Bénin : la terre change de cap
L’agroécologie pour réinventer le rapport à la terre
Entre ambition écologique et impératifs de survie, l’agriculture béninoise explore une voie plus durable. Avec l’appui de l’Opération 11.11.11 et des organisations partenaires, des femmes et des jeunes béninois misent sur l’agroécologie pour réinventer leur rapport à la terre.
Le soleil se lève sur le delta du Mono, à la frontière du Togo. Ici, à quelques kilomètres de Comé, la terre est rouge, lourde, et les pluies de plus en plus irrégulières. Pourtant, les plants de maniocs se dressent fièrement : ils poussent sans engrais chimiques. « On regarde comment les boutures réagissent selon la coupe et le compost utilisé », explique Éric, agriculteur participant à un projet de Louvain Coopération et d’Eclosio. Dans ces parcelles-écoles de 400 m2, on teste, on compare, on apprend. L’objectif : produire mieux, sans appauvrir le sol.
Un pays agricole en mutation
Le Bénin reste une terre de cultivateurs : plus de 55% de la population active dépend de l’agriculture, qui génère près de 30 % du PIB, selon la Banque mondiale [1]. Le coton, le soja et les noix de cajou dominent les exportations, tandis que le pays importe toujours du riz, de l’huile ou de la volaille pour nourrir sa population. Cette dépendance illustre un paradoxe : comment devenir autosuffisant quand les meilleures terres servent les marchés étrangers ?
Depuis quelques années, les autorités promettent un virage vert. Une Stratégie nationale d’agriculture écologique et biologique (2023-2030) a été lancée, axée sur la durabilité et la souveraineté alimentaire. Les engrais sont subventionnés, le foncier rural digitalisé via le programme e-Foncier, et 491 000 parcelles ont déjà été enregistrées en 2023 et 2024 [2]. Mais la transformation reste lente.
Les chiffres de la faim restent alarmants. Selon le Programme alimentaire mondial et la FAO [3], près de 400 000 personnes au Bénin se trouvent encore en situation d’insécurité alimentaire aiguë, dont certaines en phase de crise. La malnutrition chronique touche environ un tiers des enfants de moins de cinq ans qui présentent dès lors un.
Les chiffres de la faim restent alarmants. Selon le Programme alimentaire mondial et la FAO3, près de 400 000 personnes au Bénin se trouvent encore en situation d’insécurité alimentaire aiguë, dont certaines en phase de crise. La malnutrition chronique touche environ un tiers des enfants de moins de cinq ans tandis que près de six femmes sur dix souffrent d’anémie.
Le pari de l’agroécologie
Sur le terrain, la transition s’incarne dans des gestes simples et exigeants. À la place des engrais chimiques, un compost maison : mélange de déjections animales, de cendre, de piments et d’ail. Les biopesticides sont fabriqués localement, les plants de manioc plongés dans des solutions naturelles avant la mise en terre. Ces pratiques rejoignent les travaux de recherche menés à l’Université d’Abomey-Calavi, sur la capacité des approches agroécologiques à restaurer la fertilité des sols tout en renforçant les revenus locaux (« Agroecology Serving Local Territories », projet inter-universitaire avec, entre autres, l’Association nationale des femmes agricultrices du Bénin [4]).
Mais la méthode a un coût : « Avant, il suffisait de pulvériser. Maintenant, il faut sarcler, nettoyer quatre fois le champ avant la récolte », soupire un cultivateur. Ce travail manuel, payé 2 000 francs CFA (3 EUR) pour 400 m2, reste inaccessible pour beaucoup. Et l’eau manque : « On fait parfois deux kilomètres pour aller la chercher », confie un autre. Malgré tout, les résultats encouragent : des feuilles plus saines, des racines plus lourdes, et des sols qui se régénèrent.
Les producteurs, souvent regroupés en coopératives, apprennent à calculer leurs coûts, à diversifier leurs cultures, à valoriser leurs produits. Certains transforment le manioc en gari – une semoule de manioc déshydratée très populaire – ou en farine enrichie. L’idée : ajouter de la valeur sur place, au lieu de vendre les produits bruts.
Clémence, l’enseignante devenue agricultrice
Près de Comé, Clémence a troqué la craie contre la houe. Cette ancienne institutrice, reconvertie en productrice au sein de la ferme Saint-Charbel, cultive des tomates, du manioc, des ananas et élève quelques lapins.
Tout a commencé par un repas familial : pour ses enfants, elle préparait une farine nourrissante à base de céréales, de moringa et de baobab. Ses proches ont aimé, l’ont encouragée à la commercialiser. Avec l’appui de Louvain Coopération et du Groupe d’économie locale Sud-Bénin, Clémence a suivi des formations en gestion et marketing, obtenu un microcrédit et investi dans un conditionnement attractif. « Je voulais préparer une farine équilibrée pour l’homme », dit-elle en souriant.
