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Venezuela

Bataille de chiffres et guerre d’images autour de la « crise migratoire » vénézuélienne

Frédéric Lévêque Frédéric Lévêque
17 septembre 2018

L’émigration massive qui touche actuellement le Venezuela est une réalité. Mais il ne faut pas confondre cette réalité et les défis humanitaires qu’elle pose avec son instrumentalisation, tant par le pouvoir vénézuélien pour se faire passer pour la victime d’un machination que par ses « ennemis » qui entendent se débarrasser d’un gouvernement qu’ils considèrent comme autoritaire et source d’instabilité dans la région. Etat des lieux d’une crise très polarisée.

C’est un véritable scoop que nous a offert le président vénézuélien le 3 septembre dernier. Alors que son gouvernement est avare en données sur les sujets sensibles, Nicolas Maduro a chiffré pour la première fois le nombre de Vénézuéliens ayant émigré depuis deux ans à 600 000. Un chiffre vérifiable, a-t-il assuré, sans toutefois donner plus de détails.

El Pitazo

Nicolás Maduro : « La migration vénézuélienne est très différente de la colombienne »

https://youtu.be/Yoxsg3ltNoo

Ce chiffre, le premier plus ou moins officiel dans un pays où il n’y a plus de statistiques migratoires, contraste avec celui délivré par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR). Selon ces deux organisations, 2,3 millions de Vénézuéliens vivraient à l’étranger, soit 7,2% des habitants sur un total de 31,8 millions. Pas de quoi tomber de sa chaise ! D’autres diasporas sont relativement bien plus nombreuses. Ce qui impressionne, c’est la croissance exponentielle de cette émigration sur un très court laps de temps : 1,6 million auraient quitté le pays depuis 2015 seulement. Une vague de départs qui s’est accélérée ces derniers mois et affectent inégalement de nombreux pays de la région.
Le pouvoir vénézuélien, par la voix de sa vice-présidente, a accusé des fonctionnaires de l’ONU de gonfler les chiffres d’un « flux migratoire normal  » (sic) pour justifier une « intervention humanitaire  », synonyme de déstabilisation. D’autres sources estiment quant à elles qu’ils pourraient être près de quatre millions à avoir fui le pays.

Historiquement un pays d’accueil

Le Venezuela est le théâtre d’une émigration inédite pour la région et surtout pour cette nation caribéenne. Pays relativement démocratique depuis 1958, épargné par la vague des dictatures militaires du Cône Sud ou par les guerres qui ont ravagé sa voisine, la Colombie, ou l’Amérique centrale, le Venezuela était perçu comme un pays stable et prospère grâce à sa richesse pétrolière. Le phénomène d’émigration lui était étranger et il est reconnu comme une terre d’accueil. Depuis les années 30, encouragés par des programmes gouvernementaux d’importation de main d’œuvre ou accueillis comme réfugiés, immigrants portugais, italiens, espagnols, chinois, andins, colombiens sont venus enrichir le pays par vagues successives.

Le flux s’est inversé … il y trente ans

Cette réalité historique que rappelle sans cesse le gouvernement et confirmée par l’OIM [1] aurait commencé à changer dans les années ‘80 [2] avec la multiplication des crises (de la dette, bancaire, le Caracazo, etc.) quand la IVe République a commencé son agonie jusqu’à l’entrée en fonction de Hugo Chávez en 1999. Le lancement de la Révolution bolivarienne et la polarisation politique ont ensuite accéléré l’émigration, mais le phénomène n’est devenu palpable et est apparu dans les écrans radars de la presse qu’avec l’aggravation de la crise économique à partir de 2014.

Les riches, les « cerveaux » et les enfants d’immigrés d’abord

Les premiers à prendre le large furent les plus fortunés. Avec leurs capitaux en poche, ils sont partis en Colombie, en Floride ou dans les quartiers chics de Madrid. Ont suivi des familles de la classe moyenne et nombre de profesionales, de gens qualifiés. Parmi eux, il y a les médecins, dont 30% des diplômés de ces 40 dernières années auraient quitté le pays [3] ; les nombreux experts du pétrole qui ont mis leurs compétences à disposition d’autres compagnies nationales ou multinationales [4], notamment en Colombie ; ou tous ces universitaires qui aujourd’hui, travaillent à l’étranger dans l’horeca, comme chauffeur de taxi ou « lavent des cuvettes » pour reprendre l’expression du président Maduro.

