Conférence sur le financement du développement #FFD4

À Séville, le multilatéralisme de façade au prix des objectifs de développement durable

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La Quatrième Conférence de l’ONU sur le financement du développement se tient à Séville du 30 juin au 3 juillet. En dépit de l’importance des enjeux, cette rencontre internationale n’attire que peu l’attention politique et médiatique, en raison notamment d’une actualité internationale dominée par la multiplication des conflits. Pourtant, les questions au cœur de cette conférence sont cruciales : dette extérieure, fiscalité internationale, aide publique au développement, commerce international et financement climatique. Explications.

Concrètement, il se passe quoi à Séville ?

La capitale andalouse accueille la Quatrième Conférence de l’ONU sur le financement du développement, succédant à celles de Monterrey (2002), Doha (2008) et Addis-Abeba (2015).

Ces conférences constituent le principal cadre onusien pour définir les grandes orientations mondiales du financement du développement. Elles réunissent chefs d’État, représentants d’institutions financières (FMI, Banque mondiale), d’organisations internationales et acteurs de la société civile.

Certes, les enjeux liés au financement du développement font l’objet de discussions à tous les niveaux de pouvoir, du local à l’international, mais ces conférences des Nations unies demeurent le principal forum multilatéral chargé de fixer les objectifs internationaux en la matière.

En quelques mots, c’est quoi le financement du développement ?

En quoi consistent les Objectifs du développement durables ?

En 2015, les chefs d’État de 193 pays membres de l’ONU ont adopté un nouvel agenda du développement durable visant à construire, d’ici 2030, un monde plus juste, durable et en paix. Cet agenda, connu sous le nom d’Agenda 2030 Agenda 2030 , fixe 17 Objectifs de développement durable (ODD en français, ou Sustainable Development Goals – SDG – en anglais) et 169 cibles à atteindre dans des domaines aussi variés que l’éradication de la pauvreté, la lutte contre la faim, l’accès à une éducation de qualité, la réduction des inégalités, les modes de production et de consommation durables, ou encore la lutte contre le changement climatique Justice climatique
changement climatique
changements climatiques
.

Ces objectifs sont-ils en voie d’être atteints ?

Pas vraiment. L’Agenda 2030 est aujourd’hui sérieusement menacé par un contexte international profondément bouleversé. Les crises successives — sanitaires, économiques, sociales et environnementales — des dernières années ont fortement freiné les progrès du développement durable.

Selon la Banque mondiale, « la pandémie a provoqué un choc historique pour la pauvreté dans le monde », plongeant environ 70 millions de personnes supplémentaires dans l’extrême pauvreté, faisant passer le taux mondial de 8,4 % en 2019 à 9,3 % en 2020 [1]. Parallèlement, l’insécurité alimentaire s’est aggravée : le nombre de personnes souffrant de la faim a augmenté de 150 millions entre 2019 et 2021, atteignant 828 millions selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) [2].

Les besoins croissent mais les moyens diminuent.

Pourquoi les besoins de financement sont-ils en croissance ?

L’éloignement progressif des Objectifs de développement durable (ODD) entraîne mécaniquement une augmentation des besoins de financement : plus les progrès stagnent ou régressent, plus les investissements nécessaires pour rattraper le retard deviennent importants.

En 2015, le déficit annuel d’investissement, public et privé, dans les secteurs clés des ODD — pauvreté, sécurité alimentaire, santé, éducation, protection sociale, climat — était estimé à 2 500 milliards de dollars [3]. En 2023, les Nations unies ont réévalué ce déficit à plus de 4 000 milliards de dollars [4].

Et donc les ressources financières sont en baisse ?

C’est en tout cas le cas en matière d’aide publique au développement coopération au développement
aide publique au développement
aide au développement
(APD), qui a diminué en 2024 et devrait continuer à reculer en 2025, à la suite des importantes coupes budgétaires annoncées. Mais l’APD ne représente qu’une partie des ressources mobilisables. Les recettes fiscales, le commerce international et les investissements constituent également des leviers essentiels.

Si ces sources peuvent être significatives, leur mobilisation reste largement entravée par des règles internationales profondément inéquitables en matière de fiscalité, de dette et de gouvernance économique. Ces injustices structurelles limitent la capacité des pays à faible revenu à générer par eux-mêmes les financements nécessaires pour répondre à leurs besoins de développement.

Pourtant, quand on veut on peut comme en témoigne le dernier sommet de l’OTAN …

En effet, le contraste est grand avec l’engagement des pays de l’OTAN à mobiliser, à la demande de l’administration Trump, 5% de leur PIB en dépenses militaires et de sécurité.

Cependant, la dimension militaire ne pourra jamais qu’être qu’un aspect parmi d’autres de la sécurité globale. La pauvreté, l’exclusion sociale et les inégalités sont les facteurs majeurs de l’instabilité mondiale. À ce titre, la coopération au développement — ainsi que la sécurité sociale — joue un rôle essentiel : il ne peut y avoir de développement sans paix, mais il ne peut y avoir de paix durable sans développement durable.

Qui finance le financement du développement ?

En réalité, tout le monde y contribue : les citoyens et citoyennes, les États, les organisations internationales (ONU, FMI, Banque de développement, les personnes migrantes, les entités privées, les fondations privées, etc.

On distingue généralement deux grandes catégories de ressources mobilisables pour financer le développement. D’une part, les ressources domestiques, c’est-à-dire celles générées par l’économie d’un pays, notamment à travers une collecte efficace des impôts et la mobilisation de l’épargne nationale.

