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Brésil : pointer les responsabilités derrière « la pire catastrophe environnementale de l’histoire du pays »

Stephane Compère Stephane Compère
22 janvier 2016

Dans le sud-est du Brésil, la rupture d’un barrage minier a provoqué un véritable tsunami de boues toxiques sur plus de 600 km. « La pire catastrophe environnementale de l’histoire du pays », selon la ministre brésilienne de l’Environnement. Derrière cette catastrophe, humaine et environnementale, il y a un modèle économique et la responsabilité des entreprises multinationales et des autorités publiques dans leurs rôles de régulateurs et dans leurs choix de politiques économiques.

Le 5 novembre 2015, 50 millions de tonnes de résidus de minerai de fer ont englouti la vallée d’un des fleuves le plus importants du Brésil, le Rio Doce, après le débordement d’un bassin et la rupture d’un barrage appartenant à la compagnie Samarco et à ses deux actionnaires, le Brésilien Vale et l’anglo-australien BHP Billiton.

La coulée de boues toxiques s’est déversée le long du fleuve sur plus de 600 km jusqu’à l’Atlantique. Elle a causé la mort d’au moins 17 personnes. Pour les populations affectées, les dégâts sont considérables. Des centaines de familles ont perdu leurs habitations et leurs terres agricoles devenues stériles. La réhabilitation du site et la reconstruction de l’écosystème prendront des dizaines d’années. Agriculteurs, pêcheurs, mineurs et les personnes travaillant dans le tourisme ont de fait perdu leur emploi ou source de revenus. Des centaines d’ouvriers de la mine, elle-même gros employeur de la région, ont vu leurs emplois « suspendus ». Des tensions sont palpables entre les employés et les populations locales.

Face à la catastrophe, le gouvernement a été lent à réagir et l’entreprise a rapidement tenté de minimiser la catastrophe [1]. Pourtant, mi-novembre, Samarco s’est engagée à payer au moins 260 millions $ (241 millions €) et fin novembre elle a fini par reconnaitre la présence d’éléments toxiques dans le fleuve.

Mais ce n’était apparemment pas assez pour les autorités brésiliennes. Début décembre, à l’occasion de l’ouverture de la COP21, la conférence de l’ONU sur les changements climatiques de Paris, la présidente brésilienne Dilma Rousseff a imputé cette catastrophe aux « actions irresponsables d’une entreprise » et a ajouté que « nous allons punir sévèrement les responsables de cette tragédie ». Depuis, le gouvernement brésilien a entamé une procédure judiciaire et réclame 20,2 milliards de réais (4,93 milliards €) sur dix ans, dont 2 milliards de réais immédiatement pour financer la réparation des dégâts sociaux et environnementaux. Le 13 janvier 2016, la police fédérale brésilienne a mis en accusation Samarco et Vale et 7 de ses dirigeants, dont le président de Samarco, Ricardo Vescovi, ainsi qu’un cabinet de conseil qui avait inspecté le barrage. Ceci pourrait amener le parquet à ouvrir une procédure judiciaire.

L’objectif est de financer un fonds qui servira à dédommager les victimes et à réparer les dégâts environnementaux. Ce fonds devrait être géré de manière indépendante par des organismes non gouvernementaux tels que des comités d’habitants du bassin dévasté et l’Instituto Terra, une ONG environnementale lancée par le photographe Sebastião Ribeiro Salgado. En réponse, BHP Billiton a annoncé « étudier le dossier en temps voulu ». Pour sa part, le procureur de l’Etat côtier d’Espirito Santo, Rodrigo Vieira a déclaré à l’agence de presse Reuters que « si Samarco n’a pas les ressources financières pour couvrir les versements sur 10 ans, Vale et BHP Billiton seront tenus de fournir leur contribution ». Et de fait, mi-décembre, un juge de l’Etat de Minas Gerais a ordonné le gel des avoirs brésiliens de BHP Billiton et Vale après avoir estimé que Samarco ne disposait pas de fonds suffisants pour payer les indemnisations.