Les enfants d’immigrés furent aussi parmi les premiers à partir. Grâce à leur double nationalité ou au Ius sanguinis (le « droit du sang » en latin) en vigueur dans certains pays comme l’Italie, des Vénézuéliens fils d’Espagnols, de Portugais, d’Italiens sont retournés à la terre natale de leurs parent. En 2006 déjà, le consulat espagnol délivrait sur une seule année 33 000 passeports aux descendants des 350 000 Espagnols arrivés au Venezuela depuis la guerre civile, selon El País.

Le profil du migrant s’appauvrit

Quitter le pays en avion avec un passeport en ordre, un éventuel visa de touriste, d’étudiant ou de travail, quelques contacts dans le pays d’accueil et un point de chute, aussi difficile soit le déracinement, est dorénavant un luxe. Le terme parfois utilisé de « balseros del aire », « boat people de l’air » pour qualifier les premiers émigrants de l’ère Chávez/Maduro n’est plus vraiment de mise.

De nombreux Vénézuéliens - beaucoup de jeunes adultes - sont partis seuls avec un objectif très concret : trouver du travail sous d’autres latitudes et soutenir leur famille au Venezuela par l’envoi de médicaments et de dollars, en espérant un éventuel retour au pays ou un regroupement familial une fois la situation stabilisée dans le pays d’accueil. Mais l’aggravation de la crise a massifié le phénomène et oblige dorénavant des familles entières à fuir pour survivre décemment, se soigner et échapper au mal vivir de la société vénézuélienne.

« Ce furent d’abord les cadres financiers, ensuite les techniciens en informatique, et je reçois maintenant de plus en plus de démissions de guichetiers et de coursiers motorisés  », expliquent le président d’une banque privée à IPS. Le profil socio-économique des migrants a évolué, même si le gouvernement s’évertue à affirmer le contraire. 12% des foyers comprenant des émigrants font partie de la couche sociale la plus pauvre, apprenait-on en mars dernier. [5] N’ayant pas les moyens d’acheter des billets d’avion - une denrée rare dans ce pays qui a perdu 80% de ses sièges sur les vols internationaux entre 2013 et 2018 -, ils prennent la route à pied ou en bus, avec un simple sac à dos, parfois malades ou amaigris, obligés de dormir dans la rue ou dans des camps sous le regard méfiant d’une partie de la population locale. Les pays andins sont leur principale destination.

Le « passage des Andes »

La Colombie voisine et ses plus de 2 000 km de frontière commune est la principale porte de sortie et voie de passage vers d’autres pays. Selon les dernières statistiques de Migración Colombia, 935 593 Vénézuéliens seraient en Colombie, certains avec un titre de séjour permanent ou temporaire, d’autres en cours de régularisation et enfin le troisième groupe de manière « illégale ».

L’Équateur est le second pays traversé dans le périple andin des migrants vénézuéliens. Selon son gouvernement, 641 353 citoyens en provenance du Venezuela seraient entrés dans le pays au cours des 8 premiers mois de l’année, mais seuls 115 690 auraient décidé d’y rester. Les autorités ont organisé un couloir humanitaire et mis à disposition des bus qui transportent les migrants plus au Sud à la frontière avec le Pérou voisin.

Le Pérou est une des principales destinations finales des migrants vénézuéliens. Ils n’y étaient « que » 100 000 en décembre 2017 et sont plus de 400 000 huit mois plus tard. Le pic a été atteint le 11 août dernier : 5 100 entrées en un seul jour !
Le pays est devenu attractif suite à la création en janvier 2017 par l’ancien gouvernement de Pedro Pablo Kuczynski du permis temporaire de séjour pour les seuls Vénézuéliens. Il leur permet de travailler, de s’affilier à la sécurité sociale, d’avoir accès à des soins de santé et de payer des impôts.

Plus au Sud, le Chili est une autre destination courue malgré la distance qui sépare Caracas de Santiago (7 800 km). Le pays accueille de nombreux étrangers depuis plus de dix ans et compte aujourd’hui 5,5% d’immigrés au sein de la population, selon ABC. En 2017, 73 386 Vénézuéliens ont reçu un visa de séjour temporaire. Ils seraient près de 300 000 au Chili.