Aujourd’hui, ses sachets portent un logo coloré, symbole de sa petite marque artisanale. Elle rêve d’obtenir une certification, de construire une véritable unité de transformation, et pourquoi pas d’exporter un jour. « Ce n’est pas facile, reconnaît-elle. Il faut des fonds propres, des garanties, des autorisations sanitaires… Mais j’y crois. »
Dans sa ferme, rien ne se perd : les résidus de cultures servent de compost, les lapins sont cuits et vendus en formule traiteur, les fruits deviennent jus. « Tout ce qu’on produit doit nourrir quelqu’un », résume-t-elle. Son parcours inspire d’autres femmes, nombreuses à rejoindre des coopératives solidaires qui favorisent l’épargne et le crédit mutuel.
Des politiques encore fragiles
Les ambitions gouvernementales s’accordent difficilement avec la réalité du terrain. Certes, des réformes existent mais la logique productiviste reste dominante. Le coton, première exportation, continue d’épuiser les sols, tandis que la transformation locale des produits agricoles reste marginale.
Les acteurs de terrain plaident pour une approche plus intégrée : développement de semenciers locaux, systèmes participatifs de garantie (SPG) pour certifier les produits bio, appui à la commercialisation des produits agroécologiques. « Si on ne crée pas de marché pour ces produits, la transition restera un luxe », résume un animateur de projet.
Le poids des engrais dans le budget agricole
En 2025-2026, le gouvernement béninois prévoit 26 milliards FCFA (39,6 millions EUR) de subventions pour rendre les engrais plus accessibles aux producteurs [5] — soit près de 17,7 % du budget du ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche (MAEP). À l’échelle nationale, cela représente environ 0,7 % du budget général de l’État, estimé à 3 551 milliards FCFA (5,4 milliards €).
Cette enveloppe contraste avec les moyens alloués aux filières agroécologiques ou aux semences locales, encore modestes et dispersés. Le Fonds national pour l’environnement et le climat (FNEC) soutient ponctuellement des projets agroécologiques, pour des montants variant entre 20 et 70 millions FCFA chacun [6], tandis que la Société béninoise de développement des semences et plants (SoDeSeP), créée en 2024, vise à structurer la filière semencière sans qu’un financement global n’ait encore été rendu public.
En résumé, l’effort budgétaire de l’État reste largement concentré sur les intrants chimiques, alors que la transition vers une agriculture durable repose pour l’heure sur des programmes pilotes et des financements de bailleurs internationaux.
Sachant que les coupes budgétaires se matérialisent petit à petit dans l’aide publique au développement… il y a lieu de s’inquiéter du devenir de ces projets pilotes !
Entre le Bénin et la Belgique : une coopération enracinée
Cette mutation silencieuse s’écrit aussi à quatre mains, entre le Bénin et la Belgique. Depuis plus d’une décennie, des ONG belges – Louvain Coopération, Eclosio, Iles de Paix – accompagnent des producteurs béninois dans la transition agroécologique. Leur approche ne se limite pas au transfert de techniques : elle repose sur l’échange d’expériences entre agriculteurs du Nord et du Sud.
Lors de missions croisées, des fermiers belges viennent partager leur savoir-faire, tandis que des producteurs béninois témoignent de leur inventivité et de leur sens de la débrouille. « Les réalités sont différentes, mais les préoccupations se ressemblent : produire sans détruire, vendre à un prix juste, vivre dignement de son métier », observe un membre d’Eclosio.
De Huy à Comé, de Namur au delta du Mono, cette coopération tisse un lien durable. Elle rappelle que la transition écologique, ici comme ailleurs, repose sur une même conviction : la terre n’a pas de frontières quand il s’agit de la préserver.
Le gouvernement Arizona a annoncé une réduction de 25 % de son budget de coopération au développement. Si les projets en cours restent financés jusqu’en 2026, cette baisse risque d’affecter directement les projets et partenaires locaux et ralentir les programmes d’appui à la transition agroécologique, à la formation rurale et aux filières de transformation locale — autant de domaines où les ONG belges jouent pourtant un rôle structurant avec des résultats probants.
Une terre d’avenir
Dans le delta du Mono, les plants de manioc poussent lentement, et les cultivateurs comparent, notent, observent. Ils savent que leurs efforts ne paieront pas toujours à court terme. Pourtant, une conviction s’enracine : celle que la terre béninoise peut redevenir nourricière, à condition de la respecter. L’Opération 11.11.11 y participe.




