Argentine : Milei veut-il la fin de l’agriculture familiale ?
Dérégulation, fermeture d’agences publiques d’appui aux entreprises familiales agricoles, ouverture des marchés… Les mesures prises dans le secteur agricole par le gouvernement de Javier Milei depuis 2023 servent avant tout les intérêts des grands propriétaires terriens, des grandes entreprises d’élevage et d’exportation de viandes, ainsi que les investissements des multinationales étrangères, au détriment de l’agriculture familiale et indigène. L’Accord de commerce entre le Mercosur et l’UE ne fera que renforcer cette tendance.
La « Trumpisation » de l’Argentine est en marche. Depuis son investiture fin 2023, le Président argentin Javier Milei mène une politique économique et sociale ultralibérale. En juin 2024, il fait passer, après beaucoup de résistances et de négociations, la loi dite « Omnibus » [1] qui dérégule l’économie, prévoit la « délégation des pouvoirs législatifs à l’exécutif dans quatre domaines clés (administratif, économique, financier et énergétique), la réforme du travail (bien qu’elle ait été déclarée « inconstitutionnelle » par un tribunal fédéral), la privatisation d’une dizaine d’entreprises d’État, ainsi que les exemptions fiscales destinées à attirer les investissements étrangers » [2]. A cela s’ajoutent différentes mesures néfastes pour les populations fragilisées, telles que l’annonce en février 2025 du retrait de l’Argentine de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le blocage du payement des retraites, ayant d’ailleurs entrainé de grandes manifestations violemment réprimées. Les élections législatives de mi-mandat, organisées en octobre 2025, ont en outre renforcé la position politique de Milei : La Libertad Avanza, son mouvement, y a obtenu des avancées significatives, consolidant son influence au Congrès. Ce résultat donne à Milei une marge de manœuvre accrue pour poursuivre et approfondir son programme ultralibéral.
Le modèle agricole familial démantelé : le tournant Milei
Depuis plusieurs décennies, l’Argentine voit diminuer le nombre d’exploitations agricoles familiales. Entre 2002 et 2018, elles ont chuté de 25 %, tandis que la taille moyenne des exploitations augmentait de 16 % [3], accentuant la concentration agraire. Pourtant, cette période a été marquée par divers programmes de développement rural, de lois en faveur du secteur agricole, bien que leur application ait varié selon les gouvernements.
Avec l’arrivée du gouvernement Milei, le changement de cap est radical : forte dévaluation du peso, dérégulation des tarifs et services. Les exploitations familiales subissent la hausse du coût de la vie, l’endettement accru des coopératives, l’augmentation des prix des intrants et de l’énergie, ainsi qu’un accès restreint au crédit. La pression immobilière, notamment dans les zones périurbaines, rend l’acquisition de terres quasi impossible pour les petits producteurs et les jeunes agriculteurs.
Le gouvernement favorise également les secteurs agro-industriel et minier à travers des outils législatifs exceptionnels, comme le décret Nécessité et Urgences - DNU 70/2023 qui sera suivi de la première proposition de « loi Omnibus » adopté en 2024, proposant plus de 300 réformes. Ces mesures modifient notamment le droit du travail (réduction des indemnités de licenciement, restriction du droit de grève et de la liberté syndicale), impactant directement le secteur agricole.
Conséquences pour l’agriculture familiale
Plusieurs organismes de soutien à l’agriculture familiale sont démantelés. L’Institut national de l’agriculture familiale, paysanne et indigène (INAFCI) est dissous, laissant 900 agents sans emploi et abandonnant 250 000 familles vivant dans des régions souvent isolées, loin des zones les plus facilement cultivables contrôlées par les agro-exportateurs. Le programme « Pro-Huerta », qui soutenait l’autoproduction alimentaire, est supprimé. La Direction des programmes et projets sectoriels et spéciaux (Diprose), chargée d’exécuter des crédits internationaux pour des projets de développement rural — irrigation, électrification, construction de chemins — utiles aux petits producteurs, est également fermée. Enfin, l’autonomie de l’Institut national de technologie agro-pastorale (INTA) prend fin : l’organisme est rattaché au ministère de l’Agriculture et son président est désormais nommé par la Casa Rosada, siège du pouvoir exécutif. La Loi d’urgence territoriale indigène, qui protégeait les territoires indigènes contre les expulsions, est également menacée [4].