Partout dans le monde, la diaspora vénézuélienne augmente. Dans le Nord du Brésil, en Argentine, aux États-Unis, en Espagne, au Panama, et même en Belgique selon l’Office des étrangers. En termes relatifs, la croissance est forte : « depuis 2018, nous avons un afflux très palpable, nous arrivons après 6 mois de l’année 2018 à un nombre de demandeurs d’asile qui est presque équivalent à la totalité de l’année 2017 ». En termes absolus, elle peut paraître ridicule : 144 demandes d’asile pour le premier semestre 2018. Le candidat à la migration qui pénètre dans l’espace Schengen arrive en avion. Il n’a pas besoin de visa mais doit évidemment disposer d’un passeport, ce qui est loin d’être une formalité.

Sans papier … dés le départ

Au Venezuela, les démarches pour obtenir un document administratif sont un véritable parcours du combattant qui nécessite de l’argent et une patience à toute épreuve. Ces dernières années, la demande de passeports a connu une forte croissance qui a débordé le SAIME, l’organisme public chargé de les délivrer. En 2016, selon des chiffres de l’opposition au gouvernement Maduro, sur 1,8 million demandes de passeports, seul 300 000 ont été délivrés. Plusieurs causes ont été invoquées ici et là : le système en ligne bancal, la volonté gouvernementale de freiner les départs ou encore la pénurie de matériel, comme le papier, dont l’Etat détient pourtant le monopole d’importation. Pire, des réseaux de corruption se sont développés au sein de l’administration. Contre des sommes rondelettes pouvant atteindre plusieurs milliers de dollars - que tous ne peuvent passer sous la table -, le traitement d’un dossier peut être accéléré et finalisé. [6] En octobre 2017, le gouvernement vénézuélien a décrété que les passeports de cinq ans pouvaient être prolongés de deux ans. Une reconnaissance implicite de son inefficacité, même s’il a invoqué des raisons environnementales.

Fièvre xénophobe

Melanie Pérez Arias est vénézuélienne. Sur Prodavinci, elle se remémore sa xénophobie d’adolescente envers les « Andins » désignés avec mépris par le terme « cotorro ». Cela ne l’a pas empêché, quelques années plus tard, d’épouser un migrant péruvien installé au Venezuela avant de migrer en couple au Pérou et d’y constater amèrement aujourd’hui la montée de la xénophobie contre l’« invasión veneca  ». A Lima, les gardiens de son immeuble, sa coiffeuse, son vendeur de légumes ou son boucher sont vénézuéliens. Ils sont nombreux ici et là à chercher un emploi ou à travailler pour des salaires de misère, ce qui est perçu par une partie des locaux comme de la concurrence déloyale.

Le Venezuela ou plutôt les Vénézuéliens sont désormais un sujet d’actualité locale dans les pays d’accueil. Le « nouveau continent » ne se distinguant pas du « vieux », rumeurs, altercations, délits et faits divers sont montés en épingle par une certaine presse et par des politiciens opportunistes pour semer la méfiance au sein de la population. Melanie Pérez Arias cite notamment des candidats à la mairie de Lima. Il y a quelques jours, deux marches ont animé en même temps le centre historique de Quito, en Equateur. L’une pour les migrants, l’autre contre. A Boa Vista, dans l’état brésilien de Roraima, 532 indigènes warao ont été déportés entre 2014 et 2016 suite aux plaintes de citoyens parce que ceux-ci faisaient la manche et qu’ils craignaient des vols. Dans le même état, à Pacaraima, l’agression par des Vénézuéliens d’un commerçant serait à l’origine de l’attaque et la destruction d’un campement de migrants en août dernier. Quelques jours plus tard, des indigènes brésiliens ont participé à une marche pour se plaindre que leurs pairs vénézuéliens installés dans un refuge seraient mieux traités par le gouvernement fédéral. Comme le rapporte Mediapart, la marche était encadrée par un partisan de Jair Bolsonaro, le candidat d’extrême droite à la présidence brésilienne. Celui-ci est en tête des intentions de vote dans cet état pauvre du nord du Brésil, où les autorités se plaignent d’être avoir été abandonnées par Brasilia pour accueillir le flot des Vénézuéliens.

