Amérique latine : transition juste ou néo-colonialisme vert ?

Source : EU-LAT Network

La transition juste, malgré qu’elle soit une réponse aux crises climatique, environnementale et sociale actuelles, est confrontée à des défis importants. C’est le cas en Amérique latine et dans les Caraïbes, où les impacts de l’extractivisme ont historiquement été dévastateurs pour les communautés locales et les écosystèmes.

La marche arrière européenne

Pour atteindre l’objectif de neutralité carbone d’ici 2050, faisant suite à ses engagements lors de l’Accord de Paris Accord de Paris de 2015, l’Union européenne (UE) s’est engagée dans un « Pacte vert pour l’Europe », qui visait notamment à réduire ses émissions de gaz à effet de serre, promouvoir l’économie circulaire et les énergies renouvelables. Afin de diminuer sa dépendance aux énergies fossiles, pour les transports par exemple, elle mise sur l’énergie électrique. Mais pour cette transition énergétique, l’UE a aussi besoin de grandes quantités de matières premières (pour la construction d’éoliennes, de batteries, de panneaux solaires, d’ordinateurs, etc.), qu’elle possède peu sur son territoire. Ceci entraîne une externalisation des problèmes liés à l’extractivisme de ces matières premières (minerais, terres rares) en dehors de son territoire.

Pour accéder à ces matières premières critiques et garantir sa compétitivité, l’UE a présenté en janvier 2025 son plan appelé « Competitiveness Compass » et promulgué en mars 2024 une loi sur les matières premières critiques (LMPC). Cette loi a essuyé de nombreuses critiques, spécialement pour le manque de débat démocratique dans sa préparation, pour l’absence de prise en compte des normes internationales en matière de droits humains et d’environnement, et parce qu’elle s’appuie excessivement sur des mécanismes réglementaires non contraignants.

De même, l’UE a mis en œuvre depuis 2021 l’initiative Global Gateway, présentée comme un instrument permettant de canaliser les investissements dans les énergies renouvelables, les matières premières critiques (MPC) et les infrastructures pour une transition verte et de mettre l’investissement au service de la lutte contre l’inégalité. Ce programme d’investissements public-privé soulève pourtant également beaucoup de questions et de critiques. En effet, Global Gateway est mis en œuvre par le biais de partenariats public-privé qui visent principalement à promouvoir les opportunités pour les entreprises européennes dans le Sud et à sécuriser les chaînes d’approvisionnement en matières premières critiques pour l’Europe. Cela renforce une tendance croissante à l’instrumentalisation et à la privatisation, à des fins géopolitiques et économiques, de la coopération internationale de l’UE [1].

D’autre part, depuis le début de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, qui a entraîné une flambée des prix des énergies, et pour contrecarrer l’influence grandissante de la Chine en Amérique latine, l’UE a proposé en 2023 un nouvel agenda pour renforcer ses relations avec l’Améarique latine et les Caraïbes (ALC), qui ne cache pas ses priorités en termes de commerce, d’investissement et de partenariat politique. Elle pousse à la finalisation ou la modernisation des accords de commerce commerce juste et durable
accords de commerce
avec différentes régions ou pays d’ALC, accompagné d’un discours sur les « valeurs partagées » et les « bénéfices mutuels ». De même, l’UE est revenue ces derniers mois sur ses avancées en termes de développement durable, de droits humains et de devoir de vigilance devoir de vigilance , via la proposition de « paquet Omnibus ».

Impacts de l’extractivisme en ALC

Dans les années 1990, beaucoup de pays latino-américains se sont conformés aux injonctions des Institutions financières internationales et ont appliqué des réformes sectorielles néolibérales. Ensuite, les années 2000-2014, qui ont connu un boom du prix de matières premières, ont vu le secteur extractif se développer énormément dans la plupart des pays de la région. Selon la CNUCED [2], en Amérique du Sud, les 12 pays de la sous-région avaient un niveau de dépendance aux exportations de matières premières dépassant le seuil des 60 % en 2018-2019 et pour les trois quarts d’entre eux, cette part excédait même les 80 %.

Ce boom extractiviste a engendré une transformation sociale, économique, environnementale et culturelle dans la région. L’ALC a renforcé son statut de pourvoyeuse de matières premières, avec peu de plus-values liées à la transformation de celles-ci. Cela a causé de graves impacts sur l’environnement et la santé des personnes et des communautés affectées. Au Pérou, par exemple, le ministère de la Santé [3] a estimé que près de 10 millions de personnes (30 % de la population), principalement dans les zones minières et pétrolières, sont exposées à la contamination par les métaux lourds. Le gouvernement actuel s’efforce également de modifier les réglementations afin de promouvoir de nouveaux projets d’exploration et d’exploitation pétrolières dans les zones naturelles protégées. La gestion des déchets toxiques touche des milliers de projets miniers en ALC. On se souvient du désastre de Brumadinho (Brésil) en 2019, où la rupture d’un barrage de boues toxiques avait causé la mort de 272 personnes et de graves dommages à l’environnement [4].

