×

Une femme, une cause

Carol Jacob, la voix des femmes haïtiennes

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
15 mai 2017

Imagine demain le monde - Avec son association Solidarité des femmes haïtiennes (SOFA), Carol Jacob mène un combat de tous les instants contre les violences, le patriarcat et la pauvreté qui frappent de plein fouet les femmes de son pays. Rencontre avec une juriste en résistance.

« En Haïti, être une femme seule à la tête d’une fratrie, c’est la norme. Beaucoup d’hommes politiques sont d’ailleurs eux-mêmes issus de familles monoparentales. Aussi, ils estiment que c’est une situation normale. Ils ne bougeront pas tant qu’on ne les poussera pas à prendre des initiatives », explique Carol Jacob, coordinatrice de l’organisation Solidarité des femmes haïtiennes (SOFA). Mère de deux enfants qu’elle élève avec son mari, cette juriste de formation fait quasi figure de privilégiée dans cette petite république des Caraïbes classée aujourd’hui parmi les pays les plus pauvres de la planète (voir encadré ci-dessous).

« Chez nous, 8 femmes sur 10 vivent dans la pauvreté. Et comme si cela ne suffisait pas, elles sont particulièrement exposées aux violences conjugales, aux viols, aux agressions en rue. Par ailleurs, elles ont été victimes du banditisme politique lié, notamment, au coup d’Etat et à la chute du président Aristide en 2004. Beaucoup de Haïtiennes ont subi alors des violences sexuelles infligées par les milices paramilitaires », s’indigne Carol, qui milite activement pour le droit des femmes dans son pays.

Fondée en 1986, à la fin du régime de l’ex-dictateur Jean-Claude Duvalier, dit « Baby Doc », qui, avec son père François, a tenu Haïti d’une main de fer durant 30 ans, l’association SOFA est le plus ancien et le plus influent des mouvements féministes haïtiens.

En 1994, elle a même participé, à la demande du président Aristide, à la création du futur ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes. Aujourd’hui, la SOFA est devenue le principal interlocuteur de ce département essentiel dans un Etat en pleine reconstruction. « Nous faisons écho aux besoins quotidiens des femmes, se félicite Carol Jacob. Mais surtout, nous défendons avec acharnement l’existence même de ce département qui est régulièrement attaqué par les fondamentalistes religieux et les politiciens les plus conservateurs. »

La SOFA a ainsi mis en place 21 centres d’accueil disséminés dans toute l’île, où chaque année un millier de femmes en difficulté viennent chercher un soutien psychologique, social ou juridique. « Ces structures répondent à un besoin vital, poursuit la juriste. Les femmes vivent des situations très difficiles, liées à la culture du patriarcat. Notre société repose sur la domination ancestrale et toute-puissante exercée par les hommes sur les femmes qui sont laissées sans droits. Les principaux symptômes de cette domination sont les violences impunies et l’irresponsabilité des pères qui refusent de reconnaître leur enfant, préférant laisser les mères se débrouiller seules. »

Un combat de tous les instants qui se solde par de petites victoires : il y a deux ans, la SOFA est ainsi parvenue à faire adopter une loi sur la paternité et la liation. « La loi contraint maintenant les hommes à assumer leurs responsabilités paternelles, même vis-à-vis d’enfants nés en dehors des liens du mariage. A terme, elle devrait réduire le taux exorbitant de 47 % de femmes
seules cheffes de famille et supprimer la discrimination qui distingue les enfants naturels des enfants dits légitimes.
 » Mais pour l’organisation haïtienne, le combat le plus dur à mener reste la lutte contre la pauvreté qui touche particulièrement les femmes.