Les pays d’accueil tentent de se coordonner

L’accélération de l’émigration vénézuélienne a accru la pression sur les pays d’accueil. La Colombie, en février, suivie du Pérou et de l’Équateur [7], cet été, ont décidé d’exiger le passeport. En Amérique centrale, à l’exception du Costa Rica, le visa est devenu obligatoire pour les Vénézuéliens. Au Chili, il est désormais interdit de convertir son visa de touriste en visa de travail. En avril dernier, le gouvernement de S. Pinera a instauré le « visa de responsabilité démocratique ». Si un Vénézuélien désire s’installer au Chili, il doit s’adresser avec des papiers en ordre au consulat à Caracas. ABC rapporte qu’en juin dernier, sur près de 28 000 demandes, 3 244 avaient reçu une réponse positive.

L’Europe nous l’a appris avec la crise de l’accueil des Syriens : ce n’est pas parce que l’on a des institutions et des règlements communs que l’on arrive à mener une politique migratoire commune. Les pays sud-américains partent de beaucoup plus loin. Alors que l’intégration latino-américaine est dans une phase centrifuge - avec la disparition quasi inéluctable de structures régionales comme l’UNASUR ou l’ALBA -, 13 pays se sont réunis la première semaine de septembre à Quito pour tenter de prendre en main collectivement le problème. Invité, le gouvernement vénézuélien n’était pas présent.

La réunion était historique [8] mais les résultats ne furent pas à la hauteur. Dans la déclaration finale du sommet, 11 pays ont affirmé vouloir « continuer à travailler de manière individuelle » (sic) mais à coopérer « quand chaque pays l’estime opportun et adéquat ». Bloomberg résume bien le propos : Ils « ont plaidé pour donner accès aux Vénézuéliens à la santé et à l’éducation, en fonction de la ‘réalité économique’. Ils se sont mis d’accord pour que les Vénézuéliens soient autorisés à voyager avec des passeports expirés, mais seulement si la loi locale le permet. Ils ont appelé à une ‘croissance substantielle’ des moyens de la communauté internationale mais n’ont pas pris d’engagement eux-mêmes. » La Bolivie d’Evo Morales, fidèle alliée de Caracas et touchée dans une moindre mesure par la vague migratoire, n’a pas signé la déclaration.

Le lendemain, une autre réunion traitait de l’émigration vénézuélienne. C’était à Washington, au siège de l’Organisation des États américains (OEA). Le ton y était plus politique. En effet, son secrétaire général, Luis Almagro, a fait de la chute de la « dictature de Maduro » une quête personnelle, le décrédibilisant de facto comme possible médiateur. La réunion a débouché sur la création d’un groupe de travail avec, à sa tête, un opposant en exil de Caracas. Pour l’expert Carlos Romero, cette « désignation constitue une erreur parce qu’elle politise encore plus le thème migratoire et éloigne tout possibilité que la crise humanitaire soit traitée conjointement avec le gouvernement de Maduro », une « crise humanitaire » que le pouvoir vénézuélien refuse de reconnaître.

EFE

Luis Almagro crée un groupe de travail de l’OEA sur la migration vénézuélienne

https://www.youtube.com/watch?v=19Y7ftRt_b4

Déni, mépris et bienveillance à géométrie variable

Avec l’accélération des départs et leur couverture médiatique, le gouvernement vénézuélien est progressivement sorti du silence qu’il gardait sur le sujet. La bataille se livre sur le front de la communication. A la tête de l’État, on dénonce un « plan de déstabilisation mentale » (Diosdado Cabello, président de l’Assemblée nationale constituante) ou encore une « campagne internationale » pour simuler « une crise humanitaire  » afin de «  créer une fausse matrice d’opinion sur une ‘crise humanitaire’ justifiant une intervention militaire » (Jorge Rodriguez, ministre de la Communication). « Ils les font descendre de l’autobus … et les prennent en photo et ils font une superproduction à la manière d’Hollywood » (Diosdado Cabello). Les attitudes du pouvoir oscillent entre le simple déni - un « flux migratoire normal  » (Delcy Rodriguez, vice-présidente) - et la minimisation du phénomène ou sa réduction à un groupe social - « des jeunes de la classe moyenne » (Jorge Rodriguez) - ou à des opposants - « La majorité de ceux qui partent sont les frustrés des guarimbas [protestations antigouvernementale violentes]  » (Iris Varela, ministre des prisons). Les déclarations gouvernementales passent d’un jour à l’autre du mépris pour le migrant - « Je sais que pour beaucoup, la propagande (ennemie) leur a bourré le crâne. Savez-vous combien de gens récurent les cuvettes de WC à Miami ? Toi, tu irais récurer les cuvettes à Miami ? Moi, je n’abandonnerais jamais ma patrie » (N. Maduro) - à une bienveillance intéressée face aux difficultés de nombre de migrants qui ont cédé aux « chants des sirènes de la droite  » et n’ont trouvé que « racisme, mépris, persécution économique et esclavagisme » (Nicolas Maduro).

