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Brésil : récupération et recyclage de déchets à Rio par une coopérative de femmes

Notre grande récolte de fonds - l’Opération 11.11.11 - a permis en 2007 le financement de nombreux projets dans le Sud. C’est le cas notamment d’un projet de récupération et de recyclage de déchets au Brésil par des associations locales. C’est ce projet que nous vous présentons ci-dessous, à partir de plusieurs textes.

Des affinités sélectives

Depuis 2003, l’ONG Autre Terre mène un partenariat avec la Coopcarmo, une coopérative de collecte sélective installée en banlieue de Rio de Janeiro (Brésil). Une longue histoire de rencontres, d’incompréhension, et d’adaptation à l’autre.

En banlieue de Rio de Janeiro, la Baixada Fluminense est une « région-dortoir ». Elle est habitée de millions de Brésiliens d’autres Etats du Brésil, venus à Rio à la recherche de meilleures conditions de vie et de travail. La région manque cruellement d’investissements publics pour tout ce qui est assainissement basique, éducation, santé, développement économique, etc. La grande majorité de la population a des revenus très bas, lui permettant tout au plus d’assurer la survie des familles.

En 1993, le prêtre de la communauté revient du sud du Brésil avec une idée dans ses bagages : les femmes pourraient s’organiser pour ramasser les déchets recyclables chez les gens, les trier et les revendre. L’idée était assez révolutionnaire, à un moment où le ramassage de déchets n’était pas ou mal assuré par la commune dans les quartiers avoisinants. Le quartier, difficilement accessible aux camions, ne bénéficiait pas du service de ramassage. Hada Rúbia Silva, leader communautaire et présidente de la coopérative Coopcarmo, se souvient de ce caractère novateur de l’initiative : « Les déchets s’amoncelaient dans des terrains vagues. On n’avait encore jamais entendu parler de collecte sélective ni de recyclage. Il y avait tout au plus une tradition de récupérateurs qui revendaient des vieux fers. Partout au Brésil, les récupérateurs ont longtemps travaillé de manière tout à fait informelle, souvent chacun de son côté et sans l’appui d’aucune institution. »

Progressivement, le groupe va s’organiser et étendre ses activités. Il y eut les débuts avec « très peu de connaissances, mais de la force dans le ventre  ». Puis le prêt d’un camion de la commune pour faire le travail en 1994, un soutien vécu comme une première conquête. En 2002, le groupe a participé au premier « Congrès National des Récupérateurs ». La même année, le prêtre initiateur du projet quitte la communauté. Un an plus tard, la coopérative entame son cheminement vers l’autonomie, et Autre Terre devient son partenaire. Et en juin 2003, le groupe prend la forme légale d’une coopérative : Coopcarmo.

Le camion de la coopérative . Le camion de la coopérative

Le partenariat entre Coopcarmo et Autre Terre s’est organisé autour d’objectifs communs avec des histoires et cultures collectives très différentes.
La Coopcarmo est un groupe communautaire dont les membres sont issus de la plus basse couche sociale. Ce groupe est actif dans la récupération des déchets, un secteur extrêmement discriminé - particulièrement à l’époque. Pour la plupart des membres, la participation à des projets collectifs et la coopération ne sont pas tradition.
En Belgique, Autre Terre, qui fait partie du groupe Terre, est fortement liée aux expériences populaires du groupe, et en particulier à celles développées dans le secteur de la récupération. Elle cherche à soutenir les pratiques et les valeurs d’une économie plus responsable et accorde une grande importance aux échanges de savoirs des différentes parts. Ceci étant, ses bailleurs de fonds lui soumettent des exigences de résultats en terme de création de revenus auprès de ses partenaires, souvent dans des délais impartis.

Le partenariat s’est inscrit dans un soutien financier. Mais aussi dans un programme d’actions, un échange de savoirs et de personnes, dans une culture du dialogue et progressivement, dans une relation d’égal à égal.

Ce dernier point n’était pas évident.
L’ONG belge a pris plusieurs décisions concernant le cap du partenariat. Elle a choisi la coopérante et a défini son rôle auprès du groupe de femmes.

Cette personne de l’ONG Autre Terre, Emmanuelle Robertz, en fonction au Brésil pendant toute la période du partenariat, se souvient de débuts difficiles : « En 2003, nous nous lancions dans un processus d’auto-développement participatif, et nous ne pensions pas que le parcours du groupe aurait un impact aussi lourd et lent à estomper. Le groupe était tout à fait dépendant du prêtre qui avait initié le projet. Il était demandeur de cette dépendance et était résistant dans le cheminement vers l’autonomie. Les conditions nécessaires à la coopération n’étaient pas réunies de la même façon qu’elles le sont dans le groupe Terre aujourd’hui (ni même avant), et nous avons connu une longue période d’incompréhension quant au propre rythme du groupe. Quelque part, le fait d’avoir soutenu un seul groupe dans la région pendant les trois premières années de présence au Brésil a aussi eu des conséquences importantes dans la relation. L’engagement dans le temps a permis la construction d’une véritable relation, où la confiance s’est installée petit à petit. Mais cette ‘exclusivité’, choisie par Autre Terre dans un moment où elle apprenait à connaître le terrain, a aussi été néfaste à plusieurs égards. Elle a concentré les attentes de résultats autour d’un unique groupe, qui s’est souvent senti ‘sous pression’. Le soutien renforcé à la Coopcarmo, à un moment où l’ensemble des groupes de récupérateurs bénéficiait de très peu de soutien, a aussi contribué à créer des jalousies et rendu difficile sa relation avec d’autres groupes dans la région.  »

