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Africa Unite. La renaissance du mouvement panafricaniste

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
28 décembre 2017

Imagine demain le monde - Né à la fin du 19e siècle, dans les Caraïbes, chez les descendants d’esclaves, le mouvement panafricaniste renaît aujourd’hui sous des formes nouvelles, porté par des (jeunes) collectifs citoyens qui ont soif de liberté et d’unité. Et rêvent d’une conscience africaine commune au continent et à sa diaspora.

« Avec l’émergence des mouvements citoyens animés d’un esprit d’unité comme Balai citoyen (au Burkina Faso), Y’en a marre (Sénégal), Filimbi ou La Lucha (Congo), qui s’affirment ces dernières années sur tout le continent, on voit émerger une nouvelle forme de panafricanisme, constate Kalvin Soiresse, journaliste togolais installé en Belgique. Au sein de la diaspora, des jeunes gens s’engagent pour faire entendre leur voix. A l’image de ces militants qui, récemment encore, ont demandé aux autorités de la commune d’Ixelles, en région bruxelloise, de rebaptiser l’une de ses places en place Lumumba. »

Le panafricanisme, mouvement de pensée et d’action politique qui rêve d’unifier le continent africain, de le connecter à la diaspora et de le faire dialoguer sur un pied d’égalité avec le reste du monde, connaît aujourd’hui une petite renaissance au travers de centaines de mouvements citoyens qui l’animent en Afrique, en Europe ou sur le continent américain.

Au sein de la diaspora, des jeunes gens s’engagent pour faire entendre leur voix. En Belgique,on voit des collectifs s’interroger sur le passé colonial.

« La chape de plomb des dictatures des Mobutu, Bokassa et autre Amine Dada avait mis l’idée sous le boisseau, poursuit le journaliste. Longtemps, l’idéal panafricain n’a subsisté qu’au travers de la musique ou d’événements sportifs comme la très populaire Coupe d’Afrique des nations (la CAN) qui met en compétition toutes les équipes nationales de football. Cet idéal revient aujourd’hui en force porté par de nouveaux mouvements sociaux. En Belgique, on voit des collectifs s’interroger sur le passé colonial, militer contre les discriminations ici, pour l’unité en Afrique là-bas, et contre le capitalisme partout dans le monde. »

Porté par des médias dont l’audience dépasse les frontières, comme Africa 24, Télé Sud ou l’hebdomadaire Jeune Afrique, l’esprit panafricain est défendu par une foule d’associations qui multiplient les manifestations, rencontres et publications. L’historien Amzat Boukari-Yabara milite dans l’une des plus dynamiques d’entre elles, la Ligue Panafricaine-Umoja. Basée à Paris, celle- ci s’attache à tisser un réseau d’antennes à travers tout le continent pour relayer son message. « L’Afrique est partagée en Etats- Nations érigés sur des territoires super ciels, dénonce Amzat Boukari-Yabara. Leurs frontières ne correspondent pas aux pratiques des populations, elles empêchent la constitution de bassins démographiques suffisamment vastes pour permettre un développement économique. Il convient de placer la question des frontières et de leur absurdité au cœur de la vie politique. Nous voulons être présents dans tous les pays afin d’intervenir à chaque échéance électorale. En Belgique, les électeurs interrogent les candidats sur leur projet européen. Ce n’est pas le cas en Afrique. Nous voulons systématiser cette pratique. »

Sous le slogan « Africa Unite », le panafricanisme s’est construit sur l’idée de l’existence d’une civilisation africaine et de son caractère indivisible. Cette conviction a par la suite engagé le mouvement dans la lutte anticoloniale qui a abouti à la vague des décolonisations et au morcellement du continent en 52 puis en 54 pays différents. « Accomplissant son objectif d’émancipation des Africains, note Lazare Ki-Zerbo, ancien haut fonctionnaire international vivant à Paris, le panafricanisme a encouragé la création d’Etats indépendants qui font obstacle à son projet d’unité. C’est un paradoxe important, mais il n’a pas écarté l’idéal d’unité qui reste l’une des formules les plus populaires du mouvement. »

