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Bonne gouvernance à la congolaise

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
16 mars 2015

Imagine demain le monde - Développer une entreprise dans l’anarchie congolaise n’est pas une mince affaire. Philémon Kivuvu, un entrepreneur atypique et obstiné, est parvenu à faire prospérer sa société d’extraction de calcaire tout en refusant le jeu des pots-de-vin et des passe-droits ethniques.
A l’automne dernier, il a reçu le prix de la gouvernance de la Fondation Roi Baudouin.

« Nous avons l’avantage d’avoir grandi au Congo, de cumuler 30 ans d’expérience dans les affaires, de connaître du monde dans le secteur bancaire, les entreprises, la politique, et de savoir déjouer la corruption.  » « Nous », c’est Philémon Kivuvu, un entrepreneur congolais atypique, à la fois prospère et à la fibre sociale, qui parle parfois de lui à la première personne du pluriel. A la tête de Calmaco, il exploite une carrière de calcaire et vient d’être couronné du prix de la gouvernance décerné par le Fonds gouvernance d’entreprise en RDC, géré par la Fondation Roi Baudouin.

Ce qui a retenu l’attention du jury ? Cette entreprise travaille « à livres ouverts », indépendamment des pressions politiques et administratives, et gère ses ressources humaines de manière responsable. « Nous payons les salaires tous les 30 du mois, explique le lauréat, c’est un principe intangible, même si je suis à l’étranger. Cela semble aller de soi, mais c’est loin d’être toujours le cas [1]. »

Créer et développer une entreprise en Afrique n’est pas une mince affaire. C’est particulièrement le cas au Congo où une série d’obstacles, qui pourraient paraître impensables vu d’ici, s’accumulent. « Il arrive souvent que des marchandises restent bloquées trois à quatre mois au port avant d’entrer dans le pays, dénonce Carole Maman, de la Société belge d’investissement pour les pays en développement (BIO). Si son activité dépend de cet approvisionnement, une entreprise peut être totalement paralysée durant tout ce temps. Par ailleurs, l’accès à l’énergie est également problématique, avec des coupures de courant très fréquentes. Et puis il y a aussi des difficultés concernant le recrutement de personnel qualifié. »

Philémon Kivuvu a été cadre dans plusieurs entreprises et administrations publiques congolaises. Ces obstacles, il les a expérimentés de près lorsqu’il a créé en 2006 la Calmaco. Il venait alors de perdre son emploi dans le cadre de la fermeture de la Cimenterie nationale dont il était directeur financier. Calmaco exploite une carrière de calcaire et de quartz de deux hectares implantée dans le Bas-Congo, à 250 kilomètres de Kinshasa, ainsi qu’une usine de conditionnement installée dans la capitale. Le quartz sert à filtrer l’eau et à fabriquer des briques réfractaires (résistantes à la chaleur). Quant au calcaire, il entre dans la fabrication des aliments pour bétail, des amendements agricoles, du savon, de la peinture, du ciment et du plastique.

Depuis l’arrivée de cette entreprise, l’industrie congolaise du plastique n’importe plus de calcaire. « Je suis moins cher et je n’ai pas de concurrent, sourit son patron. Qu’on m’aime ou pas, il faut travailler avec moi.  »

80 à 90% de l’emploi dans les PME

Depuis son lancement, l’entreprise a acquis cinq camions lourds et un compresseur pour le forage, et dispose de ses propres bâtiments. Une vraie success story à la congolaise assortie d’inévitables tuiles. «  Il m’a fallu par exemple attendre 15 mois avant de déménager l’usine, car il n’y avait pas de cabine électrique capable de supporter la charge industrielle de mes activités. Il a fallu en faire construire une en Afrique du Sud.  » Comptant 15 salariés en 2006, la société en occupe aujourd’hui 73. Le recrutement n’a pas été difficile, beaucoup de travailleurs sont d’ex-collègues de Philémon Kivuvu qui ont perdu leur emploi lors de la fermeture de la Cimenterie nationale.