Coopérantes de la Coopcarmo . Coopérantes de la Coopcarmo

Par ailleurs, l’argent qui était en jeu diminuait la transparence dans la relation, tout du moins au début. Autre Terre finançait les activités du partenariat et occupait en ce sens une position de force. Le groupe brésilien, consciemment ou non, avait tendance à ne pas tout exprimer ou tout dévoiler en pensant ainsi garantir la continuité des financements.
De plus, Coopcarmo se sentait redevable de l’ONG belge. Pour que ce sentiment se dissipe, il fallut que la coopérative brésilienne développe une meilleure compréhension du cadre international dans lequel le partenariat prenait place, et des bénéfices qu’un tel partenariat apportait à Autre Terre.

L’apprentissage de l’autre fut long et parfois douloureux. Pour Hada Rúbia Silva, « nous avons vécu plusieurs crises, que nous considérons importantes dans notre cheminement. Elles nous ont obligés à exprimer ce que nous ressentions, nos attentes, les pressions que nous subissions... nos limites personnelles et celles de nos institutions... Tout cela nous a menés à mieux définir les rôles et les « espaces » de chacun d’une manière générale. »

Mais progressivement, Coopcarmo a pu formuler plus clairement ses envies, ses potentiels et ses limites et a participé davantage à la définition du partenariat. Le groupe a amélioré sensiblement ses conditions de travail et sa capacité de formuler ses attentes, de prendre des décisions, de les mettre en pratique, de se positionner vis-à-vis de ses partenaires... Aujourd’hui, Coopcarmo se situe comme agent et interlocuteur, et non plus comme bénéficiaire, dans ses nouvelles relations. Ces transformations, qui continuent encore, sont certainement parmi les plus importantes.
Au début de l’initiative, les femmes impliquées dans le groupe étaient particulièrement discriminées sur le marché du travail. Parce qu’elles vivaient dans la rue. Parce que noires de peau, peu scolarisées, habitantes d’une région « précaire ». En majorité, elles n’avaient jamais travaillé dans le secteur formel. L’histoire leur avait enseigné qu’elles avaient seulement droit à la survie, avec interdiction de rêver. Elles ont réécrit leur histoire. Hada Rúbia se souvient : « Nous ne savions pas comment nous pouvions transformer notre propre réalité... Parmi les femmes du groupe, certaines sont chefs de famille et les autres ont un mari dont elles sont totalement dépendantes si elles n’ont pas de revenu propre. Evidemment, quand une femme commence à élargir ses horizons, elle bouleverse l’ordre établi... Ça a été mon cas : dans ma vie, je nettoyais et j’organisais la maison, c’est tout. Petit à petit, je me suis rendu compte que c’était important et que ça devait être fait, mais que j’avais d’autres choses à réaliser dans la vie ! »

Un nombre important de femmes et d’hommes est simplement passé par Coopcarmo, et la coopérative a été pour eux un tremplin pour partir vers d’autres horizons. La coopérative a permis aux membres de décloisonner leur univers. S’émanciper de sa condition sociale, c’est aussi une manière de recycler les projets de sociétés…

De la coopération

Hada Ràºbia Silva, président de la Coopcarmo . Hada Rúbia Silva, président de la Coopcarmo

Hada Rúbia Silva : « Il est plus facile de coopérer quand on a déjà eu une expérience avant, à la maison ou dans le quartier par exemple. Beaucoup de personnes dans le groupe n’avaient jamais eu d’expérience de coopération ; au contraire, leur parcours est marqué par des relations de hiérarchie, avec un patron qui commande et les autres qui obéissent, et elles vivent souvent des relations de compétition et de conflit dans la vie de tous les jours. Et puis, les valeurs de la coopération sont difficiles à comprendre et souvent mal interprétées. Au début, on confondait ‘coopérer’ et ‘bénéficier de la coopération des autres’. On aimait bien recevoir des bénéfices, mais c’était difficile quand on était sollicité pour participer ! Nous avons dans le groupe quelques personnes qui ont moins de productivité que les autres, soit parce qu’elles ont une santé plus faible, soit parce qu’elles sont porteuses d’un handicap physique ou mental. En parlant de coopération, on doit pouvoir être solidaire et observer les besoins des autres. On est tous un peu porteurs d’handicap ! Mais tout le monde n’est pas de cet avis et il faut se rendre à l’évidence, l’attitude ferme du leader est importante pour imprimer les valeurs de la coopération. Et petit à petit, ici, tout le monde finit par coopérer, souvent sans s’en rendre compte ! »

