Au Sahel, la société civile tient bon - la Belgique doit tenir avec elle

En 2024, 4 millions de personnes ont été affectées par les inondations sévères en Afrique de l'Ouest et du Centre
En 2024, 4 millions de personnes ont été affectées par les inondations sévères en Afrique de l’Ouest et du Centre
© UNICEF/UNI640940/Pouget

Au Sahel, les crises politiques et sécuritaires fragilisent les institutions et réduisent les libertés publiques. Pourtant, malgré les pressions, les organisations citoyennes continuent de défendre les droits humains, de soutenir les populations et de maintenir des espaces de dialogue. Dans ces contextes fragiles, la société civile reste un acteur essentiel pour la paix et le développement.

L’espace civique est essentiel pour permettre l’expression, la participation citoyenne et la redevabilité. Au Sahel, il favorise le dialogue, la cohésion sociale et la prévention des conflits. Cette affirmation est confirmée par les Nations Unies qui considèrent que l’espace civique est l’environnement qui permet aux citoyen·nes, associations, syndicats et médias de participer à la vie politique, économique et sociale. Lorsque cet espace est ouvert et pluraliste, il favorise la paix, le développement et la participation démocratique [1]. Or, dans son rapport 2025 sur l’état de la société civile dans le monde, l’ONG Civicus souligne que le recul démocratique s’accompagne presque partout d’attaques contre les libertés civiques [2]. Cette tendance est particulièrement marquée dans plusieurs pays fragiles du Sahel, où les restrictions politiques et sécuritaires limitent fortement l’action des organisations de la société civile.

L’instabilité politique nuit à l’espace civique

L’instabilité politique liée aux coups d’État militaires contribue fortement à la réduction de l’espace civique dans plusieurs pays du Sahel. Dans son rapport 2025 sur la fragilité, l’OCDE rappelle que plusieurs pays sahéliens cumulent de faibles niveaux de sécurité humaine, une forte instabilité politique, des violences localisées et d’importants déplacements forcés de populations [3]. Ces crises fragilisent les institutions publiques et réduisent les espaces de participation démocratique.

Au Niger, après le coup d’État de 2023, les autorités militaires ont suspendu la Constitution et plusieurs cadres juridiques protégeant les libertés fondamentales [4]. En Guinée, les manifestations ont été interdites après la prise du pouvoir par les militaires [5]. Au Mali, les autorités ont suspendu les activités des partis politiques et d’associations en 2024, privant ainsi les citoyen·nes du droit de participer à la gestion des affaires publiques via des élections [6]. Ces mesures sont dénoncées par le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme comme des atteintes aux droits fondamentaux et à la participation citoyenne.

Une société civile sous pression

Dans les pays marqués par une forte fragilité politique et sécuritaire, les organisations de la société civile font face à des pressions croissantes. Les restrictions des libertés publiques s’accompagnent souvent d’obstacles administratifs, financiers et sécuritaires qui compliquent fortement leur travail. D’autant plus que ces organisations dépendent largement des financements internationaux. Or, les crises politiques et les coups d’État entraînent parfois la suspension de certaines coopérations ou le retrait de bailleurs internationaux, fragilisant directement les acteurs locaux. Après le coup d’État au Niger, plusieurs partenaires internationaux ont ainsi pris leurs distances avec une partie de la société civile locale. De même, plusieurs ONG ont été obligées de fermer leurs programmes dans le pays, occasionnant des conséquences graves sur les populations.

Ces conséquences ne se manifestent pas uniquement dans des statistiques, elles se manifestent très concrètement dans la vie des personnes. Ce sont des enfants dont l’état nutritionnel se dégrade suite à l’arrêt des programmes d’aide alimentaire, des mamans qui doivent accoucher sans assistance médicale, des villages entiers qui perdent leur accès à l’eau faute de matériel pour le réparer, des jeunes embrigadés par des organisations mafieuses, faute d’opportunités d’emplois leur garantissant un revenu décent.

Les contraintes sécuritaires compliquent également les interventions de terrain. Dans certaines zones contrôlées par des groupes armés, les organisations humanitaires doivent négocier l’accès aux populations, au risque d’être accusées de complicité avec les groupes djihadistes [7].

La FIDH documente par ailleurs un durcissement de la répression contre les défenseur·ses des droits humains dans plusieurs pays de la région [8]. Arrestations arbitraires, harcèlements judiciaires, restrictions de la liberté d’expression et contrôle des associations visent régulièrement des militant·es, journalistes et organisations critiques des autorités.

Des mesures administratives et fiscales peuvent également fragiliser davantage les organisations locales. Au Mali, le projet de taxation des financements des associations à hauteur de 10% a suscité de fortes inquiétudes dans le secteur. Au Bénin, plusieurs organisations considèrent que certaines dispositions de la loi sur le numérique contribuent aussi à restreindre l’espace civique [9].

La société civile continue de résister

Malgré les pressions politiques, sécuritaires et financières, les organisations de la société civile restent des acteurs essentiels du développement. Là où les services publics et les institutions sont fragilisés, elles continuent d’accompagner les populations, dans des domaines essentiels comme l’agriculture, l’éducation, la santé, la cohésion sociale ou la prévention des conflits. Elles participent également aux mécanismes d’alerte précoce, au dialogue intercommunautaire et à l’accompagnement des populations déplacées ou affectées par les violences.