Telesur

Delcy Rodríguez : « Ils cherchent à convertir une migration normale en une crise humanitaire »

https://youtu.be/UXhqcxZ9QPA

Selon le président Maduro, « 90% des émigrants se mordent les doigts » d’être partis. C’est pourquoi il a lancé, le mois dernier, le programme « Retour à la patrie » afin de rapatrier des Vénézuéliens volontaires. Ils sont près de 2 000 à avoir bénéficié du programme, un chiffre qui fait sourire si on le compare au flux sortant. Comme à l’OEA, le migrant est instrumentalisé dans le conflit politique opposant l’héritier de Hugo Chavez et les pays du Groupe de Lima [9].

Cette soudaine bienveillance ne concerne pas pour l’instant l’île bi-insulaire voisine de Trinidad et Tobago, comme l’explique en détails le site d’investigation Armando.info. Dans cette ancienne colonie anglophone, à moins de deux heures de bateau de la côte vénézuélienne, le sourire réservé dans le passé aux touristes vénézuéliens n’est plus de mise. Bien que signataire de la Convention de Genève, le statut de réfugié n’existe pas dans la législation rétrograde de ce pays où « déficients mentaux », « idiots », « prostituées et « homosexuels » ne sont pas les bienvenus. Selon l’organisation catholique LWF, environ 10 000 Vénézuéliens - sur les 27 000 arrivées en 2017 - y auraient demandé une protection internationale. Aux critiques du HCR pour avoir déporté au printemps dernier 82 Vénézuéliens dont une moitié de demandeurs d’asile, le président Keith Rowley a répondu qu’il ne voulait pas faire de son pays « un camp de réfugiés ». Sur place, les Vénézuéliens ne peuvent pas compter sur la bienveillance de Caracas au travers de son ambassade, alors que nombre de ses citoyens ont été emprisonnés et rançonnés. Le gouvernement local est un allié de Caracas pour de vulgaires raisons économiques.

Ne pas confondre la crise et son instrumentalisation

A moins de considérer que les médias, les agences internationales et les services migratoires étrangers désinforment tous en chœur, l’émigration massive de Vénézuéliens est une réalité incontestable. Ne prenons pas le gouvernement vénézuélien pour plus bête qu’il ne l’est, il en est conscient même s’il pinaille sur les chiffres. En témoigne sa volonté de capter via les canaux officiels le flux croissant de remesas, l’argent envoyé par les émigrants qui est estimé par Datanalisis à 900 millions US$.

Isolé dans une région qui lui est majoritairement hostile, le gouvernement Maduro apparaît comme reclus dans sa forteresse assiégée et éructe contre l’instrumentalisation - réelle - de cette crise par ses ennemis du Groupe de Lima. Il refuse à des pays comme la Colombie ou les États-Unis le droit de lui faire la leçon et pointe du doigt l’hypocrisie européenne qui se préoccupe des émigrants vénézuéliens tout en laissant mourir ceux qui frappent à sa porte dans leur traversée de la Méditerranée. Reconnaître l’ampleur de l’émigration serait en plus pour lui faire l’aveu de son propre échec en matières économique, sociale ou de sécurité. Un échec qu’il minimise - des « difficultés  » - et qu’il impute parallèlement à une « guerre économique » qui n’est devenue réalité que depuis l’adoption de sanctions par l’administration Trump il y a 13 mois.

