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Bolivie : l’autosuffisance alimentaire au bout du tunnel

Stephane Compère Stephane Compère
3 mars 2014

Personne n’y croyait, mais ils l’ont fait. Creuser un tunnel de 130 mètres à la main pour faire passer de l’eau qui leur permettra de retourner dans leur village et construire leur autonomie alimentaire. La détermination des familles de la communauté de Porobaya force le respect.

Nous sommes en Bolivie, au nord de La Paz. Dans la commune de Sorata dans l’altiplano, à près de 3000 mètres d’altitude. Ici, les montagnes arides ne laissent que peu d’espace à l’agriculture et à l’élevage. Chaque parcelle doit être valorisée. Comme dans beaucoup de régions boliviennes, les communautés aux alentours de Sorata vivent d’une agriculture vivrière, principalement de la pomme de terre, du maïs, des haricots et d’un peu de blé. L’éloignement, la pauvreté, le manque de capacité d’investissement, les sols peu valorisables sont autant de facteurs limitant l’accès à une alimentation saine et suffisante. Mais le problème majeur est l’accès à l’eau. C’est une évidence : sans eau, pas de culture et donc pas d’alimentation.

Eparpillement de la communauté

Depuis de nombreuses générations, la communauté de Porobaya vit à flanc de montagne. Elle s’est éparpillée ces dernières années car l’eau est devenue rare. Certaines familles vivent sur la colline mais cultivent « en bas » près de la rivière, à deux heures de marche. Ici, en bord de rivière, un programme soutenu par la mairie et l’ONG belge Solidarité Socialiste a déjà permis une diversification de la production agricole (tomates, laitues, fruits,…) grâce à des formations en agro-écologie. Cela a contribué à la diminution de la dépendance aux produits « importés » de la ville, diminué la malnutrition infantile et permis aux surplus d’être commercialisés. Mais c’était encore insuffisant pour rassembler les familles au village d’origine.

Acheminer l’eau

Il était donc nécessaire de faire venir l’eau qui se trouve à plus de huit kilomètres de là. D’où l’idée - un peu folle au début - de construire un canal d’irrigation et de creuser un tunnel pour acheminer l’eau jusqu’au village. Après un diagnostic des besoins, les familles ont présenté un projet à la mairie et à l’ONG bolivienne AYNI, partenaire local de Solidarité Socialiste. Au début, il faut bien l’avouer, personne ne croyait en cette initiative. Trop difficile, trop risquée. Le ministère de l’Eau la jugeait non viable. Mais, malgré les mises en garde, la communauté s’est lancée, déterminée, dans l’aventure.

Au début, il faut bien l’avouer, personne ne croyait en cette initiative

Il fallait d’abord commencer par creuser un petit canal de quatre kilomètres à flanc de colline, à la manière de leurs ancêtres Incas, dont des traces de canaux sont encore visibles. Par manque d’équipement, une partie du canal fut mal orientée au début. Avec l’arrivée de l’aide technique, les calculs ont été refaits et le canal remis sur la bonne voie. La deuxième étape fut la plus dure et la plus périlleuse : creuser le tunnel. Les familles se sont relayées pendant des mois, 24 heures sur 24, à raison de périodes de 6 heures de travail consécutif, sauf lors de fortes pluies à cause des risques d’éboulements. La semaine, pour ne pas devoir faire des allers retours, ils ont vécu nuit et jour à côté du tunnel dans des conditions difficiles, parfois avec les enfants pour ne pas les laisser seuls.

Détermination et appui technique

Pour Gonzalo, de l’ONG AYNI, « ce qu’ils ont fait là, ils ne le doivent qu’à leur détermination et leur courage. N’importe qui aurait abandonné après quelques jours de forage  ». Le soutien extérieur, pour cette communauté, consiste principalement en un appui technique et à l’achat de matériel de forage. Un soutien bien utile puisque le tunnel qui ne devait faire que 80 mètres de long en fait finalement 130.

Creusement du tunnel dans la communauté de Porobaya  . Creusement du tunnel dans la communauté de Porobaya (Crédit : Gladys Cifuentes – Solidarité socialiste 2013 )

Le tunnel enfin terminé, il reste encore 4 km de canal à réaliser en aval, avant d’arriver au village. Selon Antonio, membre de la communauté, « le plus urgent était de terminer le tunnel avant les pluies, le reste du canal sera plus facile à faire. On pourra valoriser 40 hectares de terres. Ensuite, nous prévoyons de faire des formations en agro-écologie et en commercialisation  ».

Grâce à cette incroyable expérience, les familles pourront réintégrer la communauté. Mais, comme le souligne Gonzalo, le projet permettra non seulement de réunir les villageois et d’améliorer leur production vivrière, mais aussi de lutter contre l’exode des jeunes vers les villes si on leur offre une perspective d’avenir. Sans oublier un acquis indéniable bien que moins palpable qu’un tunnel : la communauté a renforcé son estime de soi. Grâce à ce qu’ils ont fait, mais également à travers les apprentissages acquis tout au long de cette folle entreprise, tels que la gestion administrative et financière, la détermination des priorités et des besoins, l’achat des matériaux spécifiques, la prise de décision collective. Cela leur a assuré une forme de durabilité car la mairie a fini par appuyer également le projet. Les villageois envisagent maintenant de valoriser d’autres terres non fertiles et pensent à comment aider les communautés voisines en valorisant leur expérience.

Source : article paru dans le magazine du CNCD-11.11.11 dlm, Demain le monde, n°24, mars-avril 2014.

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