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Bolivie : Evo & les machos

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
16 juillet 2013

En Bolivie, l’émancipation de la femme doit affronter un profond machisme ambiant. Et les politiques favorables à l’autonomisation des Indiens, porteuses de véritables avancées sociales, ont aussi leurs revers. Fondamentalement patriarcales, les sociétés traditionnelles ne reconnaissent pas de droits aux femmes. Et la violence conjugale envers l’autre moitié du ciel se perpétue de manière inacceptable. Rencontre avec Fernanda Wanderley, docteure en sociologie, auteure spécialisée dans les questions de genre et de politiques sociales.

Président atypique d’origine indigène, Evo Morales a soulevé de vifs espoirs en accédant à la présidence de la Bolivie en 2006. Et effectivement le pays s’est transformé, grâce à la reconnaissance des droits des indigènes ainsi qu’à des politiques sociales actives. Sur la scène internationale, la Bolivie s’est distinguée
en faisant reconnaître l’accès à l’eau potable comme un droit essentiel. Mais s’agissant de la condition de la femme, la Bolivie n’a pas beaucoup bougé, même si la nouvelle constitution adoptée en 2009 comprend 30 articles qui évoquent la question du genre.

La Bolivie est-elle plongée dans l’austérité à l’Européenne ?
L’économie bolivienne se porte plutôt bien, comme toute l’Amérique latine. Nous sommes exportateurs de matières premières, surtout de gaz, de zinc et d’étain, dont les prix sont aujourd’hui soutenus. Ces matières premières alimentent 60% des budgets publics, de sorte qu’il y a beaucoup d’argent en circulation. Le gouvernement mène une politique active de redistribution des ressources de l’Etat et on a vu beaucoup d’allocations instaurées ou augmentées. Les pensions, créées dans les années 90, ont vu leur montant triplé sous Evo Morales, l’actuel président. Il a également créé des allocations familiales et une allocation pour les anciens combattants.

Pas de quoi se plaindre ?
Ces allocations sont très liées aux exportations de la Bolivie et donc au contexte international. Que se passera-t-il si le prix des matières premières baisse ? Les allocations baisseront également, c’est une constante dans l’histoire de notre pays, les cours des matières premières montent, le gouvernement est populaire, ils baissent, le gouvernement doit affronter la colère de la rue. On ne voit pas vrai- ment la solution, car le gouvernement n’essaie pas de construire une économie indépendante de l’extérieur. C’est un peu comme au Venezuela, pays riche de son pétrole, où des programmes sociaux font reculer la pauvreté, mais que la désindustrialisation rend de plus en plus dépendant de ses exportations pétrolières.

Budget en baisse, violence constante

Une économie qui tourne, des politiques de redistribution, un président, Evo Morales, issus des mouvements indigènes : la Bolivie change. Les réformes touchent-elles la condition de la femme ?
L’arrivée d’Evo Morales, en 2006, s’est concrétisée par l’introduction dans la constitution de 30 articles qui évoquent la question du genre. Notre texte fondamental impose désormais la parité au conseil des ministres, la non-discrimination, l’égalité salariale. Des lois reconnaissent les droits sexuels et reproductifs des femmes, la valeur du travail ménager. Les deux chambres du Parlement sont présidées par des femmes, 30% des députés sont des femmes. Mais il y a également un revers à la médaille. L’égalité salariale n’est pas du tout respectée, et plus une femme monte dans la hiérarchie, plus l’écart salarial sera important. Les violences conjugales restent une réalité, sans qu’il y ait de réelle volonté politique de régler ces questions. Au contraire, les budgets publics destinés aux politiques de genre sont en baisse constante.

Il y avait donc des politiques de genre avant l’arrivée de la gauche au gouvernement ?
C’est paradoxal, mais la condition de la femme a connu ses premières et principales avancées en 1993, il y a 20 ans, sous un gouvernement néolibéral. C’est lui qui a introduit la parité sur les listes électorales, créé un ministère dédié aux questions de genre. Aujourd’hui, il ne reste de ce ministère qu’une sorte de cellule d’action, sans vrai pouvoir, et dirigée par un homme. Par ailleurs, s’il y a aujourd’hui autant de femmes que d’hommes ministres au gouvernement, les pouvoirs restent entre les mains des hommes qui détiennent les gros portefeuilles, les femmes ayant des attributions secondaires.