Aujourd’hui, au Congo, les petites et moyennes entreprises constituent des acteurs indispensables du développement. « Les PME représentent 80 à 90 % de l’emploi, confirme Arthur Arnold, consultant néerlandais. Par ailleurs, l’Afrique connaît en ce moment une croissance soutenue de 5 à 10 % par an, ce qui offre beaucoup d’opportunités pour celui qui veut lancer son entreprise. En outre, la nouvelle génération est mieux formée que la précédente, elle est connectée à Internet et aspire à développer ses compétences. Ces jeunes débarquent sur le marché du travail et montent leur entreprise. Par ailleurs, beaucoup de gouvernements, comme le Ghana, le Rwanda et le Burundi, ont compris l’importance de lever les obstacles qui empêchent le bon fonctionnement des entreprises et de favoriser leur intégration dans l’économie formelle. »

Pour qu’une entreprise joue pleinement son rôle dans le développement, il faut évidemment qu’elle offre un travail digne et des salaires corrects, qu’elle paye ses impôts et évite de contourner les lois par le jeu des influences ou des pots-de-vin.

Or, en Afrique, 80 % des emplois sont attachés au secteur informel. Celui-ci échappe à tout contrôle légal et se heurte bien souvent à l’arbitraire de l’autorité.

« Il est difficile de faire tourner une entreprise sans payer de bakchich, reconnaît Philémon Kivuvu. La plupart des fonctionnaires se prennent pour Dieu et font n’importe quoi. A force, les citoyens sont devenus fatalistes et ne résistent pas facilement aux demandes souvent abusives de ces agents. Pour mon entreprise, j’ai fixé avec mon avocat un cadre concernant les impôts et les taxes que l’on pourrait me réclamer. J’examine chaque demande avec lui et parfois je paye la taxe même si elle est informelle. Mais c’est plutôt rare, car j’ai la réputation d’être prudent et je n’hésite pas, s’il le faut, à dire à l’agent que je remonterai jusqu’au ministre que je connais et dont j’ai le numéro de téléphone. Ça impressionne toujours.  »


Un patron atypique et à l’ancienne

Philémon Kivuvu, un entrepreneur atypique et obstiné . Philémon Kivuvu, un entrepreneur atypique et obstiné (Crédit : © M.Katompa )

Patron new style désormais couronné du Prix de la gouvernance, Philémon Kivuvu appartient pourtant bien à la vieille école. Il a 6 ans en 1960, lorsque le Congo devient indépendant. Il est scolarisé à Kikwit, dans la province des Bandudu, puis s’en va dans la capitale suivre une licence en sciences commerciales à Lovanium, qu’il achève en 1976.

« Quand je dis que j’ai connu ce pays alors que l’on pouvait le traverser d’est en ouest en sept jours sur une route de terre battue impeccable, desservies par de nombreuses pompes à essence, on ne me croit pas.  » Depuis 1970, le pouvoir d’achat moyen des Congolais a été divisé par quatre. « Dans certaines régions, les provinces orientales, l’Equateur, la misère est tellement criante qu’elle constitue une agression permanente, s’insurge-t-il. Beaucoup de choses me révoltent. Dans ma vie professionnelle, j’ai vu des comportements inacceptables qui sont à l’origine de la pauvreté de notre pays : corruption, promotions familiales ou tribales, arbitraire des petits chefs... J’ai des convictions, je ne peux pas tolérer cela. C’est pourquoi j’ai souvent démissionné de mes différents postes.  »

Aujourd’hui, Philémon Kivuvu soigne la dimension sociale de son entreprise, qui offre à ses employés des congés payés, un treizième mois et une prise en charge des soins de santé. « Nous organisons une visite médicale par an pour nos employés. A la rentrée scolaire, nous intervenons également dans l’achat d’une partie des fournitures scolaires des enfants. »

Pour ce patron atypique, de telles mesures sont bénéfiques pour les travailleurs mais aussi pour l’entreprise, car elles concourent à créer un climat de travail favorable à la produc- tion et au développement.

Tags: Congo (RD)

[1Les salaires impayés ou en retard de payement sont très courants au Congo et génèrent une forte insécurité économique pour les familles.

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  • Antoinette Van Haute

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