Notre société repose sur la domination ancestrale et toute puissante exercée par les hommes sur les femmes

« Autrefois, Haïti produisait son propre sucre ra né par les industries locales, explique Carol Jacob. Le blé, alors abondant, était traité dans les nombreux moulins du pays. Tout cela a disparu. Le pays a adopté les tarifs douaniers les plus bas des Caraïbes, ce qui a imposé à nos agriculteurs et petits industriels une concurrence intenable avec les produits importés. Le riz américain subvention- né a remplacé la production nationale. Les savonneries et huile- ries artisanales ont fermé. Notre rôle dans la mondialisation se réduit à l’exploitation des mines d’or et des carrières de marbre du Nord, aux plantations de bananes destinées au marché européen et à une petite sous-traitance industrielle au travers de la zone franche d’Ouanaminthe, où 30 000 personnes travaillent pour un salaire misérable dans l’industrie du textile », dénonce la juriste. La déliquescence économique du pays a encore été précipitée par les politiques libérales menées par les présidents Jean-Bertrand Aristide et René Préval, qui se sont partagé le pouvoir pendant 18 ans (de 1993 à 2011). En moins de 20 ans, ils ont privatisé les services publics, libéralisé les rares entreprises d’Etat, comme les communications, et détruit la fonction publique, le premier employeur du pays. « Il n’y a plus d’Etat, ni d’économie, et dans nos assiettes, il y a des ailes de poulet et des abats, des choses que l’on jette à la poubelle en Europe, s’indigne la militante. Et cette pauvreté frappe surtout les femmes. »

Parmi les 10 000 membres que compte son association, 80 % sont des paysannes. La SOFA met tout en œuvre pour aider ces paysannes à nourrir leur famille. « Nous encourageons une agriculture familiale et écologique qui permette un accès à la terre pour tous. Nous informons les agricultrices sur leurs droits, nous les aidons dans leurs tâches quotidiennes aux champs ou à la maison. » Dans son travail en faveur des communes rurales, la SOFA est aidée par l’ONG belge Entraide et Fraternité. « Nous nous attachons également à sensibiliser les paysannes aux questions environnementales, poursuit la juriste. C’est notre manière à nous de prévenir les catastrophes naturelles. Le soin qu’apportent les paysannes à leur parcelle protège les sols de l’érosion, en replantant des arbres elles créent des coupe-vent qui limitent les effets dévastateurs des cyclones. »

Le 4 octobre dernier, l’ouragan Matthew a frappé l’île, le plus puissant à balayer les Caraïbes depuis 10 ans. Il a fait plus de 1 000 morts et désorganisé un peu plus l’île 6 ans après le tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui avait fait 250 000 morts et 1,2 million de sinistrés. « Nous aidons les paysannes à relancer leur exploitation, insiste Carol Jacob. Il y a urgence car si les agricultrices sont menacées de famine par la dévastation de leurs cultures, elles voudront fuir vers les villes où elles seront encore plus exposées à la pauvreté et aux violences. »

Un pays meurtri et si démuni face aux catastrophes naturelles à répétition : « Haïti n’a rien à opposer aux ouragans et nous n’avons que 3 % de couverture forestière, déplore la directrice de SOFA. Chez nous, le déboisement a commencé dans les années 20, lorsque l’armée américaine qui occupait le pays a rasé de nombreuses forêts pour empêcher les rebelles communistes d’y trouver refuge. Aujourd’hui, l’agrobusiness poursuit les déboisements pour installer des plantations. Il n’y a que les petits paysans qui puissent encore inverser la tendance et replanter des arbres.  » Reboiser un pays qui, pas à pas, s’e orce de relever la tête. Avec, en première ligne, des femmes en lutte, symboles d’espoir.

Haïti, c’est

  • Un territoire un peu moins grand que la Belgique (28 773 km2).
  • 11 millions d’habitants.
  • Le pays le plus pauvre d’Amérique avec 80% de la population vivant sous le seuil de la pauvreté. Selon l’indice de dévelop- pement humain établi par le programme des Nations unies pour le développement (PNUD), il est classé 163e sur 176 pays.
  • Une histoire politique lourde marquée par 30 ans de dictature des Duvalier.
  • Un nouveau président, Jovenel Moïse, qui a pris ses fonctions en février 2016 sous l’œil attentif des 5 000 militaires et policiers déployés par la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti.

Lire aussi

Qui ? Jean-François Pollet
Adresse Quai du Commerce 9, 1000 Bruxelles
Téléphone +32 (0) 2 250 12 38

Inscrivez-vous à notre Newsletter