De même, les zones d’extraction minière ont des hauts indices de pauvreté et d’inégalités. Ce qui contredit les discours affirmant que ces « zones de sacrifice minier » participeraient au développement économique de ces régions par l’apport d’impôts, d’investissements en infrastructures ou en création d’emplois. Au contraire, cela provoque une migration importante des populations affectées, ce qui a un impact sur leur vie sociale, culturelle et communautaire et augmente les tensions dans ces communautés, les déplacements forcés, les conflits sociaux ou encore la criminalisation ou les assassinats des défenseurs et défenseuses le l’environnement [5].

Transition juste, ou néo-colonialisme vert ?

On le voit, entre les années 2000 et 2015, sous l’impulsion de la demande croissante en matière première, principalement de la Chine, l’ALC va connaitre un « boom des matières premières » qui va booster les économies des pays exportateurs d’ALC. Cela va coïncider avec l’arrivée au pouvoir dans la majorité des pays latinos, de gouvernements de gauche ou centre-gauche. Le retour de balancier politique mettra au pouvoir dans les années suivantes des gouvernements plus ou moins conservateurs, et à partir de 2022, le retour dans certains pays de gouvernements progressistes, mais aussi de partis nationalises ou d’extrême droite dans d’autres pays. Au sein de beaucoup de pays gouvernés par les « progressistes », on constate un certain nombre de divergences, notamment sur le sujet des matières premières. D’une part, un pôle qualifié de « néo-développementaliste », qui au nom de la souveraineté nationale, de la réappropriation des richesses naturelles, puis de la redistribution des bénéfices au travers de politiques sociales, s’est montrée favorable à l’essor des activités extractivistes et agro-exportatrices. D’autre part, un pôle estampillé « écosocialiste », qui au nom des souverainetés locales, de la préservation de l’environnement et d’un modèle autonomiste de « buen vivir », s’y est, elle, radicalement opposée [6].

L’UE et d’autres acteurs se sont emparés du concept de la transition verte et juste, qui à l’origine venait du monde syndical et de la société civile. Il s’agit maintenant d’évaluer le caractère juste et vert des politiques de transition de l’UE. Or, une majeure partie des bénéfices de l’exploitation des ressources naturelles restent entre les mains de grands groupes économiques. Les besoins de l’UE (et autres régions) en matières premières critiques pour satisfaire sa transition énergétique risquent de perpétuer l’extractivisme, malgré les narratifs qui usent des concepts tels que « les mines vertes » ou « soutenables ».

Les populations indigènes sont particulièrement exposées aux impacts de l’extractivisme sur leurs territoires. Pourtant depuis les années 1990, elles ont commencé à proposer un agenda alternatif de développement basé sur le « Bien vivre » [7]. Avec d’autres mouvements sociaux, elles ont proposé différentes stratégies pour faire valoir leurs droits, allant de la défense de leurs intérêts juridiques et de propositions de législation, au plaidoyer, la résistance pacifique, la consultation populaire et la mobilisation sociale. Ce qui a permis quelques avancées dans la protection de leurs droits, tels que le consentement préalable, libre et informé des populations indigènes reconnus dans la convention 161 de l’OIT, ou l’Accord d’Escazú [8], ou encore la reconnaissance de la Nature comme sujet de droit dans la Constitution équatorienne.

Etudes de cas

Dans une étude récente sur l’extractivisme, le Réseau EU-LAT [9] propose trois études de cas décrivant la complexité et les risques associés au développement d’un « extractivisme vert » en ALC. Le premier concerne l’extraction du cuivre dans la région d’Espinar au Pérou. Le deuxième concerne la production « d’hydrogène vert » dans la région de la Guajira au nord de la Colombie. Quant au troisième, il aborde le « triangle du lithium » au croisement du Chili, de l’Argentine et de la Bolivie, que nous résumons dans l’encadré ci-dessous [10].

Le « triangle du lithium » au croisement du Chili, de l’Argentine et de la Bolivie

Pour la construction de batteries, le lithium est une composante essentielle dont 47% des réserves mondiales se trouvent dans ce « triangle du lithium ».

Pour accéder à ces ressources stratégiques, l’UE a signé des accords ou des projets d’investissements avec les trois pays. Or, l’extraction abîme les sols des salines, pollue l’air et les réserves d’eau douce et consomme une grande quantité d’eau dans des territoires extrêmement arides où l’accès à l’eau est déjà problématique.

