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Afghanistan : loin de la stabilité et du développement

Rabab Khairy Rabab Khairy
11 octobre 2010

Le 7 octobre dernier, cela faisait neuf ans déjà que les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN ont lancé leur intervention militaire en Afghanistan au nom de la « guerre contre le terrorisme ». Rabab Khairy dresse un constat de cette intervention en s’attardant sur les enjeux de l’aide au développement et de son instrumentalisation par les militaires.

Neuf ans déjà que l’Afghanistan endure une intervention étrangère au nom de la « guerre contre le terrorisme ». Mais cela fait plus de trois décennies que des conflits déchirent ce pays d’Asie centrale. Depuis 1978 [1], le pays n’a connu ni période de stabilité ni de développement. La dernière guerre en date lancée par les Etats-Unis et leurs alliés de l’Alliance atlantique ne vient donc que creuser encore davantage le fossé des inégalités humaines, sociales et économiques que subit la population afghane.

La guerre a été lancée le 7 octobre 2001. Près d’un mois après les attentats du 11-Septembre. L’objectif déclaré était de contrer et démanteler les bastions du terrorisme international qui avaient trouvé refuge en Afghanistan, tout en menant une stratégie qui se voulait vertueuse de « state-building » [2]. Mais ce n’est pas se fourvoyer que de considérer que des enjeux stratégiques de première importance se dissimulent derrière l’intervention militaire de l’OTAN. La région abrite en effet d’énormes ressources énergétiques et le contrôle des voies d’acheminement de celles-ci passe obligatoirement par le contrôle de l’Afghanistan en plus de la présence occidentale dans la majorité des pays de la région [3].

Un constat amer et sombre

Aujourd’hui, le constat est amer. L’impression qui domine est que le pays s’enfonce toujours davantage dans l’insécurité et l’instabilité qui entraînent la chute des indicateurs de développement et des conditions de vie de plus en plus difficiles pour une population qui n’en avait pas besoin. Selon le dernier rapport du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) de 2009, 73% de la population n’a toujours pas accès à l’eau potable. La mortalité infantile (165 pour 1000) et la mortalité des femmes suite à des complications de leur grossesse [4] sont parmi les plus élevées du monde. Les seuls domaines dans lesquels des progrès relatifs ont été réalisés par rapport à la période précédant la guerre sont ceux de la santé et de l’éducation, mais uniquement dans certaines zones et absolument pas dans les plus reculées ou les plus fortement exposées aux combats.

Amer, le constat est aussi sombre car faute d’inverser la tendance, les politiques d’intervention des pays de l’OTAN semblent poursuivre l’intensification de l’effort militaire. Il existe un déséquilibre important entre les ressources accordées aux opérations militaires et celles accordées au développement. L’aide humanitaire représente moins de 10% des dépenses militaires réalisées par les troupes des pays donateurs [5]. Cela se vérifie en Belgique où, en 2010, 109 millions d’euros sont consacrés à son intervention militaire alors que seulement 12 millions à l’effort civil. Il est ainsi paradoxal d’observer la concomitance de l’augmentation des effectifs militaires occidentaux – quelque 150 000 hommes - et afghans et la croissance de l’insécurité, du nombre de civils tués, de déplacements de populations et de réfugiés. Rien que pour l’année 2009, 2 412 civils ont été tués selon la MANUA (Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan), ce qui représente une augmentation de 259% de tués depuis 2006.

De plus, l’échec de l’instauration d’un Etat de droit sur l’ensemble du territoire entraîne une corruption et une criminalité qui gangrènent l’ensemble de l’économie du pays. En 2009, l’Afghanistan a été placé à l’avant-dernière place du classement de l’index de corruption de l’ONG Transparency International. D’où un cercle vicieux qui se met en place dans lequel les bailleurs de fonds rechignent à verser directement l’aide aux ministères de peur que celle-ci soit détournée, ceux-ci se retrouvant ainsi sans budget pour mener à bien leurs missions.

Les dangers de la militarisation de l’aide

En plus du déséquilibre budgétaire en faveur de l’effort militaire, on constate une gestion de l’aide très hasardeuse. Dès le début de l’intervention, les erreurs ont été multipliées pour mener de front l’instauration de la sécurité dans le pays et permettre le développement de celui-ci. La plus grave de toute fut d’associer « le militaire » à « l’aide au développement ». Un récent rapport d’Oxfam [6] constate ainsi que bien que plus de 40 milliards de dollars ont été investis dans l’aide internationale en Afghanistan depuis 2002, « bon nombre des priorités les plus urgentes pour les Afghans, comme l’établissement d’un Etat de droit ou la lutte contre la pauvreté, ont été écartées au détriment d’une utilisation de plus en plus militarisée de l’aide ».

Plus concrètement, les pays contributeurs canalisent l’argent de l’aide vers les zones où ils ont des troupes et, plus grave encore, allouent ces fonds à des projets réalisés directement par des équipes sous commandement militaire. L’essentiel des fonds d’aide va ainsi aux Equipes de reconstruction provinciales (ERP) créées pour répondre à la doctrine militaire américaine « Win hearts and minds » visant à faciliter les opérations militaires en gagnant « le cœur et les esprits » des populations. Or leurs projets ne visent que du court terme et sont menés sans implication communautaires. Du fait qu’ils sont d’origine militaire, ils deviennent des cibles pour les factions anti-gouvernementales. Le rapport d’Oxfam international pointe ainsi du doigt la priorité donnée par nombre d’ERP à la construction d’écoles, qui deviennent autant de cibles d’attaques ; celles-ci ayant augmenté de 200% cette année par rapport à 2009 !

