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Enquête sur le centre de Couvin

Assistance aux réfugiés ou business ?

Eric Walravens Eric Walravens
2 mai 2017

Imagine demain le monde - Eté 2015. Confrontée à un affux important de demandeurs d’asile venus de Syrie, la Belgique créait 10 000 nouvelles places d’accueil. Dans la foulée, le gouvernement fédéral ouvrait ce marché public aux sociétés privées. Après un an d’exercice, le bilan de leur gestion reste controversé. Enquête sur le centre de Couvin géré par la société Refugee Assist, dirigé pendant un temps par un élu N-VA et ex-conseiller du ministre-président Geert Bourgeois.

« Sans gêne. » En un tweet lapidaire posté en février dernier, le secrétaire d’Etat Theo Francken attaquait des demandeurs d’asile hébergés à Couvin qui manifestaient contre leurs conditions d’accueil. Avant de remettre le couvert, sur Facebook cette fois : « J’ai passé six années à l’internat, et il n’y avait qu’une seule règle : manger ce qu’il y avait sur la table. »
Le franc-tireur de la N-VA faisait une nouvelle fois la preuve de sa redoutable efficacité médiatique.

De quoi se plaignaient-ils, ces étrangers, hébergés justement dans un ancien internat ? Ne bénéficiaient-ils pas du « bed, bad en brood » (lit, bain et pain) prévu par le cahier des charges de Fedasil ? Quelques jours plus tard, un inspecteur de l’agence fédérale, dépêché sur place, se déclarait d’ailleurs « rassuré » par les conditions d’accueil. Selon cette version officielle, le gestionnaire privé offrait à peu de chose près le même service que les autres prestataires. « Il n’y a pas forcément du papier toilette dans toutes les chambres mais il y en a 3 500 rouleaux dans le centre. J’ai vérifié 25 chambres au hasard. C’est vrai qu’il manque par exemple des cadenas ou du mobilier, mais ils n’ont pas trop à se plaindre concernant l’infrastructure », déclarait l’inspecteur aux médias. Tout ça pour quelques rouleaux de papier hygiénique ?

Des débuts difficiles

Contrairement aux autres gestionnaires privés, la SCRL Refugee Assist, qui exploite le centre de Couvin, n’avait aucune expérience au moment d’entamer ses activités. Elle a été créée à l’automne 2015, pour répondre à l’appel d’offre fédéral lancé quelques semaines plus tôt, face à l’afflux de Syriens. « Les demandeurs d’asile ont créé un nouveau marché. C’est un état de fait », constatait à l’époque l’un des actionnaires principaux de la société, Siegfried Decoster [1]. Sur son site web, la société proclame que « le rendement financier compte, mais il est subordonné à l’impact sociétal positif que nous visons à travers notre accueil et notre accompagnement  ».

Peu après sa constitution, la société acquiert un ancien internat, sur les hauteurs de Couvin, en plus du centre de Knesselare qu’elle gère en Flandre orientale. Pour assurer la gestion quotidienne, les actionnaires engagent Peter De Roo. Cet homme n’est autre que l’ancien commissaire du gouvernement fédéral aux places d’accueil. Il fut au cœur de la précédente crise des réfugiés, au cours de laquelle il croisa le fer avec l’ancienne secrétaire d’Etat à l’asile, Maggie De Block (Open VLD). L’homme est également engagé en politique : conseiller provincial N-VA en Flandre occidentale et surtout, entre 2013 et 2016, conseiller du ministre-président flamand (N-VA) Geert Bourgeois. Conflit d’intérêts en vue ? L’intéressé s’en défend. « J’évite la polémique. Je ne me mêle pas au débat politique », nous a affirmé Peter De Roo, qui préfère, dit-il, se concentrer sur son projet de « société chaleureuse », notamment envers les réfugiés.

On objectera que le terme n’est pas exactement celui qui colle à la politique du secrétaire d’Etat à l’asile issu du même parti que lui. «  Je ne parle pas la même langue que Theo Francken », rétorque-t-il. A Couvin, où le centre ouvre ses portes en janvier 2015, les premiers mois sont difficiles. L’ancien internat, agréé autrefois pour 125 jeunes filles, est rapidement engorgé. En trois jours, la capacité maximale de 260 résidents est atteinte. Le premier directeur du centre, recruté dans le secteur hôtelier, est licencié après quelques semaines, et un second, issu de la Croix-Rouge, est lui aussi viré sans ménagement après une absence médicale. Les résidents se plaignent des conditions d’accueil approximatives et manifestent même dans les rues de Couvin. « Sans gêne », donc, tweetera Francken.

Un ancien travailleur du centre, lui aussi licencié (« On m’a dit que je coûtais trop cher »), partage pourtant leurs préoccupations : « L’institution affiche clairement une logique financière, marchande. Le moindre poste est sujet à économies », affirme Philippe Yerna, qui pointe les manques en matière de transport, de vêtements et d’accompagnement psychosocial.