La disparition de ces programmes prive les petits producteurs de services indispensables : conseils techniques, aides à la commercialisation, mécanismes de régulation des prix ou encore accès aux semences. Sans ces soutiens, de nombreux jeunes agriculteurs et agricultrices ayant investi dans la location de terres ont dû cesser leur activité, ce qui contribue à renforcer l’exode rural.
L’importation comme seule réponse à la crise
Pour contenir l’inflation, le gouvernement a massivement ouvert le marché aux importations, faisant entrer par exemple des oignons du Brésil ou des tomates du Paraguay. Cette concurrence accentue encore la fragilité des exploitations locales, déjà mises sous pression par la dollarisation des intrants, la dérégulation des loyers, la spéculation foncière et la suppression des subsides. Les producteurs reçoivent désormais un prix trois fois inférieur à celui payé par les consommateurs, alors même que l’agriculture familiale, qui ne dispose que de 13 % des terres cultivables, assure 60 % de l’alimentation nationale. En parallèle, 47 % des terres sont concentrées aux mains de grands propriétaires tournés vers l’exportation, notamment du soja [5].
Le décret DNU 70/2023 prévoit également la suppression de la loi limitant la propriété étrangère des terres rurales à 15 %. Cette mesure ouvre la voie à une concentration foncière encore plus forte et renforce les risques d’expulsion pour les petits producteurs et les communautés indigènes qui, faute de soutien public, sont incapables de rivaliser.
À cela s’ajoute la création du Régime d’incitation aux grands investissements (RIGI), qui offre pendant trente ans des avantages fiscaux et douaniers aux projets dépassant 200 millions de dollars dans les secteurs de l’énergie, des mines ou de l’agro-industrie. Ces incitants privilégient les grands acteurs au détriment de l’agriculture familiale et de la gestion durable des ressources [6].
Enfin, le gouvernement veut faire adhérer l’Argentine à l’Acte de 1991 de l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales (UPOV 1991) [7] qui institutionnalise la privatisation des semences et limite le droit des agriculteurs à réutiliser leur propre production. Plus de 400 organisations paysannes et environnementales s’opposent à cette réforme, invoquant la défense de la souveraineté alimentaire et le risque de voir révisée la Loi des semences [8] qui garantit notamment le droit des paysans à ressemer leur récolte à partir de semences certifiées [9].
La résistance paysanne
Face à ce démantèlement du secteur, les organisations paysannes et les syndicats agricoles se mobilisent. Depuis 2022, la Mesa Agroalimentaria a présenté au Congrès plusieurs propositions de loi pour garantir les droits des paysans et paysannes et favoriser une transition vers un modèle agroécologique.
Après de longues années de lutte, les organisations paysannes et indigènes argentines ont obtenu en juin 2023 la règlementation permettant la mise en œuvre de la Loi de réparation historique de l’agriculture familiale (27.118). Cette loi approuvée en 2014 vise à promouvoir et à valoriser l’agriculture familiale, paysanne et indigène, et à renforcer la production et la souveraineté alimentaire, sur la base de la durabilité environnementale, sociale et économique, il lui manquait son règlement de mise en application. « Parmi les différentes actions que l’État s’est engagé à mettre en œuvre grâce à ce règlement, on peut citer la mise en place de mécanismes favorisant l’équité entre les genres, l’attribution de propriétés rurales à la Banque de Terres pour l’Agriculture Familiale, l’appel à une Commission Nationale Permanente pour la régularisation de la propriété foncière rurale, la promotion de programmes spécifiques de production et de commercialisation, et la création de lignes de financement et d’investissement » [10]. Cependant, rien n’est encore garanti. Le démantèlement des institutions de soutien à l’agriculture familiale par le gouvernement Milei compromet gravement leur mise en œuvre.