Plaisanteries douteuses

La parité au gouvernement ne serait qu’une façade ?
C’est plus délicat que cela. Evo Morales est un personnage charismatique très écouté à gauche, ce qui fait qu’il peut tout se permettre, même de lancer des grossièretés que ses prédécesseurs n’auraient pas osé prononcer. A un groupe de planteurs de coca qui voulaient tracer une route pour désenclaver leur région, mais qui se heurtaient au refus d’une communauté pour la traversée de leur territoire, il a lancé : « Comblez les femmes de cette communauté de plaisir sexuel, et vous obtiendrez le droit de passer.  » Aucun de ses prédécesseurs ne se serait permis une plaisanterie aussi douteuse. Les sorties de ce genre sont malheureusement devenues courantes. Au dernier carnaval, des membres du gouvernement ont entonné des chansons paillardes tout à fait inappropriées. Au Nouvel An dernier, on a connu une affaire qui rappelle celle du Sofitel de New York, lors d’une fête du mouvement socialiste organisée dans un hôtel de Sucre, la capitale administrative. En fin de soirée, un député a contraint une serveuse à coucher avec lui. Tout a été capté par les caméras de service et le film se retrouve maintenant sur YouTube. L’affaire a provoqué un scandale en Espagne mais a laissé la Bolivie indifférente. Le parlementaire est toujours en place, tandis que la serveuse a été licenciée au motif qu’elle avait bu de l’alcool durant son service. Ce n’est pas un cas isolé, il y a beaucoup de violence faite aux femmes. Un mal qui touche toutes les classes sociales. C’est un phénomène commun à toute l’Amérique latine, même si désormais la loi condamne ces violences.

Les féministes auraient pourtant pu s’attendre à un soutien de la gauche...
Féministes et mouvements de gauche sont effectivement liés, du moins au départ. Les premières femmes militantes et politisées ont émergé en Amérique latine en réaction aux dictatures, aux côtés des mouvements de gauche. Mais le féminisme est né de la prise de conscience par ces femmes du machisme qui régnait à gauche. Ce n’est pas tellement différent de ce qui s’est passé en Europe. En Bolivie, les féministes ont soutenu Evo Morales dans sa marche vers le pouvoir. Mais maintenant elles se heurtent à un personnage qui ne leur rend pas ce soutien, bien au contraire. Le féminisme doit également composer avec les politiques indigénistes, qui donnent de plus en plus de pouvoir aux communautés indigènes, alors que celles-ci sont fondamentalement patriarcales et ne reconnaissent pas de droits aux femmes.

Des communautés hiérarchisées

Les droits des indigènes sont-ils mieux reconnus ?
On assiste à des changements profonds dans l’autonomisation des peuples indigènes. Leurs territoires sont reconnus depuis les années 90, ainsi que leur droit à la propriété collective. Les communautés ont également le droit d’exercer la gouvernance, de rendre la justice, de lancer leurs propres projets économiques, d’organiser leur système scolaire et de santé en y incluant des éléments de médecine traditionnelle. C’est un chantier en cours, pas encore terminé. La reconnaissance des pratiques et coutumes ancestrales implique une reconnaissance des sociétés patriarcales, très hiérarchisées entre les sexes, où les hommes monopolisent le pouvoir et l’accès à la propriété. La reconnaissance des droits collectifs fait l’impasse sur les droits individuels des femmes, qui restent défini- tivement au bas de la hiérarchie de leur communauté.

Que proposez-vous ?
Il faut écouter la parole des femmes indigènes et entendre ce qu’elles veulent. Il est frappant qu’elles demandent surtout que cessent les violences conjugales et qu’on leur donne le droit de contrôle sur leur propre corps. Certaines traditions veulent que les femmes aient leur premier rapport sexuel dès qu’elles ont leurs règles. Dans cer- taines communautés, les femmes doivent élaborer des stratégies pour masquer les signes de la puberté, elles cachent leurs seins, leurs règles. Sinon, elles seront retirées de l’école pour être assimilées aussitôt à leur rôle de femmes indigènes. Je pense qu’il faut continuer à soutenir les droits collectifs des communautés et, en même temps, encourager la dimension individuelle du droit des femmes pour qu’elles trouvent une place dans leur communauté.

Vous avez l’impression d’être entendue ?
Pas du tout. Lorsqu’on parle du droit individuel des femmes indigènes, le gouvernement estime que ces propos n’ont rien à voir avec les communautés, qu’ils sont l’effet d’une influence étrangère cherchant à contrer la préservation des coutumes et de la culture indiennes.

Propos recueillis par Jean-François Pollet

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Une parole difficile à dénoncer

« Le sommet de l’Etat bolivien a réveillé une parole sexiste qui n’existait pas auparavant, se désole Lidia Rodríguez Prieto, de l’association Le Monde selon les femmes, qui a invité Fernanda Wanderley en Belgique. La difficulté des féministes est de dénoncer cette parole parce qu’elle est prononcée par des hommes de gauche, réputés pour leur combat en faveur de l’égalité. Mais nous savons que l’égalité homme-femme n’est jamais un acquis, qu’elle doit toujours être rappelée, parfois même à gauche. Souvenons-nous qu’en Belgique, dans les débats de l’après-guerre, lorsqu’il fut question d’accorder le droit de vote aux femmes, les socialistes étaient très partagés sur la question, car ils craignaient que les femmes votent massivement pour des partis catholiques. »

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