L’épreuve de force est donc engagée et les victimes risquent de devoir prendre leur mal en patience. Mais, comme le dénonce le MAB (Movimento dos Atingidos por Barragens - Mouvement des personnes affectées par les barrages), les populations locales sont également inquiètes par la probabilité qu’une catastrophe de ce genre se répète [2]. Un directeur de Samarco a affirmé mi-novembre « qu’il existe un risque (de rupture) » et qu’ils mènent « les actions d’urgence nécessaires pour augmenter la sécurité et réduire le risque » [3]. Plus largement, le MAB dénonce qu’il existerait près de 50 barrages qui représenteraient un danger potentiel dans le pays. Pour Fernando Lopes, secrétaire général adjoint de la fédération syndicale internationale sectorielle IndustriALL, « il est très important que Samarco paie des réparations pour les dommages, mais en aucune façon cela ne ramènera les gens qui sont morts. Les entreprises doivent investir dans la sécurité du personnel et environnementale afin d’éviter les accidents de ce genre  » [4].

L’« extractivisme » en débat

Plus largement c’est le modèle économique qui est sur la sellette. Les politiques économiques des derniers gouvernements présidés par Lula et Roussef témoignent des difficultés qu’ont les gouvernements « progressistes » à faire la part entre dirigisme et realpolitik [5]. Les organisations sociales, pour leur part, remettent en cause les politiques « extractivistes » menées par les autorités brésiliennes (et les autres pays latino-américains) et dénoncent les liens qu’elles entretiennent avec le secteur minier.

Par exemple, « lors de la dernière élection présidentielle en 2014, la multinationale Vale (…) a fait une donation de 52,9 millions de réais (environ 17 millions € à l’époque) aux principaux partis politiques  » [6]. Une explication du manque de contrôle des autorités brésiliennes dans ce secteur dénoncé par les victimes ? En tout cas cela porte un coup à ceux qui affirment que les pratiques minières sont durables et sans danger et cela apportera des éléments au débat sur le controversé projet de loi sur l’industrie minière (Code minier) en discussion à la Chambre des députés.

Les enjeux de ce projet sont colossaux. Le pétrole et les produits de l’industrie minière - principalement du fer - entrent pour plus de 25% (2013) dans les exportations brésiliennes. Le Brésil exporte trois fois plus de produits miniers que l’ensemble des autres pays latino-américains. Une illustration de la « re-primarisation » de l’économie et de la dépendance aux revenus générés par les exportations des ressources naturelles, aux investissements étrangers, aux prix internationaux. D’autant que depuis plus d’un an le Brésil est en situation de crise économique et politique. La production industrielle a chuté de 7,7 % sur les douze dernier mois, principalement dans le secteur des véhicules et carrosseries mais également dans l’industrie d’extraction (-10,5%), dont la rupture du barrage aura plombé les chiffres.

L’UE qui est grande importatrice de ressources naturelles doit également prendre ses responsabilités en s’assurant que ses importations et les investissements de ses entreprises respectent bien les droits humains et les normes sociales et environnementales internationales. Le Parlement européen, le 20 mai 2015, a voté un règlement sur l’approvisionnement responsable en minerais [7]. Bien qu’insuffisant, il représente un pas dans la bonne direction, surtout pour les zones d’extraction en situation de guerre. Il reste à espérer que cela sera également un point de discussion lors de la réouverture des négociations commerciales que l’UE va mener avec le Mercosur en 2016.

Soutien aux victimes
Lors de la COP21 de Paris, le réseau « Yes to life, no to mining » et des associations internationales ont apporté leur soutien aux victimes de la rupture du barrage à travers un communiqué de solidarité. Vous pouvez également exprimer votre solidarité en signant ce communiqué : www.yestolifenotomining.org/a-message-of-solidarity-to-the-people-of-mariana-brazil/

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