Fin 2024, les organisations paysannes et indigènes ont déposé une demande de rapport au Congrès, exigeant des explications sur la suppression de plusieurs programmes. Elles ont élaboré un plan d’action demandant « la restitution des programmes d’assistance technique, la création d’un fonds fédéral pour le développement rural et la mise en œuvre de politiques d’accès à la terre, qu’elles considèrent comme essentielles pour lutter contre le déracinement et la pauvreté structurelle dans les campagnes » [11].
Plusieurs mobilisations ont contribué à donner de la visibilité à leur combat, dénonçant l’abandon dont elles s’estiment victimes de la part de l’État et remettant en cause le modèle agro-exportateur privilégié par le gouvernement Milei [12].
L’accord UE-Mercosur
traité UE-Mercosur
Accord UE-Mercosur
l’accord d’association entre l’UE et le Mercosur
traité de commerce entre l’Union européenne et les pays du Mercosur
: un accélérateur des inégalités agricoles
Résultat de 25 ans de négociations, l’accord de commerce entre l’UE et le Mercosur risque d’être ratifié dans les prochains mois [13]. Si c’est le cas, il aura de graves impacts pour le secteur agricole des deux côtés de l’Atlantique. Et de manière générale, il y aura les gagnants et les perdants.
Pour ne parler que du côté argentin, ce sont, entre autres, les secteurs automobiles, chimiques et de mécaniques qui seraient les plus touchées par l’ouverture des marchés. Pour sa part, le secteur agricole argentin pourrait être mis en concurrence avec les importations en provenance de l’UE d’huile d’olive, de produit laitier, de vin, chocolats, frites congelées, entre autres. Les réductions des droits de douanes vers l’Europe seraient favorables aux grands producteurs et exportateurs de viande bovine, porcine, de volaille, de soja, de miel ou encore du secteur de la pêche. Les petits producteurs, eux, ont et auront très peu accès aux marchés d’exportation.
Si en Europe on parle beaucoup, à juste titre, des impacts pour le secteur agricole européen, on entend moins souvent que les petites entreprises agricoles familiales du Mercosur seront également touchées. Notamment par l’importation de ces produits agricoles sans droits de douane, et parfois fortement subventionnés en Europe, mais aussi, par exemple, par l’ouverture aux entreprises européennes pour les fournitures d’achats publiques (par exemple le marché des cantines scolaires), qui affecteraient la production locale mise en concurrence inégale avec ces entreprises européennes.
« Alors que l’on parle d’un accord entre l’Union européenne et le Mercosur, et que le Brésil augmente de 15 milliards de dollars les subventions à l’agriculture, l’Argentine réduit le rôle de l’État et crée des conditions d’inégalité pour nos économies régionales, qui ne pourront pas être compétitives au niveau international et perdront du terrain sur le marché local. Cela n’a d’autre raison que la remise du système agroalimentaire au capital financier ».Diego Montón, Mouvement national paysan indigène (MNCI-Somos Tierra).
Enfin, au-delà des impacts économiques et sociaux pour les petits producteurs — sans même aborder ici les conséquences environnementales et climatiques de l’accord — il faut également souligner les risques sanitaires auxquels sont exposés les producteurs comme les consommateurs, en Argentine comme en Europe. Le pays détient en effet le triste record mondial d’utilisation de pesticides par habitant [14]. Alors que la loi interdit théoriquement toute pulvérisation à moins d’un kilomètre des habitations [15], cette norme est régulièrement contournée. Parmi les pesticides utilisés, la moitié provient de l’Union européenne, dont certains sont pourtant interdits sur son propre territoire. Entre 2018 et 2019, l’UE a ainsi exporté vers le Mercosur près de 7 000 tonnes de substances interdites en Europe. En réduisant les droits de douane sur les produits chimiques, l’accord commercial faciliterait encore davantage ces exportations de pesticides vers le Mercosur [16].
