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Afro-optimisme et révolution silencieuse

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
25 septembre 2014

Imagine demain le monde - L’Afrique affiche, depuis dix ans, la plus forte croissance du monde. Dans la foulée, le taux de scolarité progresse, les grandes maladies reculent, tout comme la pauvreté. L’embellie n’est pas qu’économique, elle est également sociale. Que cache cette révolution silencieuse ? Tentative de réponse.

Un vent d’optimisme semble souffler sur l’Afrique depuis quelques années. Qu’en est-il réellement ?

1| La croissance africaine est-elle durable ?

Rien n’est gagné. Même si pour Dominique Darbon, professeur de science politique à Sciences Po Bordeaux, cette croissance constitue un événement en soi. En effet, depuis le début du siècle, la création annuelle de richesses en Afrique est la plus forte au monde, avec une progression de 5 % en moyenne à l’échelle du continent. Ce qui constitue une croissance proche de celle enregistrée durant les Trente Glorieuses et qui a enrichi l’Europe d’après-guerre. Les comptes publics, eux, laissent carrément rêveurs : la dette est tombée au-dessous des 60 % du PIB et les déficits budgétaires sont inférieurs à 2 % (contre respectivement 100 et 2,7 % en Belgique, des chiffres dégradés qui servent à justifier l’austérité).
L’événement, c’est également l’inversion d’une tendance lourde. L’Afrique, qui n’avait cessé de s’appauvrir depuis les décolonisations, entre désormais en croissance. Elle vend plus, et à meilleur prix, de ses matières premières, développe de nouvelles activités (tourisme, construction, transport, télécommunication), voit augmenter sa consommation intérieure, tout comme les transferts d’argent des migrants (25 milliards de dollars en 2010, le quadruple de 1990), et apparaître une élite bien formée à la tête de certains États. Le continent, qui accueillera un Terrien sur quatre en 2050, reste cependant le plus pauvre du monde et vit sous la menace des changements climatiques qui devraient particulièrement le toucher [1]. Et si l’Afrique bouge, ou plus exactement, frémit, son développement reste pénalisé par des inégalités explosives, des économies cantonnées dans les activités agricoles et extractives, des institutions publiques fragiles et la persistance de zones de conflits.

2| Une classe moyenne est-elle en train d’émerger ?

Oui. Un Africain sur cinq appartient à la classe moyenne. C’est deux fois plus qu’en 1980. La croissance se traduit donc par un mieux-être pour une partie importante de la population. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) estime que l’indice de développement humain, sorte d’échelle du bien-être qui prend en compte l’éducation, l’espérance de vie et le revenu disponible, a progressé de 23 % entre 2000 et 2010. La scolarisation a, par ailleurs, doublé et les grandes pandémies reculent (- 30 % pour la malaria et - 75 % pour les infections au VIH). Une véritable révolution silencieuse traverse le continent.
« Il y a un basculement, nuance Dominique Darbon, mais on passe de la pauvreté à la petite prospérité. Ici, on parle de personnes qui disposent d’un tout petit peu plus de deux dollars par jour. » Cette classe moyenne s’installe de plus en plus dans les villes, qui accueillent désormais un Africain sur trois et offrent de multiples opportunités de revenus. « En Guinée, par exemple, le salaire d’un cadre de la fonction publique ne lui permet pas de sortir de la pauvreté. Mais avec sa famille, il multiplie les petits boulots. Il élève des poules, sa femme vend des légumes, son fils conduit un taxi. Et cela va leur permettre de s’en sortir. L’expression qui revient le plus dans leur bouche, c’est : “Nous, on a de quoi manger tous les jours.”  » L’arrivée massive de produits chinois low cost a également des effets bénéfiques. « Les familles réalisent de petites économies qui leur permettent d’acquérir des produits nouveaux. L’exemple le plus frappant est celui des petits vendeurs d’eau de source dans des poches plastique. Cela ne coûte qu’un centime d’euro et offre une eau saine aux enfants qui n’auront plus de maladies. L’amélioration des conditions de vie est significative, mais tout se passe à la marge », poursuit Dominique Darbon.

3 | La pauvreté régresse-t-elle ?

Elle reste énorme. L’Afrique est le continent le plus inégalitaire de la planète. Trois pour cent de la population dispose de la moitié des revenus tandis qu’à l’opposé, un Africain sur deux vit avec moins d’un dollar par jour et un sur trois est sous-alimenté. Les campagnes restent à la marge du développement faute d’équipements, de réseaux commerciaux et de véritable sécurité foncière. Ce dernier point prend même des proportions affolantes, l’accaparement de terres, soit le rachat de terres agricoles par des sociétés privées étrangères, a soustrait une surface équivalant à 20 fois la Belgique aux paysans africains depuis le début du siècle.
Les villes restent elles aussi fragiles, la flambée des prix alimen­taires en 2008 a provoqué des émeutes dans pratiquement toutes les métropoles d’Afrique.

4 | Les économies émergentes du Sud encouragent-elles le développement africain ?