Dans cette région où le campisme propre à la guerre froide foisonne, le traitement de cette « crise migratoire » est extrêmement politisé. Mais il ne faudrait pas confondre la réalité d’une vague migratoire et des défis humanitaires qu’elle pose avec son instrumentalisation, tant par Caracas pour se faire passer pour la victime d’un machination que par ses « ennemis » qui, rassemblés au sein du Groupe de Lima, ou depuis l’OEA, entendent se débarrasser de ce voisin gênant.

Combiens de Colombiens ? Combien de Vénézuéliens ?

Le Pont Simon Bolivar qui sépare la Colombie et le Venezuela symbolise à lui seul la « crise migratoire ». Nombreux sont les médias à y avoir dépêché un correspondant et à avoir montré les dizaines de milliers de personnes qui le traversent quotidiennement. Pourtant, les images sont souvent trompeuses. Oui, près d’un million de Vénézuéliens l’ont traversé pour quitter le pays au cours des derniers mois, mais ils sont plus nombreux à le franchir régulièrement sans intention migratoire. 1 620 494 Vénézuéliens disposent d’une carte de mobilité frontalière octroyée par les autorités colombiennes à ceux qui vivent près de la frontière. Ces Vénézuéliens la traversent pour faire des achats, trouver des médicaments, travailler ou retirer de l’argent envoyé par leur famille de l’étranger. Pour « démontrer les mensonges de la droite », Caracas a décidé d’installer des caméras de son côté de la frontière.

De nombreux Vénézuéliens se rendent donc en Colombie et de nombreux Colombiens qui ont fui la guerre et la pauvreté vivent au Venezuela. C’est une réalité. Le gouvernement Maduro prétend que le Venezuela reste une terre d’accueil et héberge près de 6 millions de Colombiens, soit 1/5 de la population vénézuélienne. Son mode de calcul ? Mystère… Il s’agit de communication ! Selon le dernier rapport de l’OIM, la Colombie comptait encore fin 2016 7,2 millions de déplacés internes et 300 000 de ses citoyens vivraient à l’étranger avec un statut de réfugié ou équivalent. Le rapport indique également qu’ils seraient un million au Venezuela, un chiffre qui aurait tendance à diminuer suite à la signature des accords de paix et la crise au Venezuela. Ce chiffre avancé par l’OIM est proche de celui du dernier recensement (2011) au Venezuela situant le nombre de personnes nées en Colombie autour de 700 000.

[1Selon le World Migration Report 2018 de l’OIM, le Venezuela serait, avec l’Argentine et le Costa Rica, l’un des pays du continent à encore accueillir le plus grand nombre d’immigrés.

[2Lire à ce sujet : Tomas Castillo Crasto et Mercedes Reguant Álvarez, Percepciones sobre la migración venezolana : causas, España como destino, expectativas de retorno, Migraciones, 41, 2017.

[3Selon une enquête de Médicos por la Salud citée par El País.

[4De 2001 à 2003, le gouvernement vénézuélien a dû batailler ferme pour imposer sa réforme dans le domaine des hydrocarbures et prendre le contrôle total de l’entreprise publique PDVSA. Pour ce faire, il a dû faire face à des grèves, des sabotages et à un coup d’Etat. Il gagna la bataille et licencia la moitié du personnel de PDVSA, essentiellement des cadres et des experts qui refusaient que cette entreprise, autonome dans sa gestion, soit soumise au projet politique du président défunt.

[5Selon l’Enquête sur les conditions de vie au Venezuela qui est réalisée annuellement par trois universités du pays (UCAB, UCV, USB) et qui comble en partie l’absence de statistiques du gouvernement.

[6Lire à ce sujet le reportage de Valeria Pedicini, Mafias del Saime, más dólares y menos pasaportes, Revista Climax, 30/09/2018.

[7La décision du gouvernement équatorien d’exiger un passeport a été annulée par une juge.

[8D’autres crises migratoires ont été débattues régionalement dans le passé : celles du Nicaragua et du Salvador dans les années 80 et celle de Cuba dans les années 60.

[9Groupe fondé en août 2017, pour faire un suivi et trouver une sortie à la crise vénézuélienne. En font partie l’Argentine, le Brésil, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, la Guyane, le Honduras, le Mexique, le Panama, le Paraguay, le Pérou et Sainte-Lucie.

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