L’aide doit être fournie en fonction des besoins des populations et non en fonction des zones d’intervention des troupes militaires occidentales

Un autre effet négatif et dangereux de cette militarisation de l’aide est la confusion des genres qui est créée dans l’esprit de la population afghane et qui expose la vie des travailleurs sociaux et humanitaires qui tentent de maintenir leurs activités dans les zones à risques, souvent là où les besoins sont les plus criants. Le corollaire de cet effet est la réduction des zones dans lesquelles les ONG s’autorisent à agir. Depuis le début de la guerre, Médecins sans Frontières (MSF) alerte les donateurs sur ce danger. Après plus de 24 années de présence en Afghanistan, MSF a décidé de se retirer en juillet 2004 après l’assassinat de cinq de ses volontaires. Si la célèbre organisation est revenue depuis, elle limite son intervention à certaines zones précises, comme bien d’autres ONG internationales, pour ne pas risquer d’autres attaques contre ses équipes tout en continuant à dénoncer le mélange des genres que les forces de l’OTAN entretiennent.

Un changement de cap nécessaire

Au vu du bilan de la guerre, la stratégie d’aide fournie à l’Afghanistan aurait pu être remise en question lors de la dernière conférence des pays donateurs qui s’est tenue à Kaboul le 20 juillet. Il n’en a rien été. Les mêmes recommandations que lors des huit conférences internationales précédentes ont été formulées pour un assainissement et une plus grande transparence des comptes de l’Etat et une implication renforcée pour le développement du pays.

Pourtant, seul un changement de stratégie à 360° de la part des acteurs en présence pourra lancer une dynamique positive. Les pays qui interviennent en Afghanistan doivent se rendre à l’évidence que l’option du tout militaire n’est pas la solution. En lieu et place, il est nécessaire de rechercher une solution politico-diplomatique au conflit. Les efforts de la communauté internationale doivent être mobilisés pour une médiation visant à encourager un processus de dialogue et de négociation nationale entre toutes les parties au conflit, tout en y associant les pays de la région.

En ce qui concerne l’aide au développement, son instrumentalisation doit être interrompue car elle représente un obstacle dangereux à l’action de développement. L’aide doit être fournie en fonction des besoins des populations et non en fonction des zones d’intervention des troupes militaires occidentales et doit être mise en œuvre par des professionnels du développement et non par des militaires. Les actions de développement doivent faire participer la société civile afghane à la reconstruction de leur pays. Une société civile forte est nécessaire pour le développement et le bon fonctionnement du pays et un gage de démocratie et de transparence.


Retrait des troupes belges !

Le 19 mars, le gouvernement belge décidait de façon unilatérale de prolonger l’engagement des troupes belges en Afghanistan jusqu’à la fin 2011. Cette décision n’a fait l’objet que d’une simple discussion a posteriori en Commissions des Relations extérieures et de la Défense nationale de la Chambre. La Belgique en Afghanistan, c’est 626 soldats et 6 avions de combat F-16 et un coût pour le contribuable estimé à près de 110 millions d’euros rien que pour l’année 2010.

Ailleurs, les débats sont plus vivaces. Au Pays-Bas, le gouvernement est tombé en février faute d’un accord pour le prolongement des forces néerlandaises et la décision de leur retrait en août 2010 a été maintenue. En Allemagne, les débats font rage entre formations politiques et dans les médias. Le Canada a informé du retrait de ses troupes en 2011. Et même le président américain a annoncé un début de retrait des siennes en juillet 2011. En Belgique, notre gouvernement, aujourd’hui en affaires courantes, semble surtout vouloir se faire bien voir de la Maison Blanche et ce malgré le fait que les troupes belges se sont retrouvées ces derniers temps dans de pénibles situations de combat.

Pour motiver cette décision, le ministre des Affaires étrangères, Steven Vanackere, a déclaré qu’une stratégie de sortie ne peut être liée à un calendrier, mais seulement à des résultats. Et Yves Leterme d’ajouter que les objectifs à atteindre en Afghanistan sont : sécurité, stabilité, bonne gouvernance, ordre et État de droit. Ces déclarations, prononcées en mars 2010, ne tiennent absolument pas compte du résultat catastrophique de 9 ans de guerre. Il est paradoxal que les combats n’ont fait que renforcer l’insurrection de groupes armés afghans, y compris ceux des Talibans. Au point que les Etats-Unis envisagent de négocier avec les Talibans « les plus modérés ».

[1L’instabilité chronique de l’Afghanistan dure depuis le 19e siècle avec les différentes invasions britanniques et russes. L’intervention soviétique (1978-1989) qui fit plus d’un million de morts a été suivie par une guerre civile qui dura jusqu’à la prise de pouvoir des Talibans en 1996.

[2Construire un État qui fonctionne.

[3Il n’y a qu’à voir le nombre de bases militaires américaines installées dans la région : Turkménistan, Tadjikistan, Ouzbékistan, Kirghizstan, destinées à garder sous influence des Etats-Unis cette région au détriment d’autres puissances régionales : Russie, Chine ou Iran.

[4Toutes les ½ heure, une femme meurt des suites de complications liées à sa grossesse.

[5Selon l’Agency Coordinating Body for Afghanistan Relief (ACBAR) – coordination des ONG présentes en Afghanistan.

[6« Promesses, Promesses » - Note d’information sur la conférence de Kaboul en Afghanistan – Oxfam international, 19 juillet 2010.

Source : dlm, demain le monde, n°3, septembre-octobre 2010.

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  • Nathalie Janne d’Othée

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