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Interview

Agroécologie en action

Hugues Dorzee Hugues Dorzee
25 novembre 2016

Imagine demain le monde - Les 9 et 10 décembre prochains, le mouvement Agroecology in action prendra ses quartiers à Tour & Taxis (Bruxelles). Des centaines d’associations, de chercheurs, d’agriculteurs et de citoyens soucieux de défendre une agriculture performante, respectueuse de l’homme et de la nature se retrouveront pour débattre et échanger. Un événement d’envergure sur fond d’initiatives solidaires et inspirantes.

Marjolein Visser, vous êtes agronome, professeur à l’ULB et membre du Groupe interdisciplinaire de recherche en agroécologie du FNRS. Que pèse aujourd’hui ce secteur en Belgique ?

Il est très difficile d’avancer des chiffres car, contrairement au bio par exemple, il n’y a pas de cadre défini, avec des normes précises. En Wallonie, on peut estimer que 10 % environ des fermes en activité se revendiquent au moins d’un aspect de l’agroécologie : la recherche d’une autonomie fourragère avec un retour à l’herbe pour nourrir son bétail plutôt que de dépendre d’aliments importés ;un intérêt marqué pour la défense des haies, des bois ou de l’agroforesterie ; le fait de fixer soi-même ses prix via des circuits de proximité, etc. Mais ce n’est pas une décision qui se prend du jour au lendemain. Dans un secteur qui traverse une crise dramatique, on cherche d’abord à augmenter sa marge nette, à retrouver une ferme viable, ce qui est une démarche légitime. Ce faisant, petit à petit, on découvre des ressources internes dévalorisées, de nouvelles pratiques, ou simplement d’anciennes pratiques à réhabiliter. C’est un processus lent, de transition, qui débouche sur une reconception radicale de la ferme au bout de 10, 15 ans seulement.

Et en Flandre ?

Marjolein Visser

L’idée selon laquelle on peut sauver des fermes via l’agroécologie y est encore plus marginale. On peut estimer que l’on touche peut-être 1 % des exploitations. On est dans une agriculture davantage capitalisée, avec de grandes productions de volailles et de porcs élevés hors sol, de vastes cultures de légumes destinés à l’industrie de la surgélation, etc. En Flandre, le secteur est davantage conservateur et organisé autour du Boerenbond. Ce conglomérat d’activités financières autour de l’agriculture flamande est l’exemple typique de cette oligopsonie qui étrangle les fermes d’aujourd’hui : peu d’entreprises en amont et en aval de la production et beaucoup de producteurs. Le Boerenbond dispose d’un quasi-monopole au Nord, avec un réseau très dense de conseillers et de fournisseurs. Il met en œuvre le fameux principe du revolving door dans les administrations, les gouvernements, les centres de recherche, les universités... Avec un pied dans les assurances et dans la finance. Ce qui ne peut que renforcer le status quo.

Face à la crise que traverse le monde agricole en Belgique, l’agroécologie est une alternative économique, sociale et environnementale crédible, mais elle reste marginale. Pourquoi selon vous ?

Dans notre société où l’on pousse sans cesse le consommateur à se tourner vers la facilité, le confort, la vitesse, la grande sur-ace, le prix le plus bas, on ne se pose plus la question de l’origine de ce que l’on mange : qui produit notre alimentation, dans quelles conditions, avec quels effets sur la nature et notre santé à long terme ?

Le consommateur se comporte comme un enfant gâté qui veut tout tout de suite : manger n’importe quoi toute l’année sans en payer le juste prix. A côté de ça, vous avez le métier d’agriculteur qui est lourd, difficile, pas du tout valorisé socialement. Or, sans les agriculteurs, il n’y a pas de cité. Il est urgent d’accompagner ces milliers d’exploitants qui renoncent ou tombent en faillite. De les aider à réinventer leur métier, de créer de nouvelles ressources, d’écologiser leurs pratiques, de leur permettre de reprendre la main sur la terre sans malmener les écosystèmes et la biodiversité, de faciliter de nouvelles formes de production, de transformation et de distribution, etc.

Le consommateur se comporte comme un enfant gâté qui veut tout tout de suite : manger n’importe quoi toute l’année sans en payer le juste prix

Potagers collectifs, ceintures alimentaires, circuits courts, mutualisation des savoirs, coopératives... Ce petit monde de l’agroécologie est en pleine ébullition en Belgique, comme ailleurs en Europe. Mais cela reste encore marginal face au poids de l’agro-industrie ?

Clairement. Toutefois, on sent une réelle dynamique citoyenne, une envie d’aller de l’avant. Le défi, désormais, c’est de sortir du cercle des convaincus, d’aller toucher les consommateurs lambda, de décloisonner les pratiques. On a besoin d’action, mais aussi de recherche scientifique, de savoir-faire venu du terrain et aussi de réflexion, d’hybrider les sciences dures avec les sciences douces.

On doit travailler sur l’éducation (sensibiliser les enfants dès le plus jeune âge), sur un changement de valeurs et de culture (le fameux modèle consumériste et low cost évoqué plus haut), sur les bonnes pratiques et les exemples inspirants. Sans cette approche transversale, on n’y arrivera pas.

Par ailleurs, quand on parle de retour à la terre – ces fameux « nimaculteurs » (non issus du monde agricole) qui se lancent dans le métier –, il ne faut pas entretenir un discours romantique. C’est un métier pénible, qui nécessite beaucoup de connaissances, et il ne faut pas sous- estimer l’ampleur de la tâche.

Face à la multiplication des crises qui se renforcent mutuellement (les dérèglements climatiques, la crise liée à la perte de biodiversité, la fin du pétrole comme soi-disant seule ressource disponible pour faire tourner le monde, etc.), on a longtemps cru qu’il suffirait de brandir la menace d’un effondrement possible, de miser sur les peurs pour que l’on change de paradigme, mais on constate que ça ne suffit pas.

Aujourd’hui, on sait qu’un clash planétaire est là, à nos portes. Que nous avons peut- être au grand maximum quelques décennies devant nous, c’est-à-dire un petit moment de répit, rien de plus. Toutes ces énergies citoyennes, toutes ces initiatives positives nous montrent qu’il n’y a pas de fatalisme, qu’un cercle vertueux est possible.

C’est le moment de profiter de ce mouvement en marche pour se réapproprier des savoirs, savants et informels, et de les transmettre au plus grand nombre.

En Flandre, il y a une expression qui dit « Vechten tegen de bierkaai » (« se battre contre le quai de bière »). Allusion aux hommes forts et endurants qui déchargeaient la bière dans le port d’Anvers. Ce sera long, difficile, mais nous ne pouvons plus attendre.

Propos recueillis par Hugues Dorzée.

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Qui ? Hugues Dorzee
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Téléphone +32 250 12 30

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