×

Argentine : quand les travailleurs se réapproprient leur entreprise

Edith Wustefeld Edith Wustefeld Johan Verhoeven Johan Verhoeven
18 novembre 2014

Imagine demain le monde - En 2001, la faillite de l’Etat argentin a provoqué la fermeture de nombreuses usines. En réaction, des travailleurs menacés de licenciement se sont mobilisés. Et plus de 300 entreprises ont ainsi été récupérées à la hâte. Treize ans plus tard, nombre d’entre elles se portent bien, démontrant les vertus de l’autogestion et de l’appropriation citoyenne de leur outil de travail. Reportage au journal Diario del Centro del país, un exemple de « Bien-vivre » parmi d’autres.

A l’heure du bouclage, le rythme de la rédaction du Diario del Centro del país (le « Journal du centre du pays  »), le quotidien le plus lu de Villa Maria, 80 000 âmes, à 500 kilomètres au nord-ouest de Buenos Aires, s’emballe. Les claviers crépitent, les journalistes volent d’une pièce à l’autre, les relectrices accélèrent le tempo, les opérateurs charrient des bobines vers l’immense imprimante.

Au premier coup d’œil, rien n’indique qu’El Diario est une coopérative autogérée. Pourtant, ici les journalistes écrivent sans patron, les machinistes impriment sans chef et les travailleurs décident collectivement de leurs salaires. « La gestion n’est le monopole de personne  », déclare Diego, ouvrier-machiniste. Diego est arrivé au journal un an après la reprise de l’entreprise par les travailleurs. Il a appris son boulot sur le tas, tout comme sa charge d’administrateur. « Un travail en plus, mais c’est comme ça, poursuit- il. Le président du conseil d’administration est photographe. Le matin, il fait des photos et quand il a terminé son boulot, il remplit ses fonctions de président.  » César, son collègue d’atelier, renchérit : « Ici, on est tous patrons et tous employés. »

Le Conseil d’administration gère le quotidien de l’entreprise, laissant les décisions importantes à l’assemblée générale. « Si on se trompe, souligne Diego, on se trompe tous. Si on réussit quelque chose, c’est une victoire collective ». Pour éviter la concentration du pouvoir, la rotation au sein du conseil d’administration est volontairement importante. « Le conseil est partiellement renouvelé chaque année par un vote en assemblée. Depuis dix ans qu’on fonctionne ainsi, plus de la moitié du personnel a déjà siégé au conseil. »

Quand le premier numéro paraît en 1984, El Diario est une entreprise privée des plus classiques. Mais en 2001, l’effondrement de l’Etat argentin engendre une crise économique sans précédent qui entraîne une explosion des faillites d’entreprises. En un an, la moitié de la population bascule dans la pauvreté. Le journal de Villa Maria ne déroge pas à la règle : privé d’une partie de ses lecteurs et de presque tous ses annonceurs, il est au bord du dépôt de bilan. Menacés de licenciement, les employés du journal sont acculés à occuper leur entreprise.

« Les fermetures s’enchaînaient, se souvient Daniel, dessinateur de presse. Ce qui ne laissait aucune chance aux travailleurs licenciés de trouver de l’embauche ailleurs. Alors certains ont occupé leur usine pour la faire tourner eux-mêmes et s’assurer un petit revenu. On a fait pareil, à la fureur des anciens patrons qui voulaient nous expulser. Certains d’entre nous dormaient sur les machines pour être sûrs qu’elles ne soient pas enlevées pendant la nuit.  »

Le 13 décembre 2001 est une date gravée dans la mémoire de Daniel : après trois mois de lutte, un accord est conclu avec les propriétaires. Les travailleurs se font remettre le journal, ses locaux et ses machines, qu’ils géreront sous forme de coopérative, en échange ils assument la dette de l’ancienne société. « C’était un défi, s’esclaffe Nancy, presque 60 ans, dont 16 passés comme journaliste au Diario, car en réalité, on n’a pas récupéré grand-chose, juste de vieilles machines et même pas de bobines de papier ! C’était osé mais jouable, avant les patrons ne travaillaient pas, ils géraient, c’est tout. On s’y est mis à leur place.  »

Douze ans après, Nancy sourit toujours de cette victoire. Légitimement. El Diario a aujourd’hui triplé ses ventes et fait vivre 52 travailleurs, 18 de plus qu’avant la crise. Certes, au début, l’argent manquait, mais pas les soutiens. Il y avait les syndicats, le réseau des entreprises récupérées et surtout les premiers concernés par la reprise : les habitants de Villa Maria. « Leur soutien fut déterminant, précise Sergio, journaliste politique et auteur d’un documentaire sur l’histoire du journal. Les gens ne voulaient pas qu’on soit privé de travail et eux de journal. Notre transformation en coopérative a encore renforcé l’ancrage citoyen du journal. On est devenu le journal des gens, chacun peut s’y exprimer, y interpeller les autorités. Pour l’édition de demain, je suis en train de mettre en page la lettre d’une femme qui dénonce des violences policières. »

