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Argentine : un pied de nez aux thèses néolibérales

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie
25 juin 2012

La « nationalisation » par l’Argentine de la compagnie pétrolière YPF, filiale de la société espagnole Repsol depuis sa privatisation en 1999, a soulevé un tollé en Europe, alors qu’elle lui a valu le soutien des populations en Argentine et en Amérique latine. Elle illustre le fossé Nord-Sud qui se creuse en matière de politiques de développement.

En avril 2012, le gouvernement argentin annonça sa décision de reprendre 51 % des parts de la société YPF, propriété de Repsol à 57 % depuis sa privatisation en 1999, à une époque où le gouvernement argentin appliquait les politiques du « consensus de Washington » promues par le FMI et la Banque mondiale, entraînant le pays vers la cessation de paiement en décembre 2001. La présidente argentine, Cristina Fernandez de Kirchner, présenta ce « retour au contrôle des hydrocarbures » comme un enjeu « d’intérêt public national », tandis que le gouvernement espagnol considéra au contraire cette action « contre une entreprise espagnole » comme « une attaque contre les intérêts de l’Espagne et de son gouvernement » [1].

Or si on peut comprendre le désarroi d’un gouvernement espagnol aux abois dans le contexte de la crise de la zone euro, on peut aussi comprendre la décision argentine étant donné la manière dont la gestion d’YPF a lourdement porté préjudice au développement argentin depuis trois décennies.

Enjeu : la principale entreprise publique argentine

YPF représentait la principale entreprise publique argentine lorsque le pays subit un coup d’Etat en 1976, débouchant sur sept « années de plomb » d’une dictature militaire prédatrice. Le canal principal de la décapitalisation du pays opérée par la dictature fut l’endettement forcé des entreprises publiques et le détournement d’une partie des devises ainsi collectées au profit des cadres du régime. YPF fut un acteur majeur de cette pièce : le gouvernement exigea qu’elle s’endette auprès des banques étrangères alors qu’elle disposait de ressources suffisantes, ce qui entraîna une augmentation de sa dette de 372 millions à 6 milliards de dollars entre 1976 et 1983, alors que la majorité des fonds empruntés n’arrivèrent jamais dans les caisses de l’entreprise publique [2].

Cette politique plongea l’Argentine dans la crise de la dette du début des années 1980, débouchant sur une « décennie perdue », illustrée par l’hyperinflation. Au cours de la décennie suivante, l’Argentine du président Carlos Menem mit en œuvre plusieurs programmes d’ajustement structurel avec le FMI, comprenant notamment un vaste programme de privatisation des entreprises publiques endettées. C’est dans ce cadre qu’YPF fut privatisée. Pour ce faire, le président Menem confia à la banque d’investissement américaine Merril Lynch l’évaluation de la valeur d’YPF avant de la vendre à Repsol. Or Merril Lynch réduisit délibérément de 30% les réserves pétrolières d’YPF, afin d’en sous-estimer la valeur, avant de les faire réapparaître dans les comptes de l’entreprise une fois qu’elle fut privatisée, provoquant une hausse du cours de l’action d’YPF et d’importantes plus-values pour les nouveaux actionnaires [3].
Après le défaut de paiement de 2001 et la grave crise économique et sociale qui s’ensuivit, le nouveau gouvernement argentin élu en 2003 opta pour des politiques économiques hétérodoxes (différentes du modèle dominant) en vue d’instaurer un Etat développementaliste [4]. Le gouvernement rompit ses relations avec le FMI et les marchés financiers internationaux, et finança une stratégie volontariste de développement en mobilisant l’épargne interne et en reprenant le contrôle des secteurs stratégiques. Il en résulta ...

Tags: Argentine

[1Le Soir, 18 avril 2012.

[2La finance contre les peuples, Eric Toussaint, Syllepse, 2008, p. 422-423.

[3Ibid., p. 426-427.

[4Un Etat developpementaliste s’approprie les marges de manœuvre politiques nécessaires pour opérer une intégration stratégique au marché mondial et soutenir un processus de développement économique et social à long terme financé par l’épargne interne et soutenu par des politiques macroéconomiques garantissant un taux de change compétitif, des taux d’intérêts modérés et un équilibre budgétaire.

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