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Finance

Argentine : les fonds vautours contre-attaquent

Antonio Gambini Antonio Gambini
6 avril 2016

On appelle « fonds vautours » des fonds d’investissement spéculatifs spécialisés dans le rachat à bas prix de vieux titres de dette publique (ou souveraine), car l’Etat en question a déjà fait défaut ou risque de faire défaut. Ces fonds multiplient ensuite les procédures judiciaires dans différentes juridictions contre l’Etat débiteur, afin d’obtenir un remboursement équivalent à la totalité du principal et des intérêts accumulés.

L’Argentine fait partie de nombreuses victimes de ces fonds. En 2001, elle connait une récession économique sans précédent : taux de croissance négatif de -28%, taux de pauvreté de 57,5%, chômage à plus de 20%. L’Argentine suspend alors ses paiements sur ses 132 milliards de dollars US (ci-après $) de dette publique.
Deux vagues de négociations permettent cependant à l’Argentine de parvenir à un accord avec l’écrasante majorité (93%) des créanciers, qui renoncèrent à près des deux tiers de leurs créances. Grâce à un mécanisme liant les remboursements de cette dette restructurée à l’évolution de l’économie argentine, ces créanciers font une affaire assez bonne, car l’Argentine renoue durablement avec la croissance économique (8% de croissance en moyenne entre 2003 et 2008).

Mais une minorité de créanciers résistent, ou encore vendent leurs créances désormais douteuses à des fonds vautours. Ceux-ci vont alors multiplier les procédures judiciaires contentieuses contre l’Argentine, qui aboutissent notamment à la saisie du navire école de la Marine argentine au Ghana.

Le juge Griesa, de l’Etat de New York, compétent en raison du fait que les obligations argentines étaient régies par le droit de cet Etat, ira encore beaucoup plus loin. Non seulement il juge en 2012 que les fonds vautours ont raison, mais il ordonne par la même occasion à l’Argentine de cesser tous ses remboursements en cours aux créanciers « restructurés » tant que les fonds vautours n’auront pas été remboursés en totalité. Une exigence que le gouvernement Kirchner refusera de prendre en compte.

Depuis lors, des élections en Argentine ont placé à la tête du pays le Président de droite Mauricio Macri, qui s’est empressé de négocier une sortie de l’impasse avec les fonds vautours. Un accord est désormais finalisé : le Parlement argentin a levé les obstacles juridiques et libéré les fonds nécessaires pour payer les fonds vautours comme l’exigeait le juge Griesa.

S’agit-il d’un « happy ending », comme dans les contes de fée ou les films d’Hollywood ? Les fonds vautours seront remboursés, l’Etat de droit sera finalement rétabli, l’Argentine pourra nouvellement s’endetter à des taux « raisonnables » sur les marchés internationaux des capitaux ? C’est ce que prétendent certains médias.
Mais en y regardant de plus près, rien n’est moins sûr.

D’abord, il importe de noter les taux de profit scandaleusement élevés réalisés par les fonds vautours. Le principal de ceux-ci, NML Capital, réalise ainsi un retour de pas moins de 1180% (2,28 milliards $ contre un investissement initial de 177 millions $). Ce profit doit être comparé à celui, beaucoup plus modeste (de l’ordre de 40%) réalisé par les créanciers « restructurés ».

Pourquoi ces derniers devraient-ils accepter cette injustice flagrante ? Certains de ces créanciers ne vont-ils pas eux-mêmes saisir la justice pour exiger d’être aussi bien traités que les fonds vautours ?

Quant au bienfait que devrait représenter pour l’Argentine la capacité de s’endetter à nouveau, s’agit-il vraiment d’un bienfait ou au contraire d’une malédiction ? Comme de nombreuses économies émergentes, et comme les pays en développement, l’Argentine connait un ralentissement économique dû à la chute des cours des matières premières et au marasme économique planétaire. Tous ces pays sont donc tentés par la solution de l’endettement pour combler leurs déficits. Quant aux prêteurs, les marchés des capitaux, désespérés de trouver des débouchés autres que le placement payant de leur argent dans les banques centrales des pays plus riches, qui pratiquent désormais un taux d’intérêt négatif, ils sont enthousiastes !

Mais s’endetter aujourd’hui signifie devoir rembourser demain – le paiement des fonds vautours nécessite d’ailleurs un endettement immédiat de plus de 12 milliards de dollars. Si les nouvelles dettes publiques ne sont pas consacrées à des investissements productifs, tout porte à croire qu’une nouvelle crise générale de la dette se prépare. On ne peut en tout cas avoir aucune confiance dans la prudence des prêteurs, que l’on sait désormais capables des pires stupidités financières à long terme pour satisfaire leur soif de gain à court terme.

Que se passera-t-il en cas de future crise de la dette publique ? Les opérations de restructuration seront difficiles à réaliser, car les créanciers vont certainement préférer jouer le rôle des fonds vautours aux profits gigantesques, plutôt que celui des créanciers « restructurés » dindons de la farce…

En l’absence d’un régime international de résolution de dettes souveraines, en raison notamment des Etats Unis et des Etats européens qui s’opposent à tous les efforts internationaux en ce sens, certaines législations nationales, surtout en Grande-Bretagne et en Belgique, visent à contrecarrer l’action des fonds vautours.

Dernière en date, la loi belge du 12 juillet 2015 est la plus avancée en la matière. Il ne faut donc pas s’étonner si le fonds vautours NML Capital vient de déposer un recours contre cette loi devant la Cour Constitutionnelle.

Espérons que les juges belges de la Cour Constitutionnelle seront plus inspirés que le juge New-yorkais Griesa.

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