Philosophe de formation, coordinateur d’un livre sur le panafricanisme, Lazare Ki-Zerbo, place, aujourd’hui encore, l’unité parmi les trois fondements du panafricanisme contemporain. « Au-delà des frontières, il existe une unité culturelle de l’Afrique, argumente-t-il. Cette unité n’est en rien une uniformité, mais une diversité qui se distingue par sa capacité de rassemblement. Je prends l’exemple des langues. Les Africains pratiquent des centaines de dialectes. La linguistique montre cependant qu’il existe quelques langues véhiculaires comme le swahili ou le lingala qui transcendent les frontières et réunissent des millions de locuteurs. Le second fondement du panafricanisme est la réalité d’une identité africaine qui repose sur une ouverture à l’autre, un art du vivre-ensemble qui dépasse les altérités. Et enfin, il y a le partage de la mémoire commune des différentes traites des esclaves. Ces moments très difficiles constituent un héritage important. »

Une renaissance possible

Amzat Boukari-Yabara voit également dans la traite des esclaves un élément fondateur du panafricanisme. L’historien s’en sert pour construire une grille d’analyse de l’Afrique d’aujourd’hui. « Le panafricanisme est né de la déportation de dizaines de millions d’esclaves, avance-t-il. De ces pages les plus noires de l’histoire africaine est né le mouvement le plus fécond d’un point de vue social, politique et culturel de l’Afrique, ce qui nous apprend que la renaissance est possible. En 1994, un génocide a ensanglanté le Rwanda. Aujourd’hui on peut critiquer un certain autoritarisme des autorités rwandaises, mais il faut reconnaître qu’elles remettent le pays sur pied et développent une vision pour la totalité du continent. »

L’élection à la présidence de Nelson Mandela en Afrique du Sud, pays de l’apartheid, ou de Barak Obama aux États-Unis, la première puissance mondiale, donnent une illustration éclatante d’une renaissance possible. L’historien tient cependant à pousser son analyse au-delà des symboles. «  Mandela est une figure importante de la libération du continent, précise-t-il. Mais je n’en ferai pas une figure centrale du panafricanisme, car son action et sa parole se sont essentiellement cantonnées aux questions économiques et sud-africaines, même s’il a impulsé la réforme nécessaire de l’Organisation de l’unité africaine. Quant à Obama, il a multiplié les actions en faveur des classes populaires, sans cependant s’engager plus aux côtés des minorités ethniques de son pays. Il y a aujourd’hui plus de Noirs en prison ou sous contrôle judiciaire qu’il n’y avait d’esclaves aux États-Unis au moment de l’abolition. Par rapport à l’Afrique, il a participé à la guerre contre Kadhafi, ce qui a sérieusement déstabilisé le nord du continent. Sur le reste de celui-ci, il a développé un nouveau clientélisme avec une partie de la société civile africaine et contribué à dépolitiser la jeunesse africaine, alors qu’il aurait fallu au contraire relancer le débat politique et la réflexion sur une société qui réserve une place pour chacun. »

Avec 40 % de la population africaine qui vit sous le seuil de pauvreté, selon le Programme des Nations unies pour le développement (500 millions de personnes, essentiellement des femmes et une jeunesse marginalisée), le rêve panafricain doit ajouter une dimension économique et sociale à son projet.

« La question est même centrale, note Isidore Rukira, ancien diplomate rwandais, installé à Liège. D’autant qu’avec son dynamisme démographique, l’Afrique comptera deux milliards de jeunes de moins de 33 ans d’ici 2050. Il faut leur préparer une place. L’Europe voit la jeunesse africaine essentiellement au travers de ces personnes qui tentent de franchir la Méditerranée. Ces migrations rappellent qu’il subsiste des déséquilibres profonds entre les économies du Nord et du Sud et qu’il faudra toute la volonté des Africains et une forte solidarité de la part des pays industrialisés pour réduire ces déséquilibres. »

Qui d’autre est effectivement mieux placé pour rappeler la nécessité d’inclure l’Afrique dans le monde que les Africains eux-mêmes ou leur diaspora ?

Continuez la lecture du dossier d’Imagine demain le monde en téléchargeant le fichier ci-dessous.

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