Les mobilisations en Belgique peuvent participer à un changement de cap
Il existe pourtant des signes d’espoir. Le 28 mai 2025, grâce à la pression des citoyennes et citoyens, du monde agricole et des ONG, la Belgique est devenue l’un des premiers pays européens à interdire l’exportation de pesticides prohibés sur son propre territoire [17]. La Belgique peut aller plus loin en encourageant l’Union européenne à adopter la même interdiction et en exigeant l’intégration de mesures miroirs dans les accords commerciaux. Cela signifie que les aliments importés devraient respecter les mêmes normes sanitaires et environnementales que ceux produits en Europe. Un tel mécanisme protégerait :
- les agriculteurs européens, qui ne seraient plus mis en concurrence avec des produits venant de systèmes où les règles sont moins strictes ;
- les consommateurs européens, qui éviteraient des résidus de pesticides interdits chez nous ;
- les producteurs du Mercosur, exposés à des substances toxiques que l’Europe a choisi de bannir.
- Mais surtout, la Belgique — comme l’ensemble de l’UE — doit refuser de soutenir l’accord UE–Mercosur dans sa forme actuelle. Tel qu’il est rédigé, cet accord renforcerait les modèles agricoles intensifs et l’agrobusiness, au détriment de l’agriculture familiale, qu’elle soit belge, européenne ou sud-américaine.
[1] Pas lié à l’autre proposition « Omnibus » qui circule dans les instances européennes pour démanteler les avancées en termes de développement durable, de diligence raisonnable… (bien que les deux ont pour même objectif : la dérégulation).
[2] Sophie Wintgens, Francesca Monteverdi, « L’Argentine sous Milei : épouvantail ou propulseur pour l’accord UE-Mercosur ? » (CNCD-11.11.11), 2 juillet 2024 : www.cncd.be/L-Argentine-s...
[3] Tierra Viva – “Efecto Milei : la agricultura familiar y su pesadilla”, 17 de septiembre 2024 : https://agenciatierraviva...
[4] Tierra Viva, “Milei derogó la Ley de Emergencia Territorial Indígena : menos derechos, más violencia y extractivismo », 10 décembre 2024 : https://agenciatierraviva...
[5] International land coalition ALC, “La reglamentación de la Ley 27.118 abre puertas para la Agricultura Familiar en Argentina », https://lac.landcoalition...
[6] CELS : “Rascar la olla. Informe sobre el desmantelamiento de políticas agroalimentarias en los primeros meses del gobierno de Milei” : www.cels.org.ar/web/publi.... Lire également “RIGI y Tratado Vinculante : dos caminos opuestos en la disputa por los territorios”, Terra Nativa, 1 septembre 2025 : https://tierranativa.org....
[7] L’Argentine a signé la convention UPOV, mais dans sa version de 1974.
[8] Ley de Semillas y Creaciones Fitogenéticas (Ley N.º 20.247)
[9] Sur ce sujet lire : CADTM, « UPOV, main basse sur les semences en Argentine », 29 novembre 2024 : www.cadtm.org/UPOV-main-b...
[10] Ibid International land coalition ALC ; “La reglamentación de la Ley 27.118 abre puertas para la Agricultura Familiar en Argentina”, https://lac.landcoalition...
[11] En Orsai – « Del arraigo al desamparo : cómo Javier Milei desmanteló la agricultura familiar en Argentina » : www.enorsai.com.ar/socied...
[12] D’autres demandes des agriculteurs argentins sont présentées dans ce document : “Demandas y
Recomendaciones de Agricultores Familiares de Argentina”, Alianza Austria-Argentina : https://incupo.org.ar/wp-...
[13] Pour tout savoir sur l’Accord et la campagne « Stop UE-Mercosur » : CNCD-11.11.11, www.cncd.be/-stop-ue-mercosur-
[14] Benoît Drevet, « Au cœur de l’agriculture argentine, les agrochimiques font des dégâts », (Le Soir), 8 décembre 2024 : https://www.lesoir.be/641...
[15] Tierra Viva, 28 octobre 2025 : “Fumigarte con agrotóxicos a diez metros de tu casa : un proyecto de ley a pedir del agronegocio”, https://agenciatierraviva...
[16] Sophie Wintgens, Francesca Monteverdi : « L’Argentine sous Milei : épouvantail ou propulseur pour l’accord UE-Mercosur ? » (CNCD-11.11.11), , 2 juillet 2024 www.cncd.be/L-Argentine-s...
[17] Humundi, 27 mai 2025 : « Pesticides interdits : la Belgique interdit leur exportation, une victoire citoyenne historique », https://www.humundi.org/a...