Des critiques partagées par ACCES, l’association de bénévoles qui s’est constituée pour aider les migrants. « Une petite fille polyhandicapée, qui avait été placée à Couvin justement parce qu’il y a une école adaptée à proximité, n’y était pas conduite. Elle restait toute la journée au centre », dénonce une bénévole. Après insistance, sa situation a finalement été prise en compte.
Pour beaucoup de résidents, la mobilité est clairement le principal problème, dans une zone de Belgique difficile d’accès. Contrairement aux centres de la Croix-Rouge, les gestionnaires privés rationnent les tickets de train. « Les résidents reçoivent des tickets pour leur procédure d’asile, mais pas pour les “vacances”. Sinon, ils en demandent de plus en plus », se défend Siegfried Decoster. Le manque de vacances pèse toutefois lourd sur le moral des demandeurs d’asile, dont certains attendent depuis plus d’un an des nouvelles de leur dossier.

Cette oisiveté forcée n’est pas sans créer des tensions, qui ont culminé l’été dernier avec un épisode très violent et l’exclusion de six Afghans.

ACCES tente d’apporter des solutions aux problèmes concrets des résidents, en prodiguant divers services, comme des formations. Mais l’association ne veut pas se laisser instrumentaliser. Les bénévoles ont ainsi refusé de signer une convention prévoyant un don en leur faveur de 15 000 € et la mise à disposition d’un véhicule. Ils refusent d’effectuer des tâches incombant explicitement au gestionnaire.

efficacité, bien-être et marges bénéficiaires

Au fil des mois, toutefois, la situation s’est améliorée à Couvin, au point que Refugee Assist revendique de pouvoir poursuivre ses activités au-delà de la fermeture annoncée, fin janvier. « Pour l’instant, on fait un beau boulot. On est un centre qui tourne presque comme il faut », se félicite Christine Spaenjers, la nouvelle directrice recrutée en mars dernier pour prendre les choses en main. Désormais stabilisée, l’équipe pédagogique et d’assistants sociaux accompagne mieux les résidents. « Je ressens une amélioration au niveau du bien-être, on se préoccupe enfin d’eux », confirme un travailleur de l’équipe pédagogique. Certains Afghans expulsés pendant l’été sont même revenus en visite à Couvin pour s’excuser et remercier le personnel pour son humanité, raconte la directrice. Laquelle a géré auparavant deux centres d’accueil des Mutuelles socialistes et ne voit « aucune différence » quant à la gestion budgétaire.
A ses yeux, le privé serait même un gage d’efficacité : «  Si j’ai besoin de quelque chose, cela peut aller très vite. Un contact avec les propriétaires suffit, pas besoin de longues procédures », dit-elle.

Siegfried Decoster abonde dans ce sens. « Nous sommes des entrepreneurs avec un engagement social. Nous ne faisons pas ça pour réaliser des bénéfices. » Et l’actionnaire de Refugee Assist d’attaquer le secteur non marchand : « Les partenaires privés ont obtenu des rapports très positifs sur leur gestion, alors que les ONG n’ont fait l’objet d’aucun contrôle de la part de Fedasil, et n’ont toléré aucun audit de qualité. » En réalité, estime-t-il, « nous sommes moins chers et plus efficaces que les ONG ». Est-ce réellement le cas ? Du côté de la Croix-Rouge, qui gère de nombreux centres, on entend un tout autre son de cloche.

Billy Jungling, directeur du département de l’accueil des demandeurs d’asile, met en avant « des logiques financières différentes ». Non seulement la subvention accordée au non-marchand est généralement plus faible, mais celui-ci doit justifier ses dépenses. Autrement dit : la Croix-Rouge, Caritas, le SAMU social et d’autres sont payés pour les frais réels et doivent rembourser ce qu’ils n’auront pas dépensé, tandis que le privé conserve la marge.

La différence se justifie notamment par le risque immobilier pris par les opérateurs privés. Même si les infrastructures sont destinées à d’autres usages par la suite, l’investissement semble bien profitable (voir l’encadré ci-dessous).

Stop ou encore ?

Forte de ce constat, Refugee Assist ambitionne maintenant de poursuivre ses activités au-delà de la fermeture annoncée du centre de Couvin, fin janvier 2017.

En juin dernier, le gouvernement avait annoncé la fermeture des 10 000 places ouvertes dans l’urgence, mais d’aucuns pensent qu’il sera contraint de revenir sur sa décision. Tout nouvel afflux de réfugiés nécessitera d’ouvrir de nouvelles places en urgence.

Du côté des opérateurs privés, on considère cette perspective avec intérêt. « Nous avons investi beaucoup d’énergie dans ce projet, nous avons tant de collaborateurs de qualité que ce serait une grave erreur de ne pas utiliser cette expérience pour lui donner un avenir », affirme de son côté Siegfried Decoster. Comme d’autres opérateurs privés, Refugee Assist se positionne pour continuer d’accueillir les réfugiés si le gouvernement fédéral revient sur sa position.
Des contacts sont en cours avec le cabinet Francken à ce sujet.
Ils n’impliquent en tout cas plus Peter De Roo. « Pour donner un avenir à ce projet, il a été licencié », affirment le propriétaire. Ni ce dernier, ni l’intéressé n’ont souhaité en dire davantage.

Tags: Migrations

[1Lire « Hopelijk duurt de vluchtelingencrisis lang genoeg », Gazet Van Antwerpen du 28 janvier 2016.

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