D’autre part, les ressources externes, qui comprennent l’aide publique au développement – qu’elle soit bilatérale ou multilatérale –, les investissements privés étrangers, les transferts financiers des diasporas vers leur pays d’origine, les recettes issues du commerce international, ainsi que les annulations de dettes. À cela peut s’ajouter le recours à l’endettement extérieur, pour autant qu’il soit encadré et soutenable, afin de ne pas compromettre la stabilité économique des pays concernés.

Comment cela se passe-t-il au niveau belge ?

En Belgique, les discussions sur le financement du développement se déroulent à plusieurs niveaux. Au niveau fédéral, ce sont non seulement les politiques d’aide au développement et de relations extérieures qui comptent, mais aussi les politiques fiscales, climatiques et migratoires.

Au niveau des Régions et des Communautés, certaines politiques — notamment en matière commerciale, agricole, climatique et éducative — peuvent également influencer la capacité des pays du Sud à financer leur développement.

Au niveau international, la Belgique a un rôle clé dans la définition des positions européennes et dans les négociations internationales.

Quelle est la position de l’Union européenne dans les discussions autour de la conférence de Séville ?

Les négociations préparatoires du Sommet de Séville ont abouti, deux semaines avant le sommet, à un texte final intitulé « Compromiso de Sevilla ». Si le texte initial contenait des promesses encourageantes, le compromis final ne répond ni aux besoins des pays en développement, ni à l’urgence sociale et climatique. Ce recul s’explique par la pression des pays riches, dont l’Union européenne.

L’Union européenne a bloqué des réformes majeures, comme la refonte des institutions financières internationales et la gestion de la dette. Elle continue d’orienter son aide publique au développement en fonction de ses priorités économiques et géopolitiques.

Ce positionnement tranche avec celui de 2002, lorsqu’elle avait activement contribué à l’adoption du Consensus de Monterrey, un accord qui visait à financer les Objectifs du millénaire de l’ONU, prédécesseurs de ceux de développement durable.

Quel bilan peut-on déjà tirer de la Conférence de Séville ?

Le 17 juin, le document final de la Conférence a été adopté à New York, sous le nom de Compromiso de Sevilla [5], et ce avant même que le sommet ait lieu.

Si le texte initial contenait des promesses encourageantes, le compromis final ne répond ni aux besoins des pays en développement, ni à l’urgence sociale et climatique. Bien qu’il ait été adopté par consensus, il n’a pas été approuvé par les États-Unis, qui ont déposé pas moins de 400 amendements dans le but de le vider de sa substance. Au final, la déclaration de 38 pages comporte une série d’engagements qui vont dans le bon sens, mais qui manquent cruellement d’ambition et qui ne sont pas à la hauteur des enjeux mondiaux.

Certes, dans un contexte mondial de polarisation croissante et de conflits, le fait d’avoir pu conclure un accord multilatéral sur le financement du développement durable mérite en soi d’être salué. Toutefois, dans leur tentative de sauver le multilatéralisme, les gouvernements ont échoué à sauver les Objectifs de développement durable.

Malgré quelques avancées sur la transparence fiscale et la justice de genre, les engagements concernant la restructuration de la dette et la réforme fiscale restent vagues, tandis que la gouvernance de l’aide publique au développement demeure largement dominée par les pays industrialisés.

À quoi sert cette Conférence si le document final a déjà été négocié ?

La conférence proprement dite sera l’occasion de valider officiellement ce document, mais aussi de comprendre et d’échanger sur les intentions des États membres pour sa mise en œuvre. Son succès dépendra « de la capacité des pays en développement et de la société civile mondiale à imposer un agenda alternatif — fondé sur les droits plutôt que sur des conditions, sur le partenariat plutôt que sur la dépendance, et sur l’égalité plutôt que sur le paternalisme » [6].

Que revendique le CNCD-11.11.11 ?

Le CNCD-11.11.11 plaide pour que la Belgique veille à la cohérence de l’ensemble de ses politiques— qu’elles soient financières, climatiques, commerciales, agricoles ou migratoires — afin qu’elles servent pleinement les objectifs de développement durable. Cela implique de jouer un rôle actif et positif sur la scène internationale, notamment au sein de l’Union européenne et des Nations unies, qui doit se traduire notamment par :

  • Un soutien à la création d’une convention internationale encadrant la gestion de la dette souveraine.
  • Un soutien à l’élaboration d’une convention fiscale multilatérale portée par les Nations unies.
  • Un soutien à la mise en place d’une convention sur l’aide publique au développement sous l’égide des Nations unies.
  • Le respect des engagements internationaux, en consacrant 0,7 % du Revenu National Brut à l’aide publique au développement, tout en veillant à ce que cette aide respecte les principes d’efficacité.

[1Groupe Banque mondiale, Corriger le tir. Rapport 2022 sur la pauvreté et la prospérité partagée, Washington, 2022, p. xi

[2FAO. L’État de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde 2022. Rome, 2022, 285 p.

[3CNUCED (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement), World Investment Report 2014 : Investing in the SDGs – An Action Plan, Nations unies, 2014, p. 140.

[4CNUCED, SDG Investment Trends Monitor – Issue 4, Nations unies, septembre 2023, p. 2..

[5Compromiso de Sevilla for action 16 June.pdf

[6Ahmad M. Awad, The Seville Conference on Financing for Development : Towards Financial Justice for the Peoples of the Global South, Opinion & Analysis, dernière mise à jour 22 juin 2025.