra une série de tournants politiques pour que les conditions internationales soient enfin propices à une « pacification au forceps » suite à l’accord de paix signé en décembre 2002 à Pretoria entre les différentes parties au conflit.

Les stigmates du génocide

Vingt ans après le génocide, l’Afrique centrale reste marquée par ses stigmates. Malgré les transitions post-conflits, l’adoption de nouvelles constitutions, l’organisation d’élections et le retour de la croissance économique, de nombreux obstacles parsèment la route vers la paix, la démocratie et le développement.

Sur le plan de la paix, la présence au Congo de la plus importante mission de maintien de la paix des Nations unies, la MONUSCO qui a remplacé la MONUC en juillet 2010, n’a pas suffi à mettre un terme à l’insécurité dans les Grands Lacs. La reconstruction de la région est ainsi conditionnée au démantèlement des mouvements rebelles qui sont le fruit des rivalités régionales et se nourrissent de l’exploitation illégale des ressources naturelles. A cette aune, la démobilisation en novembre 2013 du mouvement rebelle « M23 » et la volonté affichée de démanteler les autres groupes armés, suite à la mise sur pied d’une Brigade spéciale d’intervention de plus de 3.000 soldats africains aux côtés de la MONUSCO, permet d’entretenir l’espoir d’enfin restaurer la paix dans les Grands Lacs. Mais cet espoir reste fragile, tant les perspectives de paix du passé ont inlassablement semé les germes des futurs conflits.

Sur le plan de la démocratie, alors que les trois présidents Kagame, Kabila et Nkurunziza ont entamé leur second mandat qui, selon les trois constitutions, est censé être leur dernier, la question se pose de leur intention de quitter le pouvoir comme prévu ou de s’y accrocher coûte que coûte, suivant en cela un scénario trop souvent constaté en Afrique. Les efforts diplomatiques et financiers consentis pour instaurer des institutions démocratiques suite à de laborieux compromis risquent dès lors d’être réduits à néant, tandis que l’indépendance de la justice et de la presse est quasi inexistante, que l’opposition politique est muselée et que la société civile est fréquemment menacée.

Sur le plan du développement, les dégâts causés par le génocide au Rwanda et les années de guerre au Congo et au Burundi ont fait de ces trois pays des archétypes d’Etats fragiles « post-conflit » à reconstruire. La croissance économique est de retour, mais elle ne bénéficie qu’à une minorité et ne génère que trop peu de recettes fiscales et d’emplois décents. Le contraste est toutefois de plus en plus grand entre le Congo et le Burundi, qui restent relégués aux derniers rangs du classement mondial de l’indice de développement humain (IDH), et le Rwanda, érigé en modèle des objectifs du millénaire pour le développement et qui ambitionne de devenir le « Singapour africain » – même si la vitrine économique de Kigali cache d’importantes poches de pauvreté en milieu rural et que le Rwanda tire profit du commerce illégal des ressources congolaises.

Vingt ans après le génocide, l’Afrique centrale se trouve ainsi – une nouvelle fois – à la croisée des chemins : la paix et le développement régional implique de substituer aux « Etats rentiers » et aux rivalités qui ont caractérisé l’économie politique des Grands Lacs une véritable politique de coopération régionale.

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