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Multi-culture

Celui qui se moque du Crocodile...

Julien Truddaïu Julien Truddaïu
15 mai 2011

Le célèbre proverbe africain « Celui qui se moque du crocodile, n’a pas traversé la rivière » est aujourd’hui un projet théâtral autobiographique mettant aux prises les regards sur le monde et l’histoire d’un Camerounais et d’un Belge. Nous avons rencontré ce dernier : Guy Theunissen.

Guy Theunissen est un comédien et metteur en scène belge. Il y a deux ans, avec son ami François Ebouele, comédien camerounais qui vit depuis quelques années à Bruxelles, ils décident de mettre en route un projet théâtral : « celui qui se moque du crocodile, n’a pas traversé la rivière ». Fraichement revenu du Burkina Faso où le projet a été finalisé, Guy nous en parle.

«  Mon histoire avec l’Afrique remonte à plus de vingt ans. Mais je m’y rends plus régulièrement depuis dix ans », raconte-t-il. C’est suite à différents chocs qu’il a vécus face à des partenaires artistes et autres structures sur place, et surtout à sa rencontre avec François, en 2003 à Yaoundé, que naît l’envie d’écrire et de créer un projet autour de la confrontation des points de vue, des cultures. « On est monté sur scène, on s’est engueulé, on a écrit, réfléchit, tous les deux, pour monter ce spectacle qui nous positionne l’un par rapport à l’autre ».

Deux regards sur l’Histoire

C’est donc l’histoire de Guy et François. François et Guy. Leurs vies, leurs visions du monde. « Ça va de notre naissance à aujourd’hui, et à travers cette biographie et des souvenirs, des expériences, des émotions et des rencontres qui nous sont propres et intimes, on essaie de reconstruire la grande Histoire du monde.  » Et cette grande Histoire, chacun l’a vécu différemment. «  Dans le spectacle, il y a tout un passage sur 1989. Pour moi, les premières images de la chute du mur de Berlin que j’ai vues à la télé m’ont fait pleurer. C’était une rupture dans ma vie, j’avais 25 ans et j’avais vécu dans la Guerre froide toute ma vie. Pour François, au contraire, c’était la fin du soutien au prix des denrées alimentaires de la part de l’Occident, pour éviter ‘la peste bolchévique’. Son père, producteur de café, a été ruiné du jour au lendemain puisque le prix du café est passé de 6 dollars à 50 cents. François se souvient donc de ce jour de la chute du mur de Berlin comme la première fois où il a vu pleurer son père.  »

L’intelligence du « Crocodile » est de ne pas se concentrer uniquement sur le parcours de François en tant qu’Africain venu habiter en Europe. Le récit croise constamment les deux visions, interroge dans les deux sens, et livre ainsi l’introspection des deux hommes. « Les six semaines à Ouagadougou ont été passionnantes, très ‘grandissantes’ pour chacun mais très difficiles. Beaucoup de larmes, beaucoup de cris, d’émotions pour arriver à ce spectacle qui me semble représenter sinon la vérité, du moins notre vérité à François et moi.  » Pas de fiction donc. « Cela ne change pas tellement de mon travail habituel de metteur en scène puisque lorsque je dirige des acteurs dans l’interprétation de leur personnage, quand personnage il y a, je demande toujours non pas de porter un personnage mais sa parole. Je demande toujours à l’acteur de se positionner lui, en tant que citoyen, être humain, par rapport à la parole qu’il porte. Donc, pour moi, qu’il s’agisse de ma parole ou de celle d’un personnage, le processus ne change pas beaucoup.  »

Le spectacle a été finalisé au Burkina Faso. «  Il était important de se plonger dans la réalité de là-bas, la chaleur, les bières chaudes, les nuits où on refait le monde, et puis d’être plongé seul, blanc et belge, dans un contexte africain et burkinabé. Donc confronté au regard, à la façon de vivre, de penser, de respirer, de manger de l’autre. ».

Mémoire et culpabilité

Deux pensées se confrontent. L’une venue du Sud, l’autre du Nord. Les sujets se succèdent au fil de leur discussion scénique. Le racisme, l’identité, la dette, la guerre, la culpabilité... «  Pour vivre d’une manière harmonieuse et confortable, il est souvent tentant d’éviter les questions qui font mal. Même entre amis. Ces questions sont celles de la culpabilité, de la responsabilité, les motivations des uns et des autres.  »
Le propos est parfois dur. Sans concession. La pièce remue, interroge tout un chacun sur la mémoire des faits, des actes, mais aussi la culpabilité qui surgit parfois lorsque la prise de conscience est là. « Pour moi, le sentiment de culpabilité est pervers. Par contre, comme disait Bouteflika à Sarkozy : ‘je veux bien faire des affaires mais pas sans la mémoire. D’abord la mémoire, les affaires ensuite !’. La culpabilité, non, la mémoire, oui ! »

Il était important de se plonger dans la réalité de là-bas, la chaleur, les bières chaudes, les nuits où on refait le monde

« Je me souviendrai toujours, raconte-t-il sur un blog, de ce moment où François termine une démonstration sur la dette par ces mots : ‘Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de la chasse glorifieront toujours le chasseur’. Tonnerre d’applaudissements ... et moi d’enchaîner en disant : -et moi là-dedans, qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ? Qu’est-ce que je peux faire ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? Et mon regard plongé dans celui du public dans l’attente d’une réponse, d’une solution. Un temps suspendu puis : « on ne peut plus vivre comme ça ! »
Que fait-on après avoir dénoncé et entendu tout cela ? Guy Theunissen cite une autre pièce pour conclure notre entretien, Le Collier d’Hélène de Carole Fréchette : « Je ne sais pas. Peut-être, quand vous retournez dans votre pays, sur le petit carré qui vous appartient, dites-le de temps en temps : on ne peut plus vivre comme ça. Dans les soirées, avec vos amis, quand vous buvez du vin, quand vous regardez par la fenêtre la ville toute blanche, si paisible et si bien ordonnée, dites-le, même si personne ne comprend, même si vous n’êtes plus certaine de savoir d’où vous vient cette phrase parce que ça fait longtemps, et c’est si loin, à l’autre bout de la terre. Dites-le ».

Tags: Multiculture

Source : article publié dans la magazine dlm, demain le monde, mai-juin 2010, n°7 // www.cncd.be/dlm

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