Leur impact est déterminant. L’envolée de la consommation en Chine, Corée, Turquie, Brésil, Inde et Indonésie a fait exploser la demande de minerais et d’énergie, dont l’Afrique regorge. Le com­merce Sud-Sud représente désormais 40 % du commerce extérieur africain contre 27 % en 1990. En 10 ans, les exportations vers l’Europe, son client le plus ancien et le plus important, ont doublé. Ces mêmes exportations vers les pays émergents ont été multipliées par 4 et par… 12 vers la Chine. Ces nouveaux partenaires ont éga­lement encouragé le commerce africain en fournissant des routes, des ports et les infrastructures nécessaires.
La montée en puissance des émergents a aussi bousculé le mo­nopole des échanges que détenaient les pays occidentaux. Ce jeu de la concurrence permet aujourd’hui aux Africains de diversifier leur commerce, sans cependant en bouleverser les règles, les pays émergents s’attachant à poursuivre les pratiques des pays indus­trialisés : construction de monopoles, contrats d’exclusivité…
Et enfin, les émergents offrent des produits de consommation bon marché qui augmentent le pouvoir d’achat des familles. « Les produits low cost sont cependant loin d’être parfaits, précise Domi­nique Darbon. Les téléphones portables, par exemple, vendus en Afrique ne répondent pas aux normes occidentales. Ils tombent ra­pidement en panne, n’offrent pas, ou très peu, de protection contre les ondes. »

Afro-optimisme et révolution silencieuse . Afro-optimisme et révolution silencieuse (Crédit : D.R. )

5 | Les guerres pénalisent-elles le développement du continent ?

Bien entendu, mais leurs effets restent limités. « Il y a plusieurs Afrique, certains pays sont propices aux affaires, d’autres moins, d’autres encore pas du tout », résume Dominique Darbon. Le continent est secoué par des conflits au Mali, en RD Congo, en Centrafrique, en Somalie et depuis peu dans le tout jeune Etat du Soudan du Sud, né il y a trois ans de la partition du Soudan. « Le conflit civil du Soudan du Sud est l’exacte réplication, à l’échelle d’un pays, de ce qui s’est passé sur tout le continent après les indépendances. Il n’y avait pas de personnel capable de gérer un État, les pouvoirs coloniaux n’ayant pas suffisamment formé les populations. La RD Congo, par exemple, ne comptait qu’une dizaine de diplômés. Un seul pays a échappé à la règle, l’Afrique du Sud, curieusement parce que le régime d’apartheid voulait séparer Noirs et Blancs et avait formé une élite noire : Mandela et Thabo Mbeki (qui lui a succédé à la présidence) étaient tous deux avocats. »
Quant aux pays en paix, la plupart restent confrontés à des fai­blesses au niveau de la gouvernance. Entre quelques démocraties matures (île Maurice, Sénégal, Ghana) et une poignée de régimes dictatoriaux (Erythrée, Zimbabwe, Soudan), le continent se par­tage entre « anocraties » et « démocratures », comme les nomme Pierre Jacquemot, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques.
Les « anocraties » sont ces démocraties de forme qui ne réunissent pas les conditions de leur développement et sont porteuses d’un déficit démocratique. Elles connaissent des élections sans être animées par une vraie vie politique et entretiennent des institutions (police, justice) fondamentalement faibles.
Les « démocratures » (Ouganda, Rwanda), quant à elles, cherchent leur modernisation sans démocratisation, un peu sur le modèle prussien de Frédéric le Grand, monarque autoritaire et philosophe du siècle des Lumières. Ces régimes marquent des points, orga­nisent leur territoire, leur gouvernance, attirent les investisseurs, mais écrase toute opposition qui pourrait dénoncer leurs excès.

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« Les Etats restent faibles, les économies cloisonnées  »

Pour Dominique Darbon, professeur de science politique à Sciences Po Bordeaux, l’Afrique bouge, se transforme, mais la situation du continent reste fragile : « En 2000, rappelle l’expert, The Economist avait sorti en gros titre : “Le continent sans espoir”. Mais il ne voyait pas les dynamiques en cours : l’arrivée d’une génération de dirigeants bien formés, la croissance de la demande en matières premières, la construction d’infrastructures… En 2013, l’hebdomadaire britannique titrait carrément le contraire : L’Afrique émergente et triomphante”. Pour moi, on est passé d’un afro-pessimisme aveugle à un afro-optimisme délirant. Et depuis d’autres vont dans le même sens : le bureau d’études McKinsey s’imagine que le continent offre aujourd’hui les meilleures possibilités de développe-ment. Certes, l’Afrique bouge, mais de là a en faire un continent en émergence, il y a un pas que je ne franchirais pas. Les États restent faibles, les économies sont cloisonnées, les démocraties imparfaites. Même si l’Afrique se stabilise, c’est un fait incontestable. Il y a 30 ans, des Bokassa (Centrafrique), Mobutu (Congo) ou Nguema (Guinée équatoriale), donnaient le ton, c’était du délire complet. Aujourd’hui, on voit parfois des dirigeants qui ont des idées bizarres, mais pas à ce point là. Par ailleurs, il y a aussi des équipes dirigeantes qui mènent de bonnes politiques. La situation africaine reste donc fragile et très contrastée, avec certains pays qui ont carrément sombré dans l’anarchie, si bien que l’on ne peut pas parler d’une réelle émergence de type chinois ou brésilien.  »

[1L’eau va manquer en Afrique, où 75 à 250 millions de personnes seront touchées par le stress hydrique. Le dernier rapport du Giec publié en avril estime, notamment, que le rendement des céréales risque de fortement baisser, faisant grimper à 52 millions le nombre d’enfants sous-alimentés en 2050. Les pays développés se sont engagés à alimenter un Fonds climatique vert à hauteur de 100 milliards de dollars d’ici 2020 pour financer l’adaptation du continent aux désordres climatiques et atténuer leurs effets.

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