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Argentine : menaces sur les glaciers

Pays aride à 70%, l’Argentine a besoin de ses glaciers pour son alimentation en eau douce. Mais ceux-ci, situés dans la partie andine du pays, sont en danger face à l’expansion de l’industrie minière.

Loncopué est une petite ville patagonienne du sud de l’Argentine. Depuis cinq ans, sa population -environ 7 000 habitants- s’est soulevée comme un seul homme pour s’opposer à des projets d’exploitation minière. En 2007, elle a obtenu le départ de l’entreprise canadienne Golden Peaks. En 2009, rebelote, c’est une entreprise chinoise qui a fait les frais de la mobilisation sociale. Le 3 juin dernier, ses habitants ont décidé souverainement d’y interdire toute exploitation minière à grande échelle lors d’un référendum local, une première dans le pays.

Les investissements dans le secteur minier ont été multipliés par huit alors que le nombre de projets a grimpé de 740%

<article2208|encadre> Le combat de Loncopué témoigne à lui seul de la multiplication des conflits socio-environnementaux entre populations locales et entreprises minières dans toute l’Amérique latine. En Argentine, un pays plus connu pour sa viande et son agriculture que pour ses mines, entre 2003 et 2007, les investissements dans le secteur ont été multipliés par huit alors que le nombre de projets miniers a grimpé de 740%.

Mines à ciel ouvert = danger

L’exploitation minière à grande échelle suscite la controverse. La méthode d’exploitation des mines à ciel ouvert répond à l’épuisement actuel des sites à haute concentration minérale. Fondée sur des nouvelles technologies, ce type d’exploitation industrielle permet d’extraire le minerai disséminé dans la roche au moyen de substances chimiques hautement polluantes. Elle nécessite d’énormes quantités d’eau et d’énergie et entre donc en concurrence avec des activités économiques comme l’agriculture, l’élevage ou le tourisme, ce qui déstructure la vie locale. Certains des mégaprojets miniers menacent directement des zones glaciaires et périglaciaires qui régulent l’eau douce de bon nombre de régions. C’est le cas des projets emblématiques de Veladero et Pascua-Lama de la transnationale canadienne Barrick Gold dans la province andine de San Juan. Cette menace a poussé communautés locales, mouvements écologistes et intellectuels à se mobiliser pour protéger ces zones.

Veto « Barrick Gold »

Un premier projet de loi de protection des zones glacières et périglaciaires a été approuvé par les deux chambres du Congrès en 2008, mais il n’a pu arriver à bon port. La cause du naufrage ? Un veto de la présidente Cristina Fernandez de Kirchner, derrière lequel se dissimule la pression des gouverneurs des provinces andines favorables aux projets miniers et des grands lobbys comme Barrick Gold. Personne n’a d’ailleurs semblé étonné de voir ensemble, quelques jours plus tard, la présidente, le gouverneur de la province de San Juan et Peter Munk, le président de Barrick Gold, en première page des journaux. On comprend dès lors mieux pourquoi les mouvements socio-environnementaux ont renommé le veto présidentiel : « le veto Barrick Gold ».

Cependant, cette défaite de 2008 n’a pas pu miner – si on peut dire – les efforts des mouvements et communautés favorables à la loi. Le sujet a été réintroduit à l’agenda du Parlement et, fin 2010, le Congrès national a adopté la loi de protection des glaciers et de l’environnement périglaciaire. L’approbation de cette loi, unique en son genre, est une victoire dans la défense des glaciers. Elle les considère désormais comme des biens de domaine public, non susceptibles d’appropriation privée et ayant pour fonction de satisfaire des usages d’intérêt général. Les glaciers et leur environnement périglaciaire font donc, en théorie, l’objet d’une préservation en tant que réservoirs stratégiques de ressources hydriques.

Nécessaire inventaire

Dans ce cadre, la création d’un inventaire national des glaciers est devenu un enjeu central. Il déterminera son champ d’application. [1] Or, une grande partie des projets en cours d’exécution tel Veladero, voire des projets futurs tel Pascua-Lama, se situent principalement dans des zones périglaciaires. Les discussions parlementaires à propos de la définition technique de cet environnement ont mis en lumière l’ampleur des intérêts économiques en jeu.

C’est le principe de précaution appliqué à l’envers : face au doute, le business prime

Au moment où fût sanctionnée la loi, une des représentantes de l’Union des assemblées citoyennes (UAC) s’exprimait en ces termes : « Nous savons que l’application des lois, dans les territoires où les transnationales minières opèrent, dépend de gouvernants associés aux entreprises du secteur.  » Il n’a fallu que quelques jours pour que le scénario envisagé par l’UAC se concrétise. Barrick Gold, avec la complicité du gouverneur provincial, s’est présenté devant les tribunaux afin d’invoquer l’inconstitutionnalité de la norme qui affecte les compétences de la province en matière de régulation environnementale. Les articles centraux de la loi ont été suspendus pour les sites de Pascua-Lama et Veladero. Cette suspension s’est ensuite étendue à l’ensemble du territoire de la province. En d’autres mots, la réaction corporatiste du secteur minier est parvenue à bloquer, jusqu’à présent, la mise en oeuvre de l’inventaire ainsi que la réalisation d’un audit environnemental dans une des provinces clés des investissements miniers.

L’avocat environnementaliste, Enrique Viale, synthétise clairement la situation actuelle : « C’est le principe de précaution appliqué à l’envers : face au doute, le business prime  ». Plus d’un an et demi a passé et, alors qu’on attend une sentence de la Cour suprême, le risque que la loi ne reste lettre morte est bien réel.

[1Jusqu’à présent, l’Argentine ne dispose pas d’informations exactes sur la quantité, l’emplacement et le volume de glace des glaciers de la Cordillère des Andes.

Source : article publié dans dlm-demain le monde, n°15, septembre-octobre 2012.

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