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Amérique latine : l’illusion « extractiviste »

Frédéric Lévêque Frédéric Lévêque
17 juin 2012

Pétrole, gaz, minerais… L’Amérique du Sud est gracieusement dotée en ressources naturelles. Leur exploitation et exportation n’y sont pas des activités nouvelles, l’Histoire lui ayant assigné le rôle subordonné de pourvoyeuse de matières premières. Ces dernières années, la flambée des prix et la demande exponentielle de l’Asie – la Chine en tête – ont permis à l’Amérique du Sud d’engranger d’importantes rentrées de devises et de résister ainsi à l’onde de choc économique. Un récent rapport de la Commission économique pour l’Amérique latine de l’ONU (CEPAL) confirme d’ailleurs ce profil primo-exportateur [1]. Même dans le Brésil « industrialisé » de Lula, la participation des biens primaires dans les exportations a crû de 48,5% en 2003 à 60,9% en 2009.

Boom minier

L’exploitation minière industrielle fait partie de ces secteurs qui ont le vent en poupe. Durant les années 90, une série de réformes d’inspiration néolibérale ont établi un cadre légal favorable pour attirer les investisseurs étrangers et leur faciliter l’exploitation des ressources naturelles. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 1990 et 1997, les investissements destinés à l’exploration minière ont augmenté de 90% au niveau mondial, mais de 400% en Amérique latine. En 2011, la région a attiré 25% des investissements mondiaux du secteur. Aujourd’hui, cette industrie repousse ses frontières : des pays à tradition minière, tels que le Pérou, la Bolivie ou le Chili, elle envahit le reste du sous-continent. En Argentine, entre 2003 et 2007, les investissements dans le secteur ont été multipliés par huit alors que le nombre de projets miniers a grimpé de 740%.

Basculement à gauche

L’entrée dans le nouveau millénaire a vu le paysage politique sud-américain bouleversé. À l’exception notable du Pérou ou de la Colombie, le sous-continent a basculé à gauche. Les discours sur la justice sociale, la souveraineté politique et l’autonomie économique ont repris leur place au centre de la scène politique. Alors que l’État s’impose comme acteur économique et, dans certains cas, en agent redistributeur, les progrès sociaux et politiques ne sont pas combinés à une volonté de rupture avec le modèle de développement qui épuise les ressources non renouvelables et se soumet aux aléas du marché des matières premières. Force est de constater que le débat sur le contrôle de ces ressources (public, privé, mixte) et sur l’utilisation de la rente a primé sur celui du mode d’exploitation. « Les activités extractives et l’exportation de matières premières continuent comme avant, mais sont justifiés aujourd’hui par un discours progressiste », constate le journaliste Carmelo Ruiz Marrero (Cipamericas.org, février 2011). Pourtant, « espérer que les exportations résolvent tous nos problèmes est ingénu et manque
de fondement
 », affirme Eduardo Gudynas, chercheur au Centro Latinoamericano de Ecología Social (CLAES), « établir des stratégies de développement endogènes et autonomes continue à être nécessaire  » (Sin Permiso, janvier 2011).

Alternative

Le prix élevé des matières premières permet aujourd’hui aux gouvernements
de mieux répondre aux besoins sociaux mais cette situation les place devant leurs propres contradictions. Surtout ceux qui brandissent l’étendard du changement et qui ont intégré dans leur Constitution la volonté de dépasser un tel modèle, comme la Bolivie et l’Équateur.

Il est pourtant possible d’exploiter les richesses du sous-sol de manière durable
et de générer une dynamique de développement. C’est ce que défend le CLAES pour qui il ne s’agit nullement d’abandonner toute exploitation des ressources naturelles mais d’envisager une transition. L’association propose de passer dans un premier temps de l’actuel « extractivisme prédateur » à un « exctractivisme sensé » [2], basé sur le respect de toutes les normes environnementales, pour passer finalement à une « extraction indispensable » où ne serait exploité que ce qui est véritablement nécessaire, dans le respect de certaines conditions sociales et environnementales. Une telle exploitation serait liée à des chaînes de production nationales et régionales. Cela constituerait une véritable rupture vers un modèle moins énergivore et émetteur de CO2 et axé sur les besoins nationaux et continentaux.

En Équateur, face à l’épuisement du pétrole, le président Correa a signé le
5 mars dernier le premier contrat d’exploitation minière à ciel ouvert dans le
pays, avec une entreprise au capital chinois. « Nous ne pouvons pas nous
asseoir comme des mendiants sur un sac d’or
 », avait-il affirmé en 2009. L’illusion séculaire de l’extractivisme bat son plein. Au risque de perpétuer cette malédiction de l’abondance qui, partout sur la planète, fait cohabiter richesses naturelles et populations pauvres.

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¡No a la mina !

La multiplication des projets miniers à grande échelle engendrent une hausse des conflits dans toute l’Amérique du Sud. Tout récemment, dans le nord-est
de l’Argentine, 5.000 des 6.500 habitants que compte la ville de Famatina ont bloqué pendant plus de vingt jours l’accès à la mine de l’entreprise canadienne Osisko. Par le passé, ils avaient déjà chassé les entreprises Barrick Gold (Canada) et Shandong (Chine). Au Panama, en février 2012, deux manifestants indigènes ont été tués par la répression gouvernementale. Le peuple indigène Ngabe-Buglé exige notamment l’interdiction de l’exploitation minière sur son territoire. En Equateur, un groupe de femmes a occupé l’ambassade de Chine et une longue marche de mouvements sociaux a traversé le pays en guise de protestation au feu vert du gouvernement pour le projet minier Mirador, le premier à grande échelle du pays.

Au Pérou, les affrontements ne datent pas d’hier. Dès 1999, de nombreuses communautés affectées par l’exploitation minière ont créé leur propre organisation : la CONACAMI. En 2006, plusieurs projets miniers ont été annulés (Tambogrande, Cerro Quillish) ou temporairement paralysés (Quellaveco, Río Blanco). Actuellement, le projet Conga attire tous les regards et met le nouveau président Humala à l’épreuve. En janvier 2012, selon la Defensoría del Pueblo, il y avait dans le pays 121 conflits de type socio-environnemental.

Notons toutefois qu’une avancée importante a été enregistrée en août 2011 par l’adoption d’une loi qui oblige l’État à consulter les communautés préalablement à l’approbation d’un règlement administratif qui les affecte directement, eux et leurs territoires. Si la mise en oeuvre d’un règlement pratique s’avère compliquée à mettre en place, c’est un premier pas vers davantage de prise en compte de l’avis des populations affectées. (S.F. & F.L.)

[1Par primo-exportateur, il faut comprendre toutes les activités propres à l’extraction que sont les mines et le pétrole, celles qui encouragent cette logique en consolidant la monoproduction (comme l’agrobusiness et les biocarburants), ainsi tous les gigantesques projets d’infrastructures dans le domaine des transports (aménagement de voies fluviales, ports, couloirs interocéaniques, entre autres), de l’énergie (grands barrages hydroélectriques) et des communications.

[2Le terme « extractivisme » fait référence à toute activité d’appropriation de produits naturels d’origine minérale, animale ou végétale en vue de leur commercialisation.

Source : article publié dans le dossier « Pérou : extraire à tout prix » du magazine dlm-demaine le monde, mai-juin 2012.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
]

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