La société civile joue aussi un rôle important dans le plaidoyer pour des politiques publiques plus justes et inclusives : les organisations interpellent ainsi les autorités sur le financement de l’agriculture, de la santé ou de l’éducation, ainsi que sur les conséquences sociales de la dette ou des inégalités économiques.

Elle reste également une force de proposition face aux défis climatiques et alimentaires. Lors des débats internationaux sur le climat et le développement, de nombreuses organisations soutiennent par exemple l’agroécologie comme une approche permettant de renforcer la résilience des communautés rurales face au dérèglement climatique tout en soutenant une agriculture plus durable et adaptée aux réalités locales [10].
Selon une étude de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, les organisations de la société civile jouent également un rôle essentiel dans l’accompagnement des personnes migrantes et déplacées dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest [11]. Dans une région marquée par les déplacements forcés et l’insécurité, elles assurent une aide juridique, sociale et humanitaire tout en défendant les droits des personnes concernées.

La société civile, partenaire essentiel de la coopération

Là où la présence diplomatique est limitée, les organisations de la société civile maintiennent un lien direct avec les populations et poursuivent des actions essentielles de développement, de dialogue social et de prévention des conflits. L’évaluation spéciale de l’approche belge sur la fragilité souligne d’ailleurs l’importance de maintenir l’engagement de la coopération dans les contextes de crise [12]. Elle constate que les tensions politiques ont parfois conduit à des suspensions de coopération ou à un recentrage limité sur certains acteurs, avec des effets négatifs sur la cohérence et la durabilité des actions soutenues. L’exemple du Burundi montre notamment que la suspension prolongée du renforcement des institutions publiques a fragilisé plusieurs acquis de la Coopération belge et réduit les capacités d’influence et de dialogue entre acteurs locaux [13].

Dans les pays fragiles du Sahel, un désengagement similaire risquerait d’aggraver la vulnérabilité des populations et d’affaiblir davantage les organisations de la société civile. Même dans des contextes politiques complexes, il reste possible de soutenir des initiatives locales favorisant le dialogue, la cohésion sociale, l’accès à des emplois décents, l’autonomisation économique des jeunes et des femmes ou encore la protection de l’espace civique. Ces dynamiques sont essentielles pour réduire les inégalités, prévenir les tensions et renforcer la résilience des communautés face aux crises.

Dans des contextes où les institutions publiques sont fragilisées et où les besoins sociaux restent immenses, la société civile demeure souvent l’un des derniers liens entre les populations, les droits fondamentaux et les dynamiques de développement. Continuer à la soutenir est essentiel pour construire une paix durable, réduire les inégalités et préserver des espaces de participation démocratique [14].

La Belgique doit rester engagée aux côtés de la société civile

Face aux crises qui traversent le Sahel, la Belgique est confrontée à un choix politique : réduire son engagement par crainte de l’instabilité de la région, ou continuer à soutenir les acteurs locaux qui portent des dynamiques de développement durable, de dialogue et de cohésion sociale malgré le contexte fragile difficile.

Dans plusieurs pays de la région, les organisations de la société civile restent parmi les rares espaces capables de faire le lien entre les populations, les droits fondamentaux et les perspectives d’avenir. Maintenir un ancrage belge auprès de ces acteurs constitue non seulement un engagement de solidarité internationale, mais aussi un investissement essentiel pour la paix, la stabilité et la justice sociale.

[1OHCDH, La protection et l’élargissement de l’espace civique, mars 2026. https://www.ohchr.org/fr/...

[2Civicus, Rapport sur l’état de la société civile 2025, mars 2025. https://publications.civi...

[3OCDE, Etats de fragilité 2025, juin 2026. https://www.oecd.org/cont...

[4idem

[5Vital Nshimirimana, CNCD 11 11 11, Les autorités guinéennes doivent garantir les libertés fondamentales au cours de la transition, juillet 2022. https://www.cncd.be/Les-a...

[6OHCDH, Mali : Turk déplore la suspension indéfinie des élections et l’intensification de la répression contre la société civile, septembre 2025. https://www.ohchr.org/fr/...

[7Hamadoun Dicko, De la difficulté d’intervenir au Sahel, disponible sur https://msf-crash.org/fr/...

[8FIDH, OMCT, Espace civique et défenseur.es des droits humains au Sahel. Février 2025.

[9Djidjoho Herman, Benin : Quand la loi du numérique devient arme : analyse critique et solutions pour une justice équilibrée, mai 2025. https://www.linkedin.com/...

[10AFSA, Adaptation, résilience et atténuation menées par l’Afrique grâce à l’agroécologie(note d’orientation), 2025. https://www.inter-reseaux...

[11Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, Etude sur les réponses africaines à la migration et la protection des droits des migrants. Avril 2023.

[12Stoop, P., Ladini, G. & Keyers, E. (2024). Évaluation de l’approche belge en matière de fragilité – Rapport final. Service de l’Évaluation spéciale de la Coopération belge au Développement, SPF Affaires étrangères, Commerce extérieur et Coopération au Développement, version finale du 1er novembre 2024. https://diplomatie.belgiu...

[13Stoop, P., Ndayikengurukiye, G. (2024). Évaluation de l’approche belge en matière de fragilité, Rapport de l’étude pays pour le Burundi. Service de l’Evaluation spéciale de la coopération belge au développement. https://diplomatie.belgiu...

[14idem