Albert Kiungu Muepu, le veilleur du Kasaï
Albert Kiungu Muepu, à droite su la photo

Combat(s) de là-bas

Albert Kiungu Muepu, le veilleur du Kasaï

Imagine demain le monde - Après un an de combats qui ont fait 5 000 morts, 1,5 million de déplacés et mis toute la région à feu et à sang, le calme semble revenu au Kasaï, au centre du Congo. Avec la société civile locale, Albert Kiungu Muepu, 39 ans, militant associatif, secrétaire exécutif du Conseil régional des ONG de développement (CRONGD), un important partenaire du CNCD-11.11.11, se bat sans relâche pour relancer l’activité sociale et économique, et dénoncer les failles du pouvoir local qui aurait pu éviter un tel déchaînement de violences.

Albert Kiungu Muepu habite Kananga, la capitale du Kasaï central, située au centre du Congo, une ville champignon de près de deux millions d’habitants. « Avec ses marchés, ses artisans et son grand nombre d’universités, la ville est un pôle d’attraction. Elle attire la jeunesse qui veut échapper à la pauvreté des campagnes », explique Albert, avant de marquer une pause et d’ajouter le regard sombre : « Depuis l’année dernière, Kananga sert aussi et surtout de refuge pour tous ceux qui fuient l’insécurité ! »

Etrange région que ce Kasaï à la fois riche et plongée durant de longs mois dans des violences extrêmes. Autrefois, ses rivières, dont les limons regorgeaient de diamants, faisaient sa réputation. « Pendant longtemps, les gemmes de cristal faisaient la pluie et le beau temps de notre province. Et puis, en 2008, avec la crise financière, le diamant a brusquement montré ses limites, les prix ont baissé, alors qu’en même temps les gemmes devenaient plus difficiles à trouver. Les recettes de l’administration et des chercheurs se sont ensuite mises à diminuer. Il a fallu se tourner vers d’autres activités, et ce ne fut pas simple. »

Sur le plan social et économique, le Kasaï est confronté à d’énormes carences. A 39 ans, Albert Kiungu coordonne avec le soutien de l’Opération 11.11.11 le travail d’une cinquantaine d’associations locales qui s’attachent à encadrer les activités de leurs membres et à améliorer leurs conditions de vie. « On pallie l’absence de structures d’un Etat devenu déliquescent, poursuit-il. Il y a des centres de recherches agronomiques au Kasaï, mais leurs laboratoires n’ont plus de matériel. Nous distribuons nous-mêmes des semences ou des plantules aux paysans. Nous leur trouvons des outils de travail, dispensons des formations aux femmes et aux jeunes non qualifiés. »

Autre obstacle de taille : la mobilité. Nichée au centre du Congo, Kananga vit repliée sur elle-même, retranchée dans une forme d’autarcie, faute de routes et de trains. « Les pluies ont raviné les pistes de terre battue. Il faut un gros 4 X 4 et beaucoup de patience pour se déplacer. La voie de chemin de fer qui nous relie à Lubumbashi est en mauvais état et les locomotives souvent en panne. Il peut se passer un mois sans voir un train. »

L’isolement pèse sur la vie de toute la région. Les produits manufacturés arrivent au compte-gouttes après un long voyage sur le fleuve. Incapables d’évacuer leurs récoltes, les paysans sont privés de revenus, tandis que les citadins voient les prix de l’alimentation flamber. « Nous payons le prix de notre insoumission, analyse Albert. Le Kasaï a toujours été frondeur. Patrice Lumumba, le Premier ministre qui a tenu tête aux Belges, était kasaïen, tout comme Étienne Tshisekedi, l’opposant historique à Mobutu. Le pouvoir central nous tient volontairement à l’écart des grands travaux d’infrastructure qui doivent mailler le Congo. »

Isolé de tous, le Kasaï s’est enfoncé, durant une année entière (2016), dans une spirale de violence, dont les rares échos rapportent des faits d’une barbarie inimaginable. Une sale guerre qui a jeté les ethnies les unes contre les autres, opposé des villages entiers, parfois même des voisins qui avaient toujours cohabité en paix. Quand il aborde cette question, Albert est révolté. Son débit de parole s’accélère. « Il y a quelques années, la Monusco (la mission des Nations unies pour la stabilisation du Congo) s’était déjà inquiétée en relevant 800 conflits opposants des chefs coutumiers en province du Kasai. Mais on ne pouvait imaginer à quel point ces tensions allaient dégénérer. »

En 2012, personne ne prête attention à la désignation d’un nouveau chef traditionnel, Kamwina Nsapu, de son vrai nom Jean-Pierre Mpandi, pour succéder à son oncle à la tête du territoire de Dibaya au Sud de Kananga. Pas même le gouvernement régional qui lui préfère un rival dénommé Ntenda. « Le gouvernement, reprend le militant, cherche à placer ses partisans aux commandes du pouvoir traditionnel, c’est pour cela que Kamwina Nsapu a été écarté.  » Dans les villages, la tension monte. Les partisans de Kamwina Nsapu se rassemblent en milice. Galvanisés par des rites mystiques, ils affrontent l’armée, s’en prennent aux symboles du pouvoir, aux écoles, aux églises.