La liberté acquise par le journal a modifié sa ligne rédactionnelle tout autant que les conditions de travail de ses employés. « Les avantages sont nombreux, lance Lucrecia, correctrice d’une trentaine d’années. Nous contrôlons les mouvements d’argent et décidons des investissements. Nous choisissons nos jours de congé de manière consensuelle. Rien que ça, cela veut déjà dire beaucoup. Par contre, en plus de ton boulot, tu dois aussi assumer la gestion, t’assurer que tout fonctionne, comprendre les chiffres et les bilans.  » A ses côtés, Nancy, en ancienne de la rédaction, renchérit : « Oui, ça demande plus d’énergie. Mais tu te dépenses avec beaucoup plus d’engagement. Tu luttes pour ce qui est à toi. »


Impa, l'usine citoyenne . Impa, l'usine citoyenne (Crédit : © Edith Wustefeld et Johan Verhoeven )

Impa, l’usine citoyenne

Sur le portail de l’immense bâtiment d’Impa, une usine de transformation de l’aluminium installée à Buenos Aires, la capitale, une fresque annonce la devise des nouveaux propriétaires : « Culture, Éducation, Travail, Résistance ». L’aluminium, c’est le cœur de de vie citoyenne réunissant plusieurs métiers et vocations : aux ouvriers métallurgiques s’ajoutent des enseignants, des artistes et même des journalistes. « Impa est une fabrique ouverte, explique Manuel, électricien, qui s’occupe de l’entretien des machines, on y travaille en relation avec d’autres acteurs de la société civile, en nous entraidant. Quand nous avons remis l’entreprise en marche après la faillite, nous avons ouvert nos portes à tous ceux qui nous avaient aidés à la récupérer pour les remercier. Et pour continuer à agir, chacun dans notre domaine mais ensemble.  » Impa accueille aujourd’hui une école, une salle de gymnastique et des locaux de réunion. E.W. et J.V.


Chilavert, plus qu’un lieu de travail

En 2002, les travailleurs de Chilavert occupent leur imprimerie avec l’aide des ouvriers d’Impa, de voisins et d’étudiants. Après sept mois d’occupation et deux années de démarches, ils la récupèrent légalement. Depuis, les douze travailleurs prennent les décisions collectivement et gèrent eux-mêmes l’imprimerie. Cantonnés au départ dans l’impression de livres d’art, ils impriment aujourd’hui entre autres des ouvrages sur les mouvements sociaux, des publications d’assemblées... De simple gagne-pain fonctionnel, Chilavert est devenu le porte-voix de ses travailleurs et de leurs alliés. « Avant on venait pour travailler et obéir, résume Ernesto. Quand on passait la porte d’entrée de la fabrique, notre vie s’arrêtait, quand on sortait, elle recommençait. Notre volonté restait dehors, c’était une partie qui n’était pas notre vie. Maintenant, on est acteurs de notre quotidien, c’est nous qui le décidons. Et on le vit de manière différente.  » E.W. et J.V.


Zanon, la « fabrique sans patron »

Avec ses 70 000 m2, l’usine de céramique Zanon, à Neuquen, dans le sud de l’Argentine, est l’emblème des usines récupérées. Première à avoir lancé le mouvement, première à avoir fait condamner ses anciens patrons par la justice, elle est également la première en importance, principal producteur de céramique d’Argentine et parmi les plus gros d’Amérique latine. Reprise en 2001, alors qu’elle comptait 240 ouvriers, contre 450 aujourd’hui avec un salaire quatre fois plus élevé, l’usine a été rebaptisée « FaSinPat » (Fabrique sans patron).
Le combat des travailleurs de FaSinPat déborde largement les murs de l’usine, l’autogestion de celle-ci étant vue comme une étape vers la construction d’un mouvement social plus aux premières heures de l’occupation de l’usine, les ouvriers de Zanon s’étaient distingués en renonçant à bloquer les routes, une forme pourtant très répandue de protestation en Argentine, pour simplement distribuer des tracts au bord des routes ainsi que de la nourriture, s’assurant ainsi la sympathie de la population. E.W. et J.V.

Lire aussi

Jair Bolsonaro, le nouveau président brésilien, pourrait rencontrer des résistances à sa volonté de tailler en pièces l'Amazonie.
Brésil

Jair Bolsonaro pourra-t-il détruire l’Amazonie ?

Elu en octobre, intronisé en janvier, Jair Bolsonaro, le nouveau président brésilien, va-t-il amplifier le saccage de l’Amazonie ? Cet ancien militaire, nostalgique de la dictature, ouvertement raciste et homophobe, n’a cessé de clamer durant sa (...)


  • Jean-François Pollet

    1er avril 2019
  • Lire
« La crise financière de 2008 avait soulevé des émeutes de la faim dans les grands villes du Sud, affamées par la flambée des prix des produits alimentaires. A Haïti, ceux qui ne peuvent pas se payer à manger se contentent d'une galette d'argile qui tient au ventre. »
Du nord au Sud, et à l’envers

Crise de la dette au Sud

Dix ans après la chute de Lehman Brothers, les pays en développement croulent à nouveau sous les dettes. Et les répercussions sont graves : flambée des prix, politiques d’austérité, sous- investissements (...)


  • Jean-François Pollet

    18 mars 2019
  • Lire
Qui ? Edith Wustefeld
Adresse Quai du Commerce, 9 - 1000 Bruxelles
Téléphone +32 250 12 30
Email cncd@cncd.be

Inscrivez-vous à notre Newsletter