Dans la région nord-est du Chili, les sociétés minières de lithium ont été accusées d’épuiser jusqu’à 65 % des réserves d’eau vitales [11], là où vivent 18 communautés indigènes qui ont déjà dû subir les inconvénients de l’extraction du cuivre...

En Argentine, deux grands projets de lithium affectent les populations locales par la pollution, l’augmentation de la mortalité de la faune et de la flore et la limitation à l’accès à l’eau. En juin 2023, face à une réforme de la Constitution de la Province de Jujuy, qui facilitait les exportations minières, les protestations de ces populations ont été durement réprimées.

En Bolivie, pays qui a la plus grande réserve de lithium de la région, l’extraction à grande échelle n’a pas encore commencé. Néanmoins, le gouvernement bolivien avance sur un plan d‘extraction du lithium, et en 2024, le premier contrat d’extraction avec une entreprise publique russe a été signé. Les organisations environnementales ont signalé le manque de transparence de la part de l’Etat bolivien [12], et identifié différents risques liés aux impacts sur les réserves d’eau et les écosystèmes fragiles, sur les modes de subsistance des communautés et sur le manque de consultation préalable de ces communautés.

Changer de paradigme

Si l’UE et ses États membres se limitent à émettre moins de gaz à effet de serre, à accroître leur propre sécurité énergétique et à soutenir une croissance « verte » illimitée, sans tenir compte de ces impacts, ils poursuivront l’externalisation des coûts écologiques et sociaux de leur transition. Cela risque de remplacer un problème (la dépendance aux combustibles fossiles et leurs impacts sur le climat) par un autre (la dépendance aux minerais et leurs impacts sur la nature, la biodiversité et les droits humains) ou, dans le pire des cas, de combiner les deux.

La priorité pour l’UE et la Belgique doit être de réduire leurs dépendances aux matières premières, via, entre autres : un engagement en faveur de l’élimination progressive des combustibles fossiles et à la fin de leurs subventions ; l’accélération de la production d’énergie renouvelable, en diversifiant les sources d’approvisionnement et en renforçant son autonomie stratégique ; l’amélioration de l’efficacité énergétique ; la transformation de leurs économies basées sur la circularité, etc.

Pour les matériaux importés d’Amérique latine, l’UE et la Belgique doivent favoriser le développement de filières locales de production de valeur, et intégrer les normes sociales et environnementales normes sociales et environnementales , à la fois via les accords de commerce et via les législations transversales (sur le travail forcé, la directive sur le devoir de diligence des entreprises en matière de développement durable – CSDDD, le règlement de l’UE sur les produits exempts de déforestation- EUDR, etc.). Mais aussi, abandonner les nouveaux projets d’extraction et de construction de nouvelles infrastructures de combustibles fossiles, en accord avec les avec les pays d’ALC. Ou encore, veiller à ce que les mécanismes de protection des droits des populations touchées par l’extraction de matières premières soient renforcés et rigoureusement mis en œuvre, entre autres par les conventions internationales et les normes nationales qui protègent le droit à la participation et au consentement préalable des populations concernées, comme la Convention 169 de l’OIT pour les peuples autochtones ou l’Accord d’Escazú, citées précédemment.

[1Sur l’analyse et les recommandations sur le Global Gateway, lire le rapport d’Oxfam, Eurodad et Counter Balance : Who profits from the Global Gateway ?

[2CNUCED : Plus de 100 pays dépendent des exportations de produits de base | ONU commerce et développement(CNUCED)

[4Au Brésil, après le drame de Brumadinho, 4 000 barrages présentent un « risque élevé », www.lemonde.fr/planete/ar..., www.cncd.be/La-catastroph...

[5The violent erasure of land and environmental defenders | Global Witness ; https://globalwitness.org...

[6Bernard Duterme – CETRI : Amérique latine : poussées progressistes, réactions conservatrices, www.cetri.be/Amerique-lat...

[7Buen vivir y vivir bien : alternativas al desarrollo en Latinoamérica, https://www.scielo.org.mx...

[8L’accord d’Escazú établit des obligations pour les États en termes d’accès à l’information sur l’environnement et de participation, et reconnaît le rôle des défenseurs de la terre et de l’environnement. Lire sur ce sujet : L’accord d’Escazú sera-t-il une avancée majeure pour le droit environnemental en Amérique latine ?, https://www.cncd.be/L-acc...

[9EU-LAT Network : EN : A Green and Fair Transition, ¿For Whom ? An analysis from Latin America ; ESP : Una Transición Verde y Justa, ¿Para Quién ? Un análisis desde América Latina, https://eulatnetwork.org/...

[10Nous vous renvoyons à l’étude de EU-LAT Network pour lire les trois présentations de cas.

[12Controversia por el litio : gobierno boliviano avanza en su plan de extracción en medio de críticas por falta de transparencia, https://es.mongabay.com/2...