Débordé par la tournure des événements, le gouvernement local appelle Kinshasa à la rescousse. « Une catastrophe », estime aujourd’hui Albert. Le ministre de l’Intérieur, Évariste Boshab, débarque à Kananga avec des éléments de l’armée. Il tient un discours guerrier et déclare de manière mystérieuse : «  Je suis venu avec toutes les autorisations. » Quelles autorisations ? Celles d’écraser la sédition ?

Le 12 août 2016, Kamwina Nsapu est exécuté lors d’une opération de police. Son corps mutilé est ramené à Kananga pour être exhibé devant la foule.
« A ce moment, on dénombrait déjà une cinquantaine de morts, précise Albert, Kinshasa pensait avoir gagné la partie. » Mais les partisans de Kamwina Nsapu, qui s’indignent du sort réservé à leur chef, lancent un assaut sur Kananga, s’emparent brièvement de la ville, avant de retourner semer la terreur dans les campagnes.

Chaque village, chaque ethnie constitue alors sa propre milice. L’affrontement devient général. « Kinshasa, s’indigne Albert, a fait venir la milice ultra violente de Gédéon Kyungu, un sinistre chef de guerre du Katanga voisin. Sont également intervenues des milices villageoises du Kivu venues de l’est du pays. Avec eux sont arrivés les viols de masse, les mutilations, les combats ont tourné à la barbarie. Des faits inconnus par ici. »

La Monusco est dépassée : des 20 000 casques bleus qu’elles a déployés dans le pays, 350 seulement stationnent dans le Kasaï. Après un an de fureur, les combats s’arrêteront d’eux-mêmes faute de combattants. Avec un bilan effroyable : « Un million et demi de personnes ont fui la région pour aller s’installer ailleurs dans le Congo, 72 000 personnes ont trouvé refuge en Angola. On compte 5 000 morts, 500 écoles brûlées, 150 centres de santé détruits, des villages entiers rasés. On a également dénombré 87 fosses communes », nous détaille Albert.

Depuis Kananga, l’épicentre des violences, Albert Kiungu Muepu a été le témoin privilégié de la tragédie qui a frappé sa région. Comme porte-parole de la société civile, il est également le premier rapporteur des incidents perpétrés. « L’AFP m’appelle régulièrement, j’ai des contacts quotidiens avec les journaux de Kinshasa. »

Bien sûr, ce travail de veille et d’information lui a valu l’inimitié du pouvoir. « J’ai reçu des SMS de menace, des coups de fil. On a intimidé ma famille, et je suis sur écoute. »

Albert a vu ses compagnons tomber ou prendre la fuite, lui est resté. Un ami journaliste, particulièrement menacé, a été exfiltré par la Monusco vers Goma, dans l’est du pays. Un autre ami, animateur d’une organisation, a été tué alors qu’il tentait de réconcilier les bandes rivales de son village. « On nous menace alors que nous sommes des pompiers, s’emporte-t-il. Nous avons lancé les premières alertes pour avertir des tensions dans les villages. Nous avons appelé les communautés au dialogue. Aujourd’hui, il faut tout reconstruire et on le fera en donnant le meilleur de nous-mêmes. »

Relancer l’artisanat, imaginer de nouvelles formations indispensables, préparer la prochaine saison agricole, ce sont désormais les urgences pour Albert et les associations qui l’entourent. Celui-ci n’entend cependant pas se départir de son impertinence. « Le travail de veille continue, dit-il. Pour la rentrée des classes, le ministre de l’Éducation est passé à Kananga. Il disait avoir 72 tonnes de fournitures scolaires à distribuer. Nous n’avons pas vu ce matériel, on lui a demandé où il se trouvait et comment il comptait le distribuer. »

Le président Joseph Kabila, qui devait rendre le pouvoir en décembre 2017, apparaît comme le premier bénéficiaire du conflit kasaïen. Les violences lui ont offert un bon prétexte pour postposer son départ. Albert, fidèle à la tradition frondeuse de sa région, balaye l’argument. « Kabila est au pouvoir depuis 17 ans. Tôt ou tard, il devra partir. On ne reviendra pas en arrière, au temps de Mobutu. Il ne sert à rien de chercher à nous diviser, l’alternance politique est inévitable, tout comme la réconciliation. Et nous savons que celle-ci ne viendra pas de Kinshasa et de ses ministères, mais d’un patient travail entrepris ici, par nous-mêmes. »

Source : Imagine demain le monde, novembre/décembre 2017.

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