Source : Annoncer la couleur

Présentation de la Coopcarmo par sa présidente

Notre travail a commencé en 1993. À l’époque, beaucoup d’habitants du quartier étaient exclus du marché du travail et demandaient de l’aide à l’Eglise. Les femmes, particulièrement discriminées, inventaient sans cesse le quotidien pour assurer la survie des enfants. Le plus souvent noires de peau, peu scolarisées et habitant une région « précaire », elles n’avaient jamais travaillé dans le secteur formel. L’idée autour de laquelle nous nous réunissions était innovatrice, inspirée par le prêtre de la paroisse qui a conduit les activités pendant des années. À un moment où le service de ramassage de déchets était peu ou mal assuré dans nos quartiers, nous allions récolter des matériaux recyclables chez les gens, puis les trier et les revendre.
En réalité, nous allions braver beaucoup de résistances, en commençant par celles de nos propres familles. Quand une femme commence à élargir ses horizons et à réaliser un projet, elle bouleverse l’ordre établi et subit souvent des représailles du mari. Et puis, on ne se lançait pas dans n’importe quelle activité ! Pendant longtemps, on nous appelait « les malodorantes ». On disait à mon fils, avec un air de dégoût, que sa mère était éboueuse. Les gens étaient pleins de préjugés. Ils se demandaient comment nous allions améliorer nos conditions de vie en faisant un travail aussi misérable. Je me rappelle que c’est à partir du moment où j’ai moi-même commencé à donner de la valeur à mon travail et à en comprendre toute l’importance qu’autour de moi, les gens nous ont regardé avec d’autres yeux et nous ont manifesté du respect.
Aujourd’hui, nous continuons à sensibiliser les habitants de la région et notre réseau de points de collecte ne cesse de grandir. En 2003, nous avons légalisé notre groupe sous la forme d’une coopérative, la Coopcarmo, et depuis lors, notre travail devient de plus en plus reconnu. Un travail de collecte sélective où nous cherchons à développer l’engagement de la population mais aussi et surtout celui de tous les membres du groupe. Nous sommes conscients que notre cheminement est un processus lent et continu, parce que nous voulons être une coopérative pour de vrai, où tous participent. Le sens de notre travail est de renouveler la vie : celle des matériaux que nous acheminons tous les jours vers le recyclage, celle des femmes du quartier qui font partie du groupe et celle de tous ceux qui voient leur vie transformée à travers l’existence de notre projet.
En 2005, la collecte sélective a été adoptée en tant que programme de gouvernement dans la Commune de Mesquita, où la coopérative a son siège. La Coopcarmo est référence et interlocuteur principal pour l’extension du service sur le territoire. La coopérative joue aussi un rôle éducatif important auprès des écoles et de nombreuses communes de la région aussi intéressées à développer la collecte sélective en impliquant la population. On peut dire que nous avons fait la conquête de l’autonomie dont nous parlions tellement dans le passé !

Hada Rúbia Silva – Présidente de la Coopcarmo
Salon Planet Attitude – novembre 2007
Thème : Promotion de l’égalité et de l’autonomisation des femmes
16 novembre 2007

Source : Autre Terre

Quand des femmes brésiliennes ne se laissent pas traiter comme des déchets

Dans le cadre de sa collaboration avec le CNCD-11.11.11 pour la campagne sur le Travail décent, la coupole flamande des ONG, 11.11.11 a publié dans son mensuel Pagina11 un article sur le projet avec l’association brésilienne Coopcarmo.

Spirale ascendante

Le chômage fait des ravages dans les bidonvilles brésiliens. Mesquita, à environ 40 kilomètres de Rio De Janeiro n’échappe pas à la règle. Beaucoup de femmes n’ont pas pu être scolarisées alors qu’elles sont souvent la seule source de revenus pour leur famille. Le manque de travail en ville les obligent à chercher du travail dans le secteur informel, ce qui, à Mesquita, revient à fouiller les poubelles dans l’espoir de tomber sur des déchets revendables. Avec, pour conséquence, une perte d’estime personnelle. Ces femmes ne sont souvent pas en possession de papiers officiels, ce qui les exclue de la Sécurité sociale, de l’enseignement pour leurs enfants ou encore du droit de vote. Elles se battent tous les jours pour échapper à la marginalité. La coopérative Coopcarmo leur offre une échappatoire sur leur propre terrain, celui de la collecte et du recyclage des déchets.

Un revenu et de l’estime

La coopérative crée de l’emploi pour la population locale, mais s’investit également dans la formation des femmes. Il y a, de plus, de fortes avancées qui ont été faites au fil des années en terme de conditions de travail. La Coopcarmo a également fait construire des salles de réunions et une cantine. Les collaboratrices de la coopérative traitent ensemble 30 tonnes de déchets chaque mois. Elles ont non seulement une garantie de revenus, mais également une meilleure estime de soi et des autres.
Le salaire reste néanmoins bas et le travail n’en est pas moins difficile, raison pour laquelle Coopcarmo reste pour beaucoup d’entre elles un employeur temporaire. Mais, grâce aux formations qu’elles ont pu suivre, nombre d’entre elles peuvent s’investir dans le secteur